Le massacre des Innocents est un épisode relaté dans l'Évangile selon Matthieu en même temps que la fuite en Égypte : le meurtre de tous les enfants de moins de deux ans dans la région de Bethléem. Selon le récit évangélique, ce massacre a été commis sur l'ordre d'Hérode, craignant l'avènement d'un roi des Juifs annoncé par ses propres devins, ou mages, dans la période même de la naissance de Jésus. L'ensemble des Églises les honore comme martyrs au cours du jour des Saints Innocents ; cet événement est fêté le en Occident et en Orient catholique, et le en Orient orthodoxe.

L'historicité de ce récit est remise en cause. D'après certains auteurs, il serait calqué sur un passage de l'Ancien Testament où Pharaon ordonne la mort de tous les nouveau-nés israélites mâles, avant que Moïse ne survienne pour le salut du peuple (cf. Ex 1, 16-22). Parmi les historiens qui contestent l'historicité de ce massacre, on retrouve Géza Vermes et E. P. SandersGeza Vermes, The Nativity: History and Legend, London, Penguin, 2006, ; E. P. Sanders, The Historical Figure of Jesus, Penguin, 1993, .Paul L. Maier : Herod and the Infants of Bethlehem dans .. Mais d'autres historiens, dont Paul Veyne, s'appuient sur un texte de Macrobe pour estimer que cet épisode a une base historique, bien qu'il ne se rapporte pas explicitement à la naissance du Christ. Daniel J. Harrington déclare que l'historicité de l'événement est « une question ouverte qui probablement ne [pourra] jamais être définitivement close »The Gospel of Matthew, Daniel J. Harrington. : Liturgical Press, 1991..

Sources bibliques vignette|redresse=1.2|Le Massacre des Innocents par Pieter Brueghel l'Ancien (v. 1565). L'Évangile selon Matthieu (2:16-18) relate l'épisode. :

Cette péricope est absente des autres Évangiles canoniques et du reste du Nouveau Testament. En termes exégétiques, elle appartient au Sondergut de Matthieu.

Autres sources Cet épisode ne se trouve pas non plus dans les premiers apocryphes.

Dans la version slavonne de la Guerre des Juifs de Flavius JosèpheL'authenticité des passages ne figurant que dans la version slavonne est contestée., figure, sans allusion à Jésus, le récit de la visite des Rois mages à Hérode, aussitôt suivie du massacre d'enfantsÉtienne Nodet : Histoire de Jésus ? Nécessité et limites d’une enquête, éd. du Cerf, Paris, 2003, ..

L'écrivain Macrobe (c. 395-436) parle d'un massacre d'enfants par Hérode, précisément en Syrie, du nom de la province de Syrie-Palestine qui est accordée, à partir de 135, au territoire où le roi Hérode avait son royaume: Macrobe, Saturnales, II, 4, 11 ..

Historicité vignette|Le Massacre des Innocents par Albrecht Altdorfer (v. 1513), musée Boijmans Van Beuningen, Rotterdam. La majorité des biographes d'Hérode le Grand et des exégètes du Nouveau Testament mettent en doute la réalité historique de cet épisodeMichael Grant, Herod the Great, American Heritage Press, 1971 .Paul L. Maier, « Herod and the Infants of Bethlehem », in Ray Summers & Jerry Vardaman (ed.) Chronos, Kairos, Christos II: Chronological, Nativity, and Religious Studies in Memory of Ray Summers, Mercer University Press, 1998 , p. 170–171..

