Karl Kraus est un écrivain autrichien né le à Gitschin en Bohême dans l’Empire austro-hongrois (aujourd’hui Jičín en République tchèque) et mort le à Vienne, ville dans laquelle il a vécu la plus grande partie de sa vie.

Auteur d’une œuvre monumentale, dramaturge, poète, essayiste voire acteur lors de ses lectures publiques, il a aussi et surtout été un satiriste et un pamphlétaire redouté. Il dénonçait avec la plus grande virulence, dans les pages de Die Fackel, la revue qu’il avait fondée et dont il a pendant presque quarante ans été le rédacteur à peu près exclusif, les compromissions, les dénis de justice et la corruption de la bourgeoisie viennoise et avant tout de la presse. Représentant éminent d’une Kulturkritik essentiellement fondée sur la critique linguistique et, partant, de la presse, il se voulait le défenseur de la littérature, voire de la langue allemande elle-même, et de l’imagination face au pseudo-réalisme médiatique.

D’origine juive, Kraus défendait l’assimilation des Juifs et n’hésitait pas à critiquer la bourgeoisie juive, et notamment la revue Neue Freie Presse emblématique de celle-ciAinsi en dévoile-t-il le manque de caractère encore dans la Troisième nuit de Walpurgis en démontrant par des citations qu’elle minimise le danger national-socialiste même après le boycott antisémite. Cf. Dritte Walpurgisnacht (= Schriften, vol. 12, éd. par Christian Wagenknecht, Francfort-sur-le-Main, Éditions Suhrkamp, 1989), ., ainsi que le sionisme. Cela l’amena à prendre le parti des anti-dreyfusards et même à être parfois accusé d’antisémitisme. S’étant grandement affairé à défendre la liberté sexuelle contre la moralité et la juridiction de l’époque, il fut l’un des rares à ne pas tomber sous l’emprise de la frénésie martiale qui se propageait au commencement de la Première Guerre mondiale et s’employa au pacifisme et à la social-démocratie avant qu’il ne se distanciât à nouveau de cette dernière, considérant qu’elle était trop naïve pour résister au national-socialisme., voire qu’elle avait frayé la voie à celui-ci.. Il écrira alors un chef-d’œuvre, Les Derniers jours de l’humanité, une pièce de théâtre dénonçant la boucherie de 1914–1918 sur près de . En 1933, il écrira la Troisième nuit de Walpurgis, dénonciation féroce et lucide du national-socialisme.

Biographie Il est impossible d’aborder la vie et l’œuvre de Karl Kraus sans les replacer dans le contexte particulier au sein duquel elles ont vu le jour« Kraus est bien le produit de la civilisation austro-hongroise, carrefour de l'Europe intellectuelle et artistique d'alors », écrit ainsi Eliane Kaufholz dans l'avant-propos du Cahier de l'Herne consacré à Karl Kraus ()., c’est-à-dire entre deux catastrophes annoncées : celle qui devait marquer la fin « d’un État qui, tout en n’étant pas viable, n’en finissait pas de mourirErnst Stein, « la Vienne de die Fackel », l'Herne, 233. », à savoir l’Autriche-Hongrie des Habsbourg, qui devait s’effondrer à la fin de la Première Guerre mondiale, et celle qu’annonçait l’avènement du national-socialisme allemand, qui devait selon Karl Kraus parachever la ruine de l’humanité civilisée, que du reste, en sa qualité d’écrivain contre la « journaille », il n’avait cessé d’annoncer à ses lecteurs, avec des accents de prophète de l’Ancien TestamentLa comparaison est fréquemment utilisée à propos de Kraus. Elias Canetti parle ainsi du « côté véritablement biblique » de Karl Kraus (« Karl Kraus, école de la résistance », in L'Herne, 163) ; Fritz Wittels le surnomme « Ezechiel, le nouveau venu » (L'Herne, 8) ; Walter Benjamin évoque quant à lui « l'héritage qui lui fut transmis par le sermon qu'Abraham à Santa Clara. » (« Karl Kraus », in L'Herne, 94.)., des décennies durant.

Plus précisément encore, la vie de Karl Kraus est intimement liée à la capitale de la « CacanieC'est le surnom que Robert Musil devait donner à l'Autriche-Hongrie dans L'Homme sans qualités. » : Vienne.

