Paix éternelle ou Au-dessus de la Paix éternelle ou Au-dessus du repos éternel (en ) est un des tableaux les plus connus d'Isaac Levitan.
Levitan commence à travailler à ce tableau durant l'été 1893, près du lac d'Oudomlia et de la ville de Vychni Volotchek, au nord de l'oblast de Tver. L'église représentée sur le tableau est celle d'une étude intitulée Église en bois de Plios sous les derniers rayons du soleil. Une esquisse du tableau Paix éternelle, réalisée sur papier au crayon graphite, est également conservée à la Galerie Tretiakov sous le nom de Avant l'orage..
Dans une lettre à Pavel Tretiakov, datée du , le peintre écrit à propos de sa toile : « Je suis vraiment très heureux que mon travail vous soit à nouveau parvenu, je suis dans une sorte d'extase depuis hier. Et cela, en fait, est surprenant, puisque vous en avez assez de mes affaires, mais que cette dernière œuvre soit arrivée à vous, cela me touche tellement fort parce que je suis tout en elle avec toute mon âme, c'est tout ce que j'ai en moi… ». Dans une autre lettre il écrit : « L'éternité, une éternité terrible, dans laquelle les générations se sont noyées et se noient encore… Quelle horreur, quelle peur ! ». C'est à cette éternité que le tableau de Levitan fait penser. Pavel Tretiakov lui acheta ce tableau et Levitan en fut très heureux.
Sujet Levitan exprime dans cette œuvre, avec une intensité tragique, les rapports entre la nature toute-puissante et la faiblesse de l'homme. L'étendue redoutable du fleuve, le grand vent, l'immensité du ciel, la pauvre chapelle, les petites croix du cimetière touchent par leur faiblesse et leur abandon.
L'eau et le ciel éveillent la pensée de l'insignifiance et de la fugacité de la vie. Le vent secoue les arbres, pousse les nuages, entraîne le spectateur dans l'immensité du nord. La sombre majesté de la nature n'a comme contrepartie que la minuscule lumière à la fenêtre de l'église.
C'est un des tableaux russes les plus suggestifs du début du dans lequel Levitan évoque, comme au travers d'une lentille grand angle, le caractère infini et la sérénité mélancolique du paysage russe. La brillance et la lumière réfractée dans les eaux, la structure fortement horizontale en font un exemple du luminisme russe.
Travail sur le tableau
Le travail sur le tableau Paix éternelle commence en 1893, alors qu'Isaac Levitan vit dans le gouvernement de Tver. D'abord, à l'invitation du ténor , le peintre visite la propriété Garino sur la rivière Msta. Puis, avec sa compagne, peintre elle aussi, Sofia Kouvchinnikova, Levitan arrive en train à la station Troïtsa (aujourd'hui — Oudomlia), qui à cette époque faisait partie de la ligne de chemin de fer Moscou-Rybinsk. Ils rencontrent à la station un paysan du village de Doronino, un certain Philippe Petrov qui leur recommande de rester dans le domaine des Ouchakov à Ostrovno, en leur précisant qu'on y accueille volontiers les estivants, et qu'il les conduira jusque là . Le manoir du domaine est situé au bord du lac d'Ostrovno, sur lequel émergent trois îles.
