vignette|La fabrique d'armes à Herstal. La grève des femmes de la FN Herstal de 1966 est une grève menée en 1966 par les ouvrières de la FN Herstal à Herstal, près de Liège en Belgique. était la principale revendication des ouvrières de la fabrique d’armes. La grève dura et eut un impact considérable sur la question de l’égalité salariale et sur l’évolution de la place de la femme dans la société belge.

Contexte

Contexte socio-économique La FN Herstal, est, à cette époque, en plein développement et engendre de grands bénéfices, grâce à ses .

À Herstal, 36,5% étaient des femmes. Elles n’étaient pas les moins bien payées d’Europe et bénéficiaient d’un système particulier qui était plus avantageux pour elles que l’accord national, Néanmoins, les négociations pour le renouvellement de l’accord national traînait en longueur et exaspérait les ouvrières, d’autant qu’à la FN, la direction prétendait attendre les décisions nationales avant de rediscuter d'un accord d’entreprise.. Leurs salaires étaient variables : les graveuses, en , avaient un salaire moyen de , alors que les hommes, pour un même travail, gagnaient . La grande majorité des femmes étaient aux machines (d'où leur surnom : "Femmes-machines".) pour un salaire de .

Conditions de travail Le travail qui leur était demandé était non seulement compliqué (il leur arrivait d’être chargées chacune de 3 machines à la fois), mais elles travaillaient aussi dans des conditions pénibles : beaucoup de contact avec l’huile (qui provoquaient des réactions cutanées), de laquelle elles tentaient de se protéger en se recouvrant de torchons ou de serpillières ; au pied, elles avaient des sabots découverts en caoutchouc, alors que les hommes avaient des sabots de bloc ; les machines faisaient un bruit assourdissant, ce qui engendrait des problèmes d’audition ; etc..

Utiliser le droit européen pour lutter contre les inégalités salariales À défaut de texte légal en Belgique sur lequel les travailleuses de la FN auraient pu appuyer leurs revendications, c’est sur des textes internationaux, et surtout européens qu’elles vont prendre appui..

Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, de nouvelles initiatives sont prises afin de développer le principe de l’égalité et de non-discrimination entre hommes et femmes. Parmi les auteurs de ces prises de position figurent l’Organisation des Nations-Unies, l’Organisation internationale du travail, et le Conseil de l’Europe. Ces textes manquaient d’effectