Die Stadt est le lied du recueil Schwanengesang (D.957) publié à titre posthume à Vienne, aux alentours de Pâques 1829. Il a été composé par Schubert peu avant sa mort, survenue le , sur un texte de Heinrich Heine.
Contexte
Le Chant du cygne ne constitue pas un cycle de lieder, contrairement à La Belle Meunière (Die schöne Müllerin, 1823) et au Voyage d'hiver (Winterreise, 1827), mais un ensemble sans lien narratif – le titre indique simplement qu’il s’agit des derniers composés par Schubert. Les lieder de Schwanengesang (7 sur des textes de Rellstab, 6 sur des textes de Heine et 1 sur un texte de Seidl auraient probablement été publiés séparément si Schubert en avait organisé lui-même la publication. C’est en effet le frère de Franz Schubert, Ferdinand Schubert, qui conclut le , avec l’éditeur viennois Tobias Haslinger, un contrat portant sur ces dernières œuvres du compositeur.
La période de composition des lieder de ce « chant du cygne » s'étale entre le printemps et . En effet, Schubert en a composé sur les textes de Rellstab en mars alors que ceux sur les textes de Heine, dont Die Stadt, auraient été composés quelques mois plus tard, au début de l'automne, même si la datation reste incertaine.
Trois moments sont documentés pour la période de composition des lieder sur les textes de Heine : janvier, août et . Il n’est pas aisé de déterminer un terminus a quo très précisément car si c’est en que les premiers textes de l’auteur ont été discutés par le cercle de Schubert, et si la tonalité sombre qui sourd de ces lieder n'est pas sans rappeler celle du Winterreise (1827), l’indication « Août 1828 » figure sur la première page du manuscrit autographeLa consultation de ce manuscrit se fait sur le site de la Morgan Library (New York) qui le met en ligne à l'adresse https://www.themorgan.org/music/manuscript/115660.. Le terminus ad quem semble plus certain puisque l’indication « Octobre 1828 » figure sur la dernière page du manuscrit et que Schubert fait pour la première fois allusion à ces lieder dans une lettre du adressée à son éditeur, Heinrich Albert Probst : en ligne et voir pour la traduction., ce qui assure que certains étaient composés à cette date.
Texte
Texte original Traduction littérale Adaptation par Heinrich Heine (1854)Heinrich Heine, « Le Retour. XVI », dans la Revue des deux mondes, seconde série de la nouvelle période, tome 7, 1854 .Am fernen Horizonte Erscheint, wie ein Nebelbild, Die Stadt mit ihren Thürmen In Abenddämm’rung gehüllt.
Ein feuchter Windzug kräuselt Die graue Wasserbahn ; Mit traurigem Takte rudert der Schiffer in meinem Kahn.
Die Sonne hebt sich noch einmal Leuchtend vom Boden empor, Und zeight mir jene Stelle, Wo ich das Liebste verlor.À l’horizon lointain, Apparaît, comme un brouillard, La ville avec ses tours Enveloppée dans le crépuscule.
Un vent humide frise La voie d'eau grise ; Avec un triste battement rame Le rameur dans ma barque.
Le soleil se lève une fois de plus Resplendissant du sol, Et me montre l'endroit Où j'ai perdu ma bien-aimée.Au fond de l’horizon, comme ces formes vagues que dessine le brouillard, apparaît la ville avec ses tours, enveloppée dans le crépuscule du soir.
Un vent frais et léger ride la grise surface du fleuve; le marin assis dans ma barque agite ses rames d’un mouvement monotone.
Le soleil dégage encore une fois ses rayons du sein de l’ombre et me montre la place où jadis j’ai perdu ce que j’aimais le mieux.
Heinrich Heine (1797-1856) publie pour la première fois ce texte , ainsi que tous ceux que Schubert mettra de lui en musique, dans Reisebilder. Erster Teil (Tableaux de voyages. Première partie). à Hambourg en 1826. Ces textes sont ensuite publiés une deuxième fois en 1827 dans Das Buch der Lieder (Le Livre des chants), un recueil plus vaste. À cette date, le poète n'est pas encore le théoricien qui, dans L'École romantique (1836), se fera le héraut des jeunes auteurs parce .
Le traitement de la nature opéré par Heine dans Die Stadt est caractéristique de la génération Biedermeier (1815-1870. En effet, la nature est présentée non comme un objet mais comme un sujet – ce qui caractérise l’esthétique romantique dans son ensemble – et l’interaction entre la nature et le narrateur n’est pas source de plaisir. Ici, la nature accentue la solitude du narrateur : le crépuscule du soir distend les liens visuels entre le narrateur et la ville ; le soleil provoque la réminiscence de l’être aimé et de sa perte en éclairant la nappe d’eau, cela dans la première évocation de clarté présente dans le poème avec le mot Leuchtend. Les trois acteurs du récit (la nature, le narrateur et l’humanité) sont présents dès la première strophe, de même le thème de la solitude et celui de la nature comme créatrice de sentiments douloureux. Le narrateur n’est pas solitaire parce qu’il est plongé dans la nature, qui serait alors simplement perçue comme un environnement, un paysage, mais parce que la nature le rend tel. Peut-être également pour une autre raison. Il y a lieu, de fait, de s’interroger sur la présence « floue » du rameur, qui ne peut même pas se refléter dans le miroir des eaux troublé par la nature (Windzug, la brise). L’opposition entre les deux personnages (le rameur et le narrateur) pourrait-elle traduire une différence de classes sociales – l’amour étant réservé à une élite – ou tiendrait-elle à une différence ontologique, le rameur étant vu comme Charon, personnage non humain ? Quoi qu’il en soit, le traitement pessimiste de l’interaction entre les différents sujets, en particulier entre la nature et le narrateur, est une des caractéristiques qui distinguent le style Biedermeier de l’esthétique romantique.
