vignette|droite|Masse d'armes de la période d'Uruk, Tello, v. 3500–2900 av. J.-C., musée du Louvre. thumb|Tablette enregistrant des distributions de bière depuis les magasins d'une institution, v. 3200-3000 av. J.-C. British Museum.
La période d'Uruk est une période située à la charnière entre la préhistoire et l'histoire de la Mésopotamie, qui couvre à peu près le Comme son nom l'indique, elle a été identifiée à partir des fouilles archéologiques de la cité d'Uruk, en Basse Mésopotamie.
Succédant à la période d'Obeïd (v. 6200-3900 av. J.-C.), c'est une période marquée par un ensemble d'innovations majeures qui posent les bases de la civilisation Mésopotamienne antique. C'est la période de l'apparition des villes et de l'État (la « révolution urbaine »), phénomène en particulier visible en Basse Mésopotamie, notamment sur le site d'Uruk, dont les fouilles du centre monumental pour les niveaux de la seconde moitié du ont révélé l'existence de cette culture. Le sud mésopotamien est alors la période la plus dynamique, misant sur l'essor de l'agriculture irriguée qui lui permet de dégager d'importants rendements et des surplus qui permettent à une partie plus importante de la population d'exercer des activités non-agricoles. Plus généralement l'émergence des sociétés urbaines est marquée par une plus grande spécialisation des activités et des fonctions, qui s'accompagnent d'innovations techniques : apparition du tour de potier et de céramiques et briques de formats standardisés, mise en place d'un élevage ovin produisant de la laine en grande quantité, travaillées dans les ateliers textiles, etc. Le développement des institutions étatiques s'accompagne de celui des instruments de gestion permettant l'encadrement des travailleurs et des autres ressources, et c'est dans ce contexte qu'apparaît l'écriture vers 3400-3300 essentiellement employée à des fins administratives. Les premiers documents écrits, des tablettes d'argile, révèlent l'existence d'institutions et de bureaux administratifs gérant des biens et des travailleurs de manière de plus en plus poussée.
Plus largement, cette période concerne également les régions voisines du Moyen-Orient, qui ont connu des évolutions semblables durant le , en Syrie (Tell Brak), en Iran occidental (autour de Suse), en Anatolie du sud-est (Arslantepe). Durant cette période ces régions reçoivent une forte influence culturelle du Sud mésopotamien, phénomène qualifié d'« expansion urukéenne », qui a pu aller par endroits jusqu'à la création de comptoirs, voire de véritables colonies, mais qui ne semble pas reposer sur une domination politique. C'est en tout état de cause une période qui voit les échanges matériels et immatériels se développer sur de longues distances.
Chronologie
Périodisation
Les principaux découpages de la périodisation de la préhistoire mésopotamienne ont été établis dans les premières décennies du , à partir de données collectées lors des sondages de quelques sites (Ur, Obeïd, Kish, Girsu, Djemdet Nasr, également Suse dans le sud-ouest iranien), avant que le début des fouilles allemandes à Uruk en 1929 ne fournisse rapidement des éléments décisifs. Lors d'une rencontre le 16 janvier 1930 à Bagdad entre les principaux archéologues fouillant les niveaux de ces périodes, il est décidé de la diviser en trois phases successives prenant les noms de trois des principaux sites sur lesquels elles ont été identifiées : Obeïd, Uruk et Djemdet Nasr. Ce découpage finit par s'imposer malgré la concurrence de la chronologie établie par la suite dans la vallée de la Diyala (« Protoliterate »). Dans les années suivantes, un sondage profond réalisé à Uruk puis le dégagement des niveaux de la période d'Uruk, avec leurs objets et tablettes, complété dans les années 1950 et 1960, fournissent les bases pour la définition de la culture matérielle urukéenne.
La chronologie de la période d'Uruk est très discutée et donc encore très imprécise. On sait qu'elle couvre une grande partie du av. J.-C. Mais il n'y a pas d'accord sur la datation plus précise de ses débuts, de sa fin, et des grandes césures internes qu'il faut y distinguer. Cela est d'abord dû au fait que la stratigraphie d'origine, celle identifiée dans le quartier central d'Uruk, est ancienne, comporte des zones d'ombres, et ne répond pas forcément aux problématiques récentes du fait de l'ancienneté de ses fouilles (années 1930). Ensuite, ces problèmes sont en grande partie liés à la difficulté qu'éprouvent les spécialistes à établir des synchronismes entre les différents sites archéologiques, et donc à établir une chronologie relative des sites de la période qui permettrait de mettre au point une chronologie absolue plus fiable.
La chronologie traditionnelle est très imprécise et se base sur quelques sondages clés du quartier d'Eanna à Uruk. Les niveaux les plus anciens de ces sondages (XIX–XIII) appartiennent à la fin de la période d'Obeid (Obeid V, 4200–3900 ou même 3700 av. J.-C.) ; la céramique caractéristique de la période d'Uruk commence à apparaître dans les niveaux XIV/XIII. La période d'Uruk est traditionnellement divisée en trois périodes principales, subdivisées en sous-phases. La première est l'« Uruk ancien » (niveaux XII à IX du test d'Eanna) puis l'« Uruk moyen » (niveaux VIII à VI). À partir du milieu du , on se dirige progressivement vers la phase la plus connue, celle de l'« Uruk récent » (niveaux V et IV A et B), qui a duré jusqu'à environ 3100 avant J.-C., ou, selon des propositions plus récentes basées sur la datation au carbone 14, jusqu'à environ 3300 avant J.-C.Margarete van Ess, « New Radiocarbon Datings from Uruk », dans .. La « Cuneiform Digital Library Initiative » date les tablettes de la dernière phase, Uruk IV, d'environ 3350 à 3200CDLI contributors. 2025. “Uruk IV (ca. 3350-3200 BC) - Periods.” Cuneiform Digital Library Initiative. January 9, 2025. https://cdli.mpiwg-berlin.mpg.de/periods/3.. Vient ensuite une phase de transition, Uruk III ou Jemdet Nasr, parfois considérée comme la dernière période de l'Uruk récent. Elle se termine vers 3000 av. J.-C.CDLI contributors. 2025. “Uruk III (ca. 3200-3000 BC) - Periods.” Cuneiform Digital Library Initiative. September 23, 2025. https://cdli.earth/periods/4.