Vienne au temps de « l’Apocalypse joyeuse » thumb|L’opéra de Vienne vers 1898.La Vienne du tournant du siècle est un véritable creuset de cultures et de nationalités : on y trouve aussi bien des Hongrois, des Slovènes, des Croates, des Italiens, des Turcs, des Juifs, réunis dans une cité dont la mentalité générale se caractérise pourtant par un mélange d’étroitesse d’esprit, d’insouciance frivole (notamment face aux scandales politiques et financiers) et de « l’ombre de plomb [portée] sur tout ce qui vivait [par le] pressentiment d’une fin inéluctableE. Stein, art. cit., 234. », due aux contradictions d’une structure politique archaïque incapable de s’adapter aux évolutions socio-économiques récentesVoir à ce sujet, , particulièrement la première partie, « La bureaucratie des Habsbourg : inertie contre réforme », 11-126.. C’est ce curieux mélange de « monde d’opéretteE. Stein, art. cit., 235. » et de pessimisme eschatologique qu’Hermann Broch devait baptiser « l’Apocalypse joyeuseDans son essai sur Hofmannsthal (cf. .. »

Au sein de ce melting pot, les Juifs, qu’ils soient autrichiens ou migrants échappant aux pogroms de l’est, sont largement représentés. En 1923, ils seraient à Vienne, soit près de 10 % de la population. L’industrialisation n’ayant débuté véritablement en Autriche qu’après leur émancipation (en 1848), ceux qui réussissent « deviennent les plus visibles des nouveaux riches », provoquant les jalousies et cristallisant les craintes de la petite bourgeoisie, qui voit dans le même temps son statut social décliner. Ce nouvel élan de l’antisémitisme est encouragé par le maire de Vienne de 1897 à 1910, Karl Lueger (1844-1910), chef du Parti chrétien-social, un parti violemment antisémiteLueger « dénonça le capital juif dans le souci de gagner le soutien des artisans, victimes de la concurrence des fabricants étrangers de produits divers : jouets, éventails, maroquinerie… » (.).. Il donne sporadiquement lieu à des manifestations de violence, qui culminent « dans les émeutes de 1905, lorsque des étudiants nationaux-allemands imaginèrent d’interdire aux étudiants juifs l’accès à l’université. »

Mais Vienne est également une ville dans laquelle règne un « extrême intellectualisme », et où la vie culturelle connaît un rare rayonnement. Sont associés à ce rayonnement : Gustav Mahler, puis Arnold Schönberg et Alban Berg en musique ; Oskar Kokoschka, Egon Schiele ou Gustav Klimt en peinture ; Hugo von Hofmannsthal, Arthur Schnitzler, Hermann Broch en littérature ; ou encore Sigmund Freud et Ludwig Wittgenstein. Dans ces domaines, les Juifs, qui voient dans la Modernité (artistique ou/et politique) leur meilleur atout, se taillent la part du lionAu point que Samuel M. Johnston peut écrire que « toute étude de la vie intellectuelle en Autriche doit accorder aux Juifs une attention toute particulière. Nul autre groupe ethnique n'a produit autant d'intellectuels d'une originalité transcendante […] On trouve dans chaque domaine – à l'exception de l'ethnologie – un nombre disproportionné d'intellectuels productifs d'origine juive. » ()..

C’est dans ce contexte qu’en 1877 le petit Karl Kraus arrive dans une ville qu’il dira plus tard mépriser pour ses habitants et vouloir fuir à jamais, mais qu’il aimait en fait éperdumentManés Sperbert, « Grandeur et misère de la satire », in L'Herne, 119..

Années de formation et premiers combats (1874–1899) thumb|Couverture du pamphlet de Karl Kraus, La Littérature démolie. Karl Kraus est né le à Gitschin (ou Jičín), neuvième enfant de Jacob Kraus et d’Ernestine Kantor, fille d’un médecin réputé de Jičín qui lui transmet sa passion de la littérature. Ouvrant d’abord une épicerie, puis une boucherie et une auberge à Jičín, son père, juif, fait finalement fortune en fabriquant et en commercialisant des sacs en papier, faisant ainsi de la famille de Kraus l’un des représentants de cette nouvelle bourgeoisie juive. Karl Kraus manifeste très tôt son goût pour l’art dramatique : sa première pièce, In Der Burgtheater-Kanzlei, est représentée à Baden, en , deux mois avant la mort de sa mère. Dès l’année suivante, il commence à publier des critiques littéraires et théâtrales dans différents journaux et revues (sa première publication est un compte rendu des Tisserands de Hauptmann, pièce interdite en Autriche). Il caresse le rêve de devenir acteur.