Analyse de l’œuvre
Structure et analyse harmonique La forme du lied Die Stadt est la forme tripartite que l’on appelle parfois « forme lied ». La pièce est composée de trois strophes qui sont chantées sur deux mélodies différentes, disposées ici symétriquement par rapport à la deuxième strophe : la première strophe est chantée sur une mélodie « A », la seconde sur une mélodie « B » et la dernière sur une variation de la mélodie « A ». Les strophes sont séparées par un petit pont musical, la pièce débute avec un prélude et se clôt avec un postlude.
Le prélude de la pièce (mes. 1-6) se scinde en deux parties. La première se compose de quatre mesures (deux fois deux mesures : aabb) et la seconde de deux mesures (identiques aux mesures de la première partie mais jouée dans un autre ordre : ba). La première partie du prélude sert de pont entre la première et la deuxième strophe, la seconde partie sert de pont entre la deuxième strophe et la dernière. Le postlude est pratiquement identique au prélude, si ce n’est la dernière mesure qui est plus calme et la première mesure pendant laquelle le chanteur termine son chant.
L’accompagnement musical utilisé pour les première et dernière strophes tranche singulièrement avec le reste de la musique : il s’agit d’accords plaqués alors que tout le reste consiste en des arpèges ou des répétitions rapides de notes, il s’agit en fait de répétitions de la mesure b du prélude. Le chant joue comme un récitatif sur un ambitus total d’une octave et une quinte. Schubert n’a pas choisi, dans ce lied, de mettre l’accent sur une technique vocale hors-norme comme il l’a parfois fait (cf. Der Erlkönig).
La pièce est majoritairement jouée sur une tonalité de do mineur. Les passages en accords sont joués à la dominante puis à la sous-dominante (ex. : mes. 8-11), avant un retour sur le do par une cadence parfaite (mes. 13-14), à la fin de la première strophe. La troisième strophe est jouée sur un accompagnement très similaire, mais une octave plus haut pour la main droite. L’analyse du parcours harmonique de la pièce ne semble pas receler d’éléments signifiants ni en eux-mêmes ni lorsqu’ils sont mis en perspective avec le texte. Au niveau des accords, il faut néanmoins noter la présence d’une diminuée construite sur une sensible de dominante. Cette septième revient un grand nombre de fois puisqu’elle est présente dans la mesure b. .
Commentaire L’accompagnement musical de la pièce, relativement simple, démontre toute la force expressive de Schubert. A chaque instant, la rythmique, la mélodie et les indications d’interprétation, contrairement au parcours harmonique, peuvent être mises en relation très étroite avec le texte et le magnifient.
Les octaves brisées (mes. a) connotent une certaine mouvance, une fluidité instable amplifiée par les différences de rythmes entre les deux mains (mes. b : 9 notes contre 8) et la présence des accords de septième. Cette instabilité rend compte musicalement du balancement de la barque sur l’eau que bride la brise chargée d’humidité. Cette mesure b est d’ailleurs exclusivement utilisée comme accompagnement de la deuxième strophe.
Le chanteur entonne la mélodie de la première strophe sous l’indication « paisible » (leise, levée sur la mesure 7). En fait de mélodie, le chanteur entonne plutôt un récitatif qui peut se réécrire comme la succession des notes sol – la – do – mi, chacune note principale d’une des propositions constituant le texte de la première strophe. Le texte débute par une évocation de l’horizon lointain et la stratégie rhétorique de Schubert consiste à en rendre compte avec un à peine varié par un la ornemental sur le premier temps de la mesure 8. De même que le mirage est une image tremblotante, indistincte, la mélodie de la seconde proposition tourne autour du la (mes. 9-10) sur le mot « mirage » (Nebelbild, littéralement « image de brouillard »). Après un saut de tierce (mes. 10) qui, dans le contexte récitatif, permet de mettre en avant une opposition, apparaît la première évocation de l’humanité avec « la ville » (die Stadt). Schubert présente de cette façon une première opposition entre l’homme et la nature. La mélodie culmine enfin avec le « crépuscule » (Abenddämmrung) chanté sur le mi, au moment d’un autre saut de tierce (mes. 12-13), enfermant ainsi l’évocation de l’humanité dans le brouillard et la nuit.
La musique de la deuxième strophe offre un contraste saisissant avec celle des première et dernière strophes. Le piano répète inlassablement la mesure b, empreinte d’instabilité, et le chant présente beaucoup plus de sauts d’intervalles que dans les autres strophes. Or, cette strophe est précisément l’occasion de signifier le pouvoir déstabilisant de la brise humide qui annule la possibilité de tout reflet, empêche le narrateur de voir et l’isolant un peu plus dans un environnement flou. Privé du sens de la vue, le narrateur compose avec le « battement » (Takte) du rameur sur l’eau pour assurer un lien avec l’humanité en opposition – c’est un des thèmes sous-jacent de ce poème – de la nature.