vignette|Lacs d'Oudomlia et d'Ostrovno carte topographique 1853. Les propriétaires du domaine étaient Ekaterina Nikolaievna Ouchakova (née Seslavina, 1821—1910) et ses enfants Varvara Valdimirovna (1849 - vers 1919), Sofia Vladimirovna (1851 - vers 1919) et Nikolaï Valdimirovitch (1859—1917). Ils accueillent chaleureusement Levitan et Sofia Kouvchinnikova et essayent par tous les moyens de créer les conditions les plus favorables à leur travail créatif. Le peintre Vitold Bialynitski-Biroulia, qui a visité Ostrovno dans les années 1900, donne, dans ses mémoires, une description détaillée de la maison, dans laquelle a vécu Levitan en 1893 : « La vieille maison des Ouchakov, de style Empire, est peinte en bleu-vert et ses fenêtres sont garnies de vitraux. Un grand escalier permet de descendre en quelques marches vers un balcon donnant sur le jardin couvert de lilas. Cette maison occupait un vaste espace dans la propriété ». Levitan et Sofia Kouvchinnikova louent deux chambres au premier étage. Bialynitski-Biroulia écrit : « Les chambres de la maison sont très lumineuses, blanches, sans papier peint, des fenêtres donnent vers l'ouest, d'où Levitan pouvait observer les couchers de soleil, tandis que l'une d'elles donne sur un balcon d'où la vue sur le lac est magnifique. Dans la chambre se trouve un clavecin. Du balcon descend un escalier qui mène au fabuleux jardin couvert de lilas ». vignette|gauche| Vitold Bialynitski-Biroulia, Le lac Oudomlia, 1911. Levitan et Sofia Kouvchinnikova passaient une partie de leur temps près du lac Oudomlia, situé à six kilomètres d'Ostrovno. Là ils séjournent dans la propriété Garoussov, dont le propriétaire est un certain Araktcheïev - lointain descendant du comte Alexis Araktcheïev, éminent homme politique et général du début du -. À cette époque, Mikhaïl Mikhaïlovitch Araktcheïev (vers 1850 - vers 1917), restait à demeure dans le domaine et son activité préférée était la pêche. Il propose à ses hôtes la mansarde du premier étage pour s'y reposer. La rive du lac Oudomlia dans le district de Garoussov est représentée sur le tableau de Levitan intitulé Le Lac (1893, aujourd'hui au Musée d'Art Radichtchev (Saratov)).
Selon Sofia Petrovna, le travail pour le tableau Paix éternelle « a été réalisé sur place et le motif tout entier a été pris dans la nature qui les entourait lors de l'une de leurs promenades à cheval ». Sofia Petrovna se souvient que Levitan avait réalisé son tableau « avec beaucoup d'enthousiasme » et qu'il lui demandait souvent de jouer Beethoven, et en particulier la symphonie Eroica et sa Marche funèbre ».
Durant sa période de travail sur le tableau, Levitan a réalisé des variantes d'esquisses au crayon, puis une série d'études, ainsi qu'un grand croquis de la future peinture Paix éternelle (huile sur toile, , 1893, aujourd'hui à la Galerie Tretiakov). À la fin de l'année 1893, le peintre poursuit son travail sur la toile à Moscou. La toile est achevée au début de l'année 1894 . Elle est alors signée dans le coin inférieur droit : « И Левитанъ 94 ».
exposition des Ambulants et vente du tableau
La toile Paix éternelle est exposée à la exposition des Ambulants, en même temps que d'autres toiles de Levitan : Sur le Lac (sur le Lac du gouvernement de Tver), Ombres du soir, Venise-Étude et de quelques pastels. Cette exposition se tient le (selon d'autres données le ) à Saint-Pétersbourg et déménage à Moscou en avril. La partie de l'exposition qui se tient à Saint-Pétersbourg a lieu dans les bâtiments de la Société impériale d'encouragement des beaux-arts. Parmi les paysages exposés par d'autres peintres qui sont présents à l'exposition, les critiques ont leur attention attirée par le tableau Cimetière dans la forêt d'Ivan Chichkine, Rive déserte d'Efim Volkov, La Terre de Nikolaï Doubovskoï, En Crimée de Valentin Serov, Le Ressac de et quelques autres . vignette|right|220px|Sur le Lac (toile, huile, , 1893, Musée d'Art Radichtchev (Saratov).. Selon certaines informations, durant l'exposition à Saint-Pétersbourg, le tableau Paix éternelle a été fort endommagé en raison du fait que les organisateurs ont suspendu le tableau à un endroit des plus défavorables . Avant l'ouverture de l'exposition à Moscou, qui doit avoir lieu dans les locaux de l'École de peinture, de sculpture et d'architecture de Moscou, Levitan, qui est sur le point de partir à l'étranger, écrit une lettre au peintre Ilya Ostroukhov en lui demandant de placer son tableau Paix éternelle à un endroit plus à son avantage. Dans cette lettre datée du , Levitan écrit : « Mon cher Ilia Semionovitch ! Je quitte Moscou demain et je ne serai pas à l'exposition des Ambulants, si bien que je vous demande, si vous êtes un des organisateurs de l'exposition, ou même si vous ne l'êtes pas, de transmettre ma demande à ceux qui l'organisent. Celle de placer mon grand tableau dans le groupe nature à la place de Eux profondes, ou de Rive boisée... ». Pour être certain que sa demande parvienne bien aux organisateurs, Levitan la répète dans une lettre envoyée de Nice en date du adressée au peintre Apollinaire Vasnetsov.
