Jeune Résistance est la première organisation opposée à la guerre d'Algérie qui regroupe des insoumis et des déserteurs français, anticolonialistes, la plupart communistes (souvent oppositionnels au parti communiste français) ou d'extrême gauche et des militants qui les soutiennent. En lien avec les « porteurs de valises » du Réseau Jeanson, certains d'entre eux s'engagent dans l'aide au Front de libération nationale (FLN).
Création À partir de l’été 1956, quelques jeunes appelés ou rappelés insoumis ou déserteurs, opposés à la guerre d'Algérie, commencent à se regrouper en Suisse. Sur suggestion du militant communiste Henri Curiel, ils fondent, à Yverdon, à l’automne 1958, l'organisation Jeune Résistance qui sera vraiment « officielle » en .
Les déserteurs Jean-Louis HurstLuc Cédelle, Le Monde, «Mort du journaliste Jean-Louis Hurst, "Le Déserteur" de la guerre d'Algérie», , Gérard Meïer et Louis Orhant et l’abbé Robert Davezies sont les premiers militants.
Dans sa thèse soutenue en 2007, Une guerre sans « non » ? Insoumissions, refus d’obéissance et désertions de soldats français pendant la guerre d’Algérie (1954-1962) sous la direction de Benjamin Stora, Tramor Quemeneur estime que près de jeunes Français ont été insoumis, déserteurs ou objecteurs de conscience pendant la guerre d’Algérie. Une trentaine auraient appartenu au réseau de Jeune RésistanceTramor Quemeneur in . Le retentissement du refus de ces réfractaires est cependant important dans la réflexion de bien des jeunes appelés. Selon Alain Krivine qui était l'un des militants, il y aurait eu jusqu'à neuf cents membres du mouvement pour soutenir les réfractaires et s'opposer à la guerreTémoignage cité par . Prise de position de l'abbé Davezies Dans une Lettre de l’aumônier en chef Louis à un jeune catholique des Forces françaises en Allemagne qui sera bientôt en AlgérieXavier Louis, Lettre de l’aumônier en chef Louis à un jeune catholique des Forces françaises en Allemagne qui sera bientôt en Algérie, 15 avril 1959, cité in Les évêques face à la guerre d'Algérie, Cahiers du Témoignage chrétien trimestre 1960, p.65, on lit : Robert Davezies réplique :
Filière d'expatriation des réfractaires Jeune Résistance crée une filière d'expatriation des réfractaires en Suisse, en Italie, en Allemagne de l'Ouest, et même au Canada.
En La date précise varie selon les sources., le musicien Diego Masson tente de faire franchir la frontière suisse à un déserteur, Jean Crespi ; ils sont arrêtésTémoignage cité par . Les autorités révèlent l'existence de cette filière d’hébergement et d'évasion et en surestiment l'importance. L'abbé Christian Corre et l'étudiant Hubert Corty, membres de la filière, rejoignent Diego Masson à la prison de Thonon-les-Bains pour être déféré devant un tribunal militaire. Hubert Corty est remis en liberté. En , les juges militaires de Lyon condamnent Diego Masson à deux ans de prison et Christien Corre, prêtre de la Mission de France, ancien résistant et aumônier militaire, à un an de prison pour avoir indiqué à des tiers la filière de désertion. Au cours du procès, l'abbé Corre déclare que la théologie morale ne semble pas s'opposer à la désertion et que le curé d'Ars a déserté. Il pense que les devoirs d'un chrétien peuvent n'être pas toujours compatibles avec les devoirs d'un Français. Des personnalités internationales dont Danilo Dolci, Karl Barth, le pasteur Martin Niemöller et Lord Bertrand Russell lancent un appel au président de Gaulle en faveur des condamnés. Christian Corre est incarcéré en à la prison Saint-Paul de Lyon où le rejoint Robert Davezies. Il donne des cours aux détenus algériens et participe pendant vingt et un jours à leur grève de la faim pour obtenir le statut de prisonniers politiques. Très affaibli, il est libéré à la fin du mois de . La Mission de France est d'une bienveillance prudente pour ses membres qui, comme Christien Corre et Robert Davezies, sont solidaires des militants algériens engagés pour l'indépendance de leur pays mais elle redoute que leur politisation n'engage l'institution. Le cardinal Liénart, prélat de la Mission, considère qu'il faut répondre aux devoirs militaires tout en refusant les ordres qui heurteraient la conscience chrétienne. Il maintiendra cette position à propos du statut des objecteurs de conscience.