Kraus poursuit en parallèle ses études secondaires au Franz-Joseph Gymnasium, avant d’entreprendre des études de droit (en 1893), puis de philosophie et de langues et civilisation germanique l’année suivante (il quittera l’université en 1898, sans avoir achevé son doctorat.)

Il collabore à la revue Die Gesellschaft, de Leipzig, et donne des soirées de lecture à Bad Ischl, Munich et Berlin, au cours desquelles il donne surtout des interprétations des Tisserands.

En 1896 paraît, dans la Wiener Rundschau, le premier texte important de Karl Kraus : La Littérature démolie, dans lequel il s’en prend à l’avant-garde littéraire viennoise dite de la « Jeune Vienne » (Hermann Bahr, Arthur Schnitzler et Hugo von Hofmannsthal sont les plus connus des écrivains qui y sont pris à partie) et à ce qu’il appelle « tous les outils de la littérature : l’absence de talent, la sagesse précoce, les poses, la mégalomanie, les grisettes des faubourgs, les cravates, le maniérisme, les faux datifs, les monocles et les nerfs secretsKarl Kraus, La Littérature démolie, 76..»

La publication de ce pamphlet lui vaut d’être agressé par le journaliste et écrivain Felix Salten (le futur auteur de Bambi), à propos duquel Kraus avait écrit que « ce parvenu du mime qui a su régler ses gestes sur ceux de ses voisins de table à qui il doit ses poses essentielles », avait, « lors d’une braderie des individualités […] pu en acquérir une à bas prixKarl Kraus, La Littérature démolie, 62 et 63.. »

En 1898, Karl Kraus publie son deuxième texte important : Une couronne pour Sion, pamphlet contre le sionisme de Theodor Herzl. Kraus, partisan de l’assimilation des Juifs, y dénonce ce qui lui apparaît comme une alliance objective entre les sionistes et les antisémites« Le cri "les Juifs dehors", parti des étudiants juifs nationalistes, gagna les sphères que l'apathie politique rend réceptives à ce slogan facile et on vit aussitôt les Juifs antisémites, avec un zèle encore jamais atteint chez les aryens, apporter leur concours à un but qui, en fait, leur est commun, malgré de légères différences. » (« Une couronne pour Sion », in le recueil La Littérature démolie, 81.).. Qui plus est, il voit dans cette nouvelle idéologie un moyen commode pour détourner les prolétaires de leurs intérêts de classe :

En 1899, Karl Kraus quitte la communauté israélite et se déclare « sans confession ».

Le premier numéro de Die Fackel paraît le .

De Die Fackel à la Grande Guerre (1899-1914) vignette|Die Fackel, couverture du 1 de l’année 1899.

Ce cahier rouge, dont la parution ne fait pas sensation seulement à Vienne, mais dans l’ensemble des nations qui composent l’Empire austro-hongroisTémoignage d'Otto_Basil, cité dans « Fackelkraus », in '., est le premier numéro de la revue que Karl Kraus, inspiré par la revue d’Henri Rochefort, La Lanterne, a baptisé Die Fackel (La Torche ou Le Flambeau), et dont chaque livraison (trois fois par mois au début) deviendrait « pour de très nombreux intellectuels, écrivains (Musil, Canetti, Broch), musiciens (Schönberg, Berg), philosophes (Wittgenstein, Benjamin, Adorno) un événement crucial de pensée. » Durant près de quarante ans, Kraus « y pourfend[rait] sans relâche l’hypocrisie sociale, les dénis de justice, les complaisances douteuses, les silences coupables, les petites lâchetés et les grandes vanités qui tissent la vie publique et intellectuelle d’un pays », sans oublier de « dénoncer l’avilissement du style, la « culture journalistique » dans laquelle il voyait […] l’agent corrosif d’une désintégration de l’esprit, de sa faculté de jugementYves Kobry, présentation du recueil La Littérature démolie, , 36.. »