Comme Bethléem était peu peupléeWilliam F. Albright estime que la population de Bethléem au moment de la naissance de Jésus était d’environ (dans The Anchor Bible. Matthew. paru en 1971). Richard France indique pour Bethléem que « la population totale est généralement estimée en dessous de » (dans The New International Commentary on the New Testament – The Gospel of Matthew, 2007). Thomas Graves (dans son article « A Story Ignored: An Exegesis Of Matthew 2:13–23 ») écrit que « est une estimation haute ». Richard R. Losch (dans All the People in the Bible, 2008) indique que « la population de Bethléem à cette époque était probablement bien en dessous du millier ». De nombreuses autres sources donnent simplement entre 300 et ou entre 300 et 500., l’estimation du nombre de garçons en bas âge tués à Bethléem et ses environs serait entre six et vingt selon les chiffres rapportés par la Catholic EncyclopediaLa Catholic Encyclopedia, rédigée au début du et citant des auteurs du écrit : « la liturgie grecque affirme qu’Hérode a tué , les Syriens parlent de , de nombreux auteurs médiévaux de selon Apocalypse 14,3. Les écrivains modernes réduisent considérablement le nombre puisque Bethléem était une ville plutôt petite. Joseph Knabenbauer (1839-1911) le ramène à quinze ou vingt, August Bisping (1811-1884) à dix ou douze, Lorenz Kellner (1811-1892) à environ six » (The Greek Liturgy asserts that Herod killed 14,000 boys (ton hagion id chiliadon Nepion), the Syrians speak of 64,000, many medieval authors of 144,000, according to Apocalypse 14:3. Modern writers reduce the number considerably, since Bethlehem was a rather small town. Knabenbauer brings it down to fifteen or twenty (Evang. S. Matt., I, 104), Bisping to ten or twelve (Evang. S. Matt.), Kellner to about six (Christus and seine Apostel, Freiburg, 1908)). et l'exégèse historico-critique, World Biblical Commentary, Matthew 1-13, page 37.Raymond Edward Brown, The Birth of the Messiah, .. C'est pourquoi les Églises n'insistent plus sur les chiffres, la signification de cet épisode ayant avant tout une portée spirituelle.

David Hill estime que l'épisode ne contient rien d'historiquement impossible mais observe que la principale préoccupation de l'évangéliste Matthieu est le thème de l'accomplissement de l'Ancien TestamentDavid Hill: The Gospel of Matthew, ;Marshall Morgan and Scott; 1972.. Stephen L. Harris et Raymond Edward Brown soulignent également que l'objectif de l'évangéliste est de présenter Jésus comme étant véritablement le Christ, et le massacre des Innocents comme l'accomplissement des prophéties du Livre d'Osée (en référence à l'Exode) et de Jérémie (en référence à l'exil à Babylone)Stephen L. Harris, Understanding the Bible, éd. Palo Alto: Mayfield, 1985, ..

Pour André Gounelle, le récit de Matthieu de l'enfance de Jésus est, spirituellement parlant, parallèle à celui de la naissance de Moïse dans l'Ancien Testament ; cependant, il estime qu'il ne faut pas L'historicité de Jésus par André Gounelle et peuvent donc avoir été frappés par le parallèle entre deux persécutions exercées par le pouvoir en place. Pour Michel Remaud, cet épisode s'inscrit dans la logique des massacres déjà attribués à Hérode le Grand, assimilé à Pharaon dans le monde juif du Second Temple« Autour de la figure d'Hérode », par Michel Remaud.. Toujours dans le même sens, Mireille Hadas-Lebel souligne qu'Hérode, Mireille Hadas-Lebel, Hérode, Fayard, 2017, .

Selon Gilbert Picard, le récit évangélique de la naissance et de l'enfance de Jésus baigne dans un climat de conte de fées ; le massacre des enfants juifs sous Hérode n'est attesté par aucune autre source antique et pose de nombreux problèmes de chronologie, un recensement romain en Judée n'étant pas envisageable avant la mort d'Hérode et la transformation de la Judée en province romaine (6 ap. J-C); mais on trouve un récit très similaire chez l'historien romain Suétone : le Sénat romain, avisé par une prédiction qu'un futur roi de Rome devait naître dans l'année, avait envisagé l'élimination de tous les nouveau-nés ; mais les sénateurs dont la femme était alors enceinte avaient réussi à détourner l'application de cette mesure, ce qui avait permis la naissance du futur empereur AugusteGilbert Picard, « La date de naissance de Jésus du point de vue romain » . In: Comptes-rendus des séances de l'année… - Académie des inscriptions et belles-lettres, , , 1995. . Voir la Vie d'Auguste, XCIV, par Suétone, sur Wikisource..

Pour Paul Veyne, un texte de l'écrivain Macrobe atteste bien l'historicité d'un massacre d'enfants sous Hérode mais sans mention de Bethléem, acte jugé monstrueux par son contemporain l'empereur Auguste, .

