Su Shi (), né le à Meishan, Sichuan, et mort le à Changzhou, aussi connu sous le nom de Su Dongpo (), était un homme politique (mandarin) de la dynastie des Song du Nord (960-1127). Il est reconnu très jeune comme un homme d'exception à la suite de son brillant succès au diplôme le plus élevé des examens impériaux, le jinshi. Pourtant, ce lettré rapidement promu à des postes à responsabilité, subira sa vie durant les aléas de la vie politique, entre l'exercice du pouvoir, les responsabilités à l'égard du peuple et la mise à l'écart, la prison et le bannissement.
Mais Su Shi est surtout connu en tant que lettré, calligraphe et peintre, célèbre pour son œuvre poétique et littéraire et ses écrits sur l'art : il formula pour la première fois les principes de la « peinture de lettrés ». Il connut avec un succès posthume considérable, et même de première importance pour la culture chinoise car il offrait, dans ses principes, une synthèse du confucianisme, du taoïsme et du bouddhisme chan. En effet, de formation confucéenne, il semble avoir été taoïste mais, avec des amitiés parmi les moines bouddhistes, il montra un réel intérêt pour le bouddhisme chan (zen en japonais). Au croisement de tous ces courants de pensée, sa conception de l'expérience artistique et de la peinture de lettrés se retrouve dans ses écrits, lesquels furent, au cours des siècles suivants, l'objet de nombreux commentaires dans le monde des lettrés érudits.
Il pratiqua accessoirement la pharmacologie, et c'était un fin gastronome. Son prénom social était Zizhan () son nom de pinceau Dongpo Jushi ().
Contexte historique et politique Sous les Song du Nord (960–1127), avec l'établissement de la Dynastie des Xia occidentaux au royaume des Tangoutes, au début du , la Chine perd son accès direct à l'Asie centrale mais conserve toute la Chine centrale. Elle se replie sur elle-même dans un mouvement de « nationalisme culturel » : on tend à retourner aux sources, à restaurer le recrutement des lettrés, sous YingzongRené Grousset, Histoire de la Chine, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1942, p. 222. (règne 1063-1067), dans des conditions plus équitables et avec des écoles dans les villes principales. Tous les domaines de la culture sont florissants. Cependant, la crise économique et sociale qui avait provoqué la chute des Tang aboutit alors à l'asservissement général de la population rurale. Les petits propriétaires se retrouvent de plus en plus dépossédés et réduits à l'état d'ouvriers agricoles traités par les possédants de latifundia comme s'ils étaient des esclaves. Simultanément, il apparaît que le système de l'impôt qui s'appuie sur les masses paysannes appauvries a besoin d'une réforme profonde.
Sous le règne de l'empereur Shenzong (1068-1085) le clan des réformateurs conduit par Wang Anshi arrive au pouvoir. Des réformes sont imposées avec énergie, mais sapées par les grands propriétaires, et sont inefficaces avec des prêts qui restent taxés à 20 % (contre les 50 % précédents), avec pour résultat d'une aggravation de la misère dans les campagnes.
Le rôle de Su Shi Contre ces réformes Su Shi, en tant que membre du clan conservateur, va marquer son désaccord, ce qui lui vaut d'être envoyé en province de 1071 à 1079, puis exilé à Hangzhou, où il vit dans une ferme. Cette situation dure jusqu'au retour des conservateurs, après la mort de l'empereur en 1085, et sous l'impératrice douairière Kao (impératrice jusqu'en 1093). Quelques années après ce retournement, Su Shi devient la principale personnalité du parti conservateur, et son action semble avoir été heureuse. Comprenant bien les problèmes de la paysannerie, il cherche à réduire les barrières qui isolent le pouvoir impérial et les ministres de la population pauvre. Cependant sa franchise lui vaut à nouveau la disgrâce, et il se retrouve notamment à Hangzhou. À la mort de l'impératrice douairière, le jeune empereur Zhezong (règne 1085-1100) fait de nouveau appel aux réformateurs. Mais le clan des conservateurs ne revient au pouvoir que quelques années : de 1106 à 1112, avec le souverain suivant, Huizong (règne 1100 - 1125)René Grousset, Histoire de la Chine, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1942, pp. 222-229.. Su Shi est réhabilité à la mort de Zhezong en 1100, mais il décède en 1101.