Jean Crespi est condamné en par le tribunal militaire de Lyon à un an d'emprisonnement pour désertion.
Manifeste Jeune Résistance édite plusieurs publications dont Documents Jeune Résistance, où s'expriment individuellement des membres de plusieurs tendances (marxiste, anarchiste, chrétien, non-violent), et un périodique Jeune Résistance.
Jeune Résistance publie un manifeste où le mouvement affirme que les Français prennent peu à peu conscience que cette guerre est pour eux politiquement injustifiée, humainement atroce et que ses conséquences sont désastreuses. Il énumère trois types d'appelés qui s'opposent à la guerre d'Algérie : ceux qui partent en Algérie pour militer sur place, ceux qui, comme Jean Le Meur ou les Soldats du refus, ont choisi l’emprisonnement volontaire et enfin les insoumis et déserteurs qui sont passés à l’étranger. La plupart d’entre eux, précise-t-il, ne sont pas « objecteurs de conscience » (c’est-à-dire opposés à la guerre en général) mais refusent la guerre d’Algérie en tant que guerre coloniale. Jeune Résistance décrit ses moyens notamment pour diffuser l'information sur la guerre et la résistance des jeunes Français et faciliter l’accueil, le travail et l’action politique des exilés. Il termine par des directives aux différentes catégories d'opposants à la guerre et à leurs soutiens.
Jeune Résistance s'explique
Dans une plaquette titrée Jeune Résistance s'explique, le mouvement déclare : En , le déserteur Maurienne (pseudonyme de Jean-Louis Hurst) et l'insoumis Maurice Maschino publient respectivement les livres Le Déserteur et Le refus, tous deux immédiatement saisis. Pendant son procès pour incitation de militaires à la désobéissance dans le livre Le Déserteur de Maurienne, le domicile de Jérôme Lindon et la maison d'édition qu'il dirige, les Éditions de Minuit, sont victimes d'attentats de l'Organisation de l'armée secrète (OAS).
Congrès en août 1960 En , dix-neuf militants de Jeune Résistance tiennent un congrès « quelque part en Europe » avec des observateurs de plusieurs pays.
Le numéro 173-174 du mensuel Les Temps Modernes, sous-titré pour l'occasion « Numéro spécial après saisie », est amputé de 82 pages relatives à la guerre d'Algérie, notamment du Manifeste des 121 et d'un article « Le premier congrès de « Jeune Résistance » ». La revue belge Coexistence, dirigée par le militant antimilitariste Jean Van Lierde et qui avait déjà publié le Manifeste des 121, réédite tous les autres articles censurés :
Le journal clandestin Vérités pour, sous-titré Centrale d'information et d'action sur le fascisme et la guerre d'Algérie, est proche du Réseau Jeanson. Il donne souvent la parole à Jeune Résistance et publie en la résolution finale de son congrès ainsi que d'autres articles sur le même thème et le Manifeste des 121.
Suite et fin du mouvement Insoumis, André Bernard quitte Jeune Résistance pour désaccords : il est autant antimilitariste et non violent qu’anticolonialiste.
Le Manifeste des 121, titré « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », est signé par des intellectuels, universitaires et artistes et publié le . Le gouvernement publie plusieurs ordonnances qui aggravent les peines frappant la provocation à l’insoumission, à la désertion et au renvoi de livret militaire, le recel d’insoumis et les entraves aux départs des soldats. Les fonctionnaires apologistes de l’insoumission et de la désertion seront plus sévèrement réprimés.
Le groupe organise des stages politiques, du au , en Suisse, et du au , en Allemagne de l'Ouest où il doit s'exiler.