Parmi les chercheurs qui soutiennent l'historicité de ce massacre, R. T. France note que n'est pas le pire des crimes que l'on puisse imputer à HérodeR. T. France, The New International Commentary on the New Testament – The Gospel of Matthew, 2007, NICNT.. Rudolf Schnackenburg suit la même ligneThe Gospel of Matthew; Rudolf Schnackenburg. Wm. B. Eerdmans Publishing, 2002.. Paul L. Maier écrit que les sceptiques tendent à éviter une recherche historique approfondie et conclut que les arguments contre l'authenticité présentent . Paul L. Maier, ainsi que Jerry KnobletJerry Knoblet, Herod the Great, Hamilton Books (2005), ., réaffirme l'historicité de l'événement en se fondant sur le profil psychologique d'Hérode, largement documenté.

L'helléniste Édith Parmentier fait cependant remarquer que si Hérode est connu pour avoir fait exécuter trois de ses fils qu'il soupçonnait de comploter contre lui, aucun n'était un enfant en bas âge : Antipater, tué vers l'époque probable de la naissance de Jésus, avait plus de 40 ans. Macrobe n'était pas un historien mais un compilateur d'anecdotes édifiantes ou amusantes, et cet épisode est destiné à introduire une plaisanterie d'Auguste : , qui repose sur un jeu de mots en grec entre ὗες (prononcé /húes/, « porc ») et υἷες (prononcé /huîes/, « fils »). Le rapprochement entre l'exécution du fils d'Hérode et le massacre des petits enfants ne se retrouve dans aucune autre source et, à l'époque assez tardive où vivait Macrobe (entre le ), peut très bien traduire une contamination par la tradition chrétienne.

Pour Axelle Neirinck, le thème du massacre des innocent est un mythe qui peut être rattaché aux discours liés aux croisades, aux polémiques antijuives médiévales, et aux guerres de Religion.

Tradition chrétienne vignette|redresse=1.2|Le Massacre des Innocents, fresque de Giotto à la chapelle Scrovegni de Padoue (v. 1304-1306). Pour le christianisme, les Innocents sont les enfants de moins de deux ans massacrés par Hérode à Bethléem. L’Église a établi la fête solennelle des Saints Innocents dès le . Cette célébration apparaît dans le Sacramentarium Leonianum et en 505 dans un calendrier liturgique d’Afrique du Nord.

La date diffère selon les différentes dénominations : le pour les Églises syriaque et chaldéenne, le pour les Églises catholique, luthérienne et anglicane, et le pour les Églises orthodoxes.

Dans la culture Le massacre des Innocents est un thème que de nombreux artistes, peintres et sculpteurs, ont illustré au fil des siècles, donnant lieu à des compositions parfois très complexes mettant en scène des corps entremêlés de soldats déchaînés, de mères se précipitant pour protéger leurs fils et de petits enfants déchirés à coups d'épée, au sein d'une action globale très violente.

Arts plastiques Plusieurs artistes de la Renaissance se sont inspirés de bas-reliefs romains représentant la bataille entre les Lapithes et les Centaures pour représenter des personnages nus, tel par exemple le Massacre des Innocents par Amico Aspertini.

Pieter Brueghel l'Ancien a peint son Massacre des Innocents entre 1565 et 1567 : on peut y voir une image de la sanglante répression de la révolte des Pays-Bas espagnols par les soldats du duc d'Albe qui marque le début de la guerre de Quatre-Vingts Ans. D'autres artistes contemporains, pour la plupart protestants, s'inspirent de ce massacre d'enfants pour illustrer la légende noire espagnole accompagnant la conquête espagnole des Amériques.

Le Massacre des Innocents de Guido Reni, peint en 1611 dans un format vertical inhabituel, se trouve à Bologne. Il a probablement inspiré Le Massacre des Innocents de Nicolas Poussin, peint en 1625 et 1629., qui a lui-même inspiré certains des personnages de Guernica de Picasso (1937)Domaine de Chantilly, Le massacre des Innocents, CRDP de l'Académie d'Amiens, 2008.Santiago Sebastián, El "Guernica" y otras obras de Picasso: contextos iconográficos, Universidad de Murcia, 1984, : ..