Avant même l'exposition des Ambulants, la toile Paix éternelle était déjà acquise par Pavel Tretiakov. Dans une lettre à ce dernier datée du , Lévitan écrit : « Je suis tellement heureux de savoir que mon dernier tableau vous reviendra, que je suis dans l'extase depuis hier. Et c'est surprenant parce que vous avez déjà pas mal de mes tableaux, mais que ce dernier soit également pour vous cela me touche énormément dans toute mon âme et je serais vraiment peiné jusqu'aux larmes s'il ne rejoignait pas votre immense collection ».
vignette|left|180px|Autoportrait d'Isaac Levitan (Galerie Tretiakov) (1890).. La toile Paix éternelle a attiré sur elle l'attention des critiques et du public, mais les attitudes à son égard sont loin d'être sans équivoques. De nombreux critiques ont qualifié le tableau d'une arrogance étonnante pour son public. Comme ils ne comprennent pas l'idée philosophique que Levitan tente de transmettre par son tableau, certains ont trouvé le nom de l'œuvre trop prétentieux et destiné simplement à élever artificiellement la signification du tableau . L'auteur d'un article écrit dans le journal Bulletin de Moscou dans un article à propos de l'exposition (, du ), que « le titre du tableau aurait dû être plus modeste, et qu'il s'y trouve un abîme de prétention derrière de vastes plans mal exécutés ». Le souhait de Levitan de transmettre ses expériences personnelles profondes et son sentiment sur la vie en général sont perçus par certains comme une tentative de suivre le mouvement pessimiste à la mode en cette fin de siècle. D'autres encore estiment que le titre contredit l'image présentée sur la toile qui est loin, selon eux, de la Paix éternelle. En particulier l'auteur de l'article de la revue ( de 1894), écrit (en parlant de l'espace d'eau comme d'une rivière et non un lac) : « La rivière s'écoule et bouillonne, et, à l'horizon, s'accumulent de gros nuages, le terre respire, c'est Partout la vie ; mais l'artiste est dominé par le pessimisme et il se hâte de rejoindre le spectateur dans sa mélancolie par le nom donné au tableau pour lui rappeler l'heure de la mort ».
L'auteur de l'article synoptique sur l'exposition des Ambulants publié dans le journal (1866—1903) , du , estime que le dessin du tableau Paix éternelle est tellement nouveau et intéressant qu'il mérite une mention et de son analyse il conclut que « dans une tentative de peindre un espace aussi énorme il est difficile de trouver la perfection, mais ce tableau montre que le peintre est à la recherche d'une nouvelle voie et, à en juger par d'autres tableaux de moindre importance, il semble avoir trouvé sa voie ». Dans un article sur l'exposition des Ambulants, parue dans le magazine Vsemirnaïa Illioustratsia (tome ), ( en 1894), le critique , estime que ce tableau est un échec sur le plan artistique, mais ne peut s'empêcher d'ajouter « en dépit de tous les défauts techniques, le tableau fait ressortir l'état d'esprit de Levitan qui réussit à exprimer son impression du calme après la mort ou dans l'idée de la mort, mais il est dommage qu'il doive exprimer cette idée de façons aussi étrange ».