Toujours désavoués par la gauche traditionnelle et après des conflits internes, certains membres du mouvement reviennent en France pour agir envers les appelés. Ils renoncent au financement de leur exil par le FLN, espérant être pris en charge par des sympathisants. Le , les membres de la direction de Jeune Résistance sont arrêtés. Ils seront acquittés à l'automne, faute de preuve. En , la brigade de surveillance du territoire arrête six personnes, dont Robert Bonnaud, membres de l'organisation clandestine, en rapport avec le Réseau Jeanson. Louis Orhant est condamné à deux ans de prison pour désertion le . Le mouvement décline mais de nouveaux réfractaires à la guerre finissante se réclament de Jeune Résistance alors en pleine désorganisation.
Jean-Louis Hurst est toujours libre. Il n'était pas objecteur de conscience mais « déserteur engagé » contre la guerre coloniale. Cette dernière finie, il se présente dans une caserne le . Après quelques mois de prison, il finit son temps de service.
Après la guerre, Laurent Schwartz déplore que la loi d'amnistie ait notamment « oublié » les insoumis et les déserteurs toujours emprisonnés ou exilés :
Position du Parti communiste français Depuis le début du conflit en Algérie, le Parti communiste français soutient que la participation de ses militants au contingent de cette guerre coloniale est un gage de fonctionnement plus démocratique de l’armée. En , L'HumanitéL'Humanité reprise par cite Maurice Thorez, secrétaire général du parti, qui, le , rappelait les principes définis par Lénine : L'Humanité ajoute : Pour sa désertion, Louis Orhant est exclu de sa cellule communiste sur proposition de son père qui le dénonce aussi aux gendarmes à son retour en France.
Isabelle Vichniac, correspondante du journal Le Monde en Suisse et membre du Réseau Jeanson, raconte :
Après le cessez-le-feu, le comité central du Parti communiste français dénonce qui Jeune Résistance avait répondu à cette critique dès 1960 :
Quelques slogans Quelques slogans sur des papillons autocollants signés Jeune Résistance : Les colonels vivent de la guerre d'Algérie, toi, jeune, tu en meurs ! Jeune Résistance. Organisation de lutte concrète de la jeunesse contre la guerre d'Algérie et le fascisme. Jeunes ! Si vous la refusez, la guerre d'Algérie s'arrêtera. Jeune, as-tu voulu la guerre d'Algérie ? Alors pourquoi la fais-tu ?
Bibliographie
Collectif, coordonné par l'association Sortir du colonialisme ( Tramor Quemeneur, postface Nils Andersson), Résister à la guerre d'Algérie : par les textes de l'époque, Les Petits matins, 2012, 192 pages.
Maurienne (pseudonyme de Jean-Louis Hurst), Le Déserteur, Paris, Minuit, 1960 ; Le Déserteur, préf. de Jean-Louis Hurst, Paris, Manya, 1991 ; Le déserteur, Paris, L’Échappée, 2005.
Maurice Maschino, Le refus, Paris, Maspero, Cahiers libres . Maurice Maschino, L'engagement, le dossier des réfractaires, Paris, Maspero, Cahiers libres . Michel Auvray, Objecteurs, insoumis, déserteurs : histoire des réfractaires en France, Stock, Paris, 1983.
Filmographie Monsieur le Président, je vous fais une lettre, réalisé par Alain Taieb, écrit par Alain Taieb et Virginie Adoutte, diffusé sur ARTE en 2000, 52 min. Choisir à vingt ans, Villi Hermann, 2017
Articles connexes Anticolonialisme Objection de conscience Insoumission Manifeste des 121 Désertion Réseau Jeanson Soldats du refus Réfractaire à l'armée Service militaire en France Appelé du contingent lors de la guerre d'Algérie Action civique non-violente Notes et références Notes
Références
Catégorie:Militaire français de la guerre d'Algérie Catégorie:Manifeste pendant la guerre d'Algérie Catégorie:1960 en France Catégorie:1960 en politique Catégorie:Désertion