Biographie
Su Shi est né à Meishan, au Sud-Ouest du Sichuan actuel, dans une famille citadine impliquée dans le commerce local de la soieStéphane Feuillas : in .. Son grand-père était excentrique, plus ou moins taoïste mais non lettré, et son père, Su Xun (1009-1066), ne commence ses études qu'après l'âge de vingt ans. En revanche la mère de Su Shi appartenait à une ancienne famille lettrée. Elle-même était cultivée et bouddhiste.
Elle fait entrer Su Shi à quatre ans dans une école taoïste. Avec son jeune frère Su Zhe (1039-1112), il passe brillamment les examens de doctorat ou de « lettré présenté à l'empereur » en 1057, et tous deux deviennent « docteurs » (jinshi) l'année suivante. Ils ont des relations étroites avec les lettrés qui viennent de promouvoir, à cet examen, la nouvelle écriture qui sera ensuite l'écriture officielle en Chine impériale. Avec Ouyang Xiu, le promoteur de cette réforme, ils sont donc « réformateurs » à leur manièreIls font adopter une réforme de l'écriture administrative, l'écriture ancienne [guwen] remplace ainsi la prose parallèle [piantiwen] : Stéphane Feuillas : in . Cette ancienne écriture pré-impériale possède trois qualités : « le recours à l'expérience commune, la simplicité de la langue et la fiabilité de l'argumentation ». Cette écriture s'impose définitivement sous les Song à l'initiative de Ouyang Xiu, qui supervisait le concours où Su Shi est reçu second, sans que la première place soit attribuée. Très proche de Su Shi, par la suite, il est aussi considéré comme « conservateur » par ses détracteurs.. Dans le même temps, leur père se voit accorder un poste, sans qu'il ait à passer d'examen. En 1055, à l'âge de dix-neuf ans, Su Shi épouse Wang Fu (王弗, 1039–1065), âgée, elle, de seize ans.
Mais la mort de leur mère, en 1057, rappelle la famille dans le Sichuan. Ils sont de retour à Kaifeng, la capitale, en 1060. Su Shi est ensuite nommé à un poste de magistrat assistant, mais n'occupe pas sa charge. Il se voit, après son succès à un nouvel examen de haut niveau, nommé vice-gouverneur à Fengxian dans le Shaanxi, et il y reste de 1061 à 1065. il n'hésite pas à critiquer l'étroitesse de vue de son supérieur, commence à découvrir la culture populaire et se rapproche de son cousin, le très célèbre peintre de bambous, Wen Tong. À l'occasion de la mort de leur père, les deux frères sont de retour dans leur ville natale, pour la dernière fois. Ils y demeurent jusqu'en 1068. De 1068 à 1071 Su Shi est fonctionnaire à la capitale.
Or le réformateur Wang Anshi (1021-1086) est nommé vice-Premier ministre par l'empereur Shenzong en . Su Shi appartient avec son ancien « examinateur », Ouyang Xiu, et plusieurs grands lettrés de l'époque au clan « conservateur », alors que les réformateurs détiennent le pouvoir. Opposé dès l'origine aux réformes menées par Wang Anshi, Su Shi est accusé de calomnie envers l'empereur. Il est arrêté, emprisonné, et finalement envoyé en province à Hangzhou de 1071 à 1074. Il se retrouve en tant que vice-gouverneur dans un milieu très cultivé. Il poursuit d'autres missions à Mizhou de 1074 à 1077, et recommence à écrire à la cour des mémoires très critiques, tout en reprochant les tendances légistes des successeurs de Wang Anshi, plus radicaux qu'il ne l'avait été.