C'est traditionnellement vers la fin de la période d'Uruk à proprement parler (à partir de 3400 ou 3200 av. J.-C.) que l'on fait débuter l'âge du bronze ancien en Mésopotamie et au Moyen-Orient ; F. Joannès, « Chronologie », dans ..
Une chronologie alternative a été développée par des participants d'un colloque réuni à Santa Fe en 2001 M. S. Rothman (dir.), Uruk Mesopotamia and its neighbours : cross-cultural interactions in the era of state formation, Santa Fe, 2001, introduction.. Elle repose sur les fouilles récentes de sites, notamment celles qui ont eu lieu hors de Mésopotamie, en partant du constat que la chronologie définie pour cette dernière ne pouvait convenir aux régions voisines et qu'il fallait définir une chronologie plus globale pertinente pour l'ensemble du Moyen-Orient. Elle reprend le terme de "chalcolithique" (âge du cuivre), considérant la période d'Uruk comme un « Chalcolithique récent » (ou « tardif » ; Late Chalcolithic, abrégé en LC), qui couvre la période allant d'environ 4300 à 3100 et se subdivise en cinq sous-périodes. Le LC 1 correspondrait à l'Obeid final, qui s'achève vers 4200 quand commence le LC 2, première phase de la période d'Uruk, donc Uruk ancien, lui-même divisé en deux phases dont la césure est à situer vers 4000. Vers 3800 débute le LC 3, qui correspond à une phase moyenne, qui dure jusque vers 3400 quand lui succède le LC 4, alors que le LC 5 (Uruk récent) prend le relais rapidement.
Le au Proche-Orient : tendances générales
Les premières phases du Chalcolithique récent (LC 1), dans la seconde moitié du , correspondent aux dernières phases de la période d'Obeid (Obeïd V, strates d'Uruk XVI à XIV). Après le tournant du , si ce n'est avant Johnny Samuele Baldi, « Between an End and a New Beginning », Paléorient 48-1, 2022, p. 41-72, http://journals.openedition.org/paleorient/1539, les étapes suivantes, LC 2 et 3, correspondent approximativement à la période d'Uruk ancien (niveaux XIII à IX), initialement caractérisée par un changement substantiel dans l'assemblage céramique (développement de vases faits au tour et d'écuelles à bords biseautés typiques de la période d'Uruk). Ces périodes sont très peu documentées en Basse Mésopotamie. L'étude du peuplement par le biais de prospections de surface a indiqué une complexification de sa structure, qui est devenue plus différenciée avec plusieurs niveaux d'habitats en fonction de leur taille (de la ville au hameau), contrairement à l'organisation plus simple d'Obeid, qui comprend seulement deux niveaux de peuplement (du village au hameau). Des sites plus vastes, de taille urbaine, apparaissent (40 hectares et plus : Eridu, Uruk, Tell al-Hayyad), ainsi que d'autres implantations plus petites jusqu'au niveau du village/hameau. Une homogénéisation culturelle s'est produite, contribuant à la formation de la culture d'Uruk ancien, qui a également affecté la Susiane : récipients en pierre, décors architecturaux, présence de jetons comptables. Les premiers établissements « coloniaux » sont également visibles dans les régions voisines (Kunji, Godin Tepe, Logardan, Girdi Qala). Plus au nord, une homogénéisation du répertoire céramique est observée, permettant de délimiter plusieurs horizons géographiquement plus vastes que précédemment, notamment l'ensemble géographique comprenant le nord de la Mésopotamie, la Syrie, l'est de l'Anatolie et le sud du Caucase. Des agglomérations importantes apparaissent en Haute Mésopotamie et en Syrie : Tell Brak, Hamoukar, Ninive, Tepe GawraJ. Baldi, R. Vallet et H. Naccaro, « L'avènement du monde proto-urbain », dans ..
Alors que le nord et le sud de la Mésopotamie ont suivi la même tendance durant la première moitié du , un changement significatif s'est produit après 3700/3600 avant J.-C., au début de la période d'Uruk moyen. Le Sud a commencé à surpasser ses voisins en termes d'échelle, de densité de population et de complexité sociale, augmentant ainsi son influence au Proche-Orient, un phénomène qui a culminé à la fin de la période d'Uruk.
En Basse-Mésopotamie, la période d'Uruk moyen (strates VIII/VII à VI), qui correspond approximativement à la période LC 4, est marquée par d'importants changements dans l'assemblage céramique, notamment une diversification des formes. Uruk dépasse largement en taille les autres implantations urbaines de la région, se dote d'une architecture monumentale de grande envergure (par exemple, le « Bâtiment de pierre »), et les premiers sceaux-cylindres et bulles y apparaissent, témoignant du développement de l'administration. L'expansion de la culture d'Uruk s'est accélérée entre 3800 et 3500 av. J.-C., avec le développement d'enclaves et des premières « colonies »P. Butterlin, « L'expansion de la culture d'Uruk à la fin du millénaire av. J.-C. », dans ..