Il est ensuite en poste à Rongdao, puis à Xuzhou, au Jiangsu, de 1077 à 1079Pimpaneau 1989, p. 255-256. Enfin à Huangzhou, une préfecture insignifiante au Hubei, où il est nommé sous-brigadier de la milice locale, sans traitement. Il achète un lopin de terre, le fait défricher et, apparemment, le cultive. Il a ses amis parmi les habitants et dans l'administration du lieu. À partir de son séjour à Huangzhou il se fait appeler Dongpo jushi (l'ermite ou le dévot laïque de la Pente de l'Est), du nom de ce potager abandonné qu'il acquiert. C'est ainsi que Su Shi désigne ce terrain « sur un flanc de la Pente de l'Est ». La Pente de l'Est: Dongpo ; d'où son surnom le plus connu : Su Dongpo. Il y fait construire la fameuse « Salle des neiges », qu'il couvre, « sur les quatre parois », de peintures « pendant les Grandes Neiges » : « un paysage ininterrompu »Stéphane Feuillas : in : dans ce texte il fait son autocritique (comme le dit Stéphane Feuillas « avec humour et une dose non négligeable de mauvaise foi assumée ») : les peintures qui l'environnent composent un lieu clôt où il se complait alors qu'il souhaite, dans le même temps, méditer en toute liberté : « Te voilà comme un cheval attaché, arrêté. Y as-tu gagné et perdu quelque chose ? ». Dans cette salle il lit, écrit et travaille. Sur ce lieu de résidence où il se plait, il pense « avoir trouvé sa place dans le monde »Stéphane Feuillas : in .. C'est là qu'à l'automne et à l'hiver 1082 il écrit ses deux Fu de la Falaise rouge (Chibi fu), après deux visites sur les lieux de la bataille du même nom.
L'empereur Shenzong, mieux disposé à son égard, le mute au Henan et Su Shi peut rendre visite à Wang Anshi. Leur correspondance poétique témoigne de leurs désillusions respectives. Avec la mort de l'empereur, à trente-sept ans, la chute des réformateurs lui permet en 1085 d'être réintégré dans l'administration centrale, à la capitale, où il bénéficie de la protection de l'impératrice douairière. Mais il est écarté car il souhaitait préserver certaines réformes qui lui avaient semblé salutaires : en particulier le remplacement des corvées par une taxe. Il est alors l'un des deux précepteurs du jeune empereur Zhezong. Fuyant la guerre des factions, il demande un poste en province notamment à Hangzhou en 1089. Rappelé par l'impératrice, il est successivement nommé à plusieurs postes au sommet de la hiérarchie mais n'accède pas à la chancellerie. Calomnié, il doit à nouveau fuir. Zhezong, au pouvoir, rappelle les réformateurs : Su Shi est démis de ses fonctions et exilé, puis banni à l'Est de Canton, à Huizhou. Sa seconde femme, Wang Runzhi (王闰之, 1048–93), étant morte en 1093, il y arrive avec son second fils, Guo, et sa concubine, Nuage d'aube, qui mourra en 1096. Exclu du service public, il continue néanmoins à servir ses contemporains : parmi d'autres activités, il participe à l'élaboration d'un plan d'acheminement de l'eau potable à Canton. Et il commence à composer une grande série de cent dix poèmes qui répondent à ceux de Tao Yuanming. En 1097 il est banni plus loin encore : sur l'île de Hainan. Le climat y est extrêmement insupportable dans ce territoire des indigènes Li où l'administration est quasi absente. Avec très peu de ressources, il prend les habitudes locales et se fait de nouveaux amis dans la tribu des Li. En , la mort de l'empereur Song Zhezong (1086-1100) et la montée sur le trône de Huizong lui permettent de quitter son lointain exil : il se rend à Canton, Nankin, puis Changzhou dans le Zhejiang où il meurt en 1101, en essayant de revenir vers son pays natalStéphane Feuillas : in ..
Son père, Su Xun était un lettré de talent, ainsi que son frère Su Zhe ; ils formaient d'ailleurs un trio littéraire appelé « les trois Su ». Su Shi a fréquenté les éminents lettrés du temps, Ouyang Xiu mais aussi le réformateur Wang Anshi, bien qu'il se trouvât lui-même dans les rangs du parti conservateur. Son caractère franc, spontané et libre explique sans doute cette vie mouvementée dont il y a peu d'exemples dans l'histoire chinoise..
Su Shi s'est illustré dans tous les domaines culturels de son temps : littérature, politique, poésie, calligraphie et peinture. Haut fonctionnaire, esthète, en relation aussi bien avec les lettrés, les moines que les courtisanes, il est l'un des plus grands représentants de l'humanisme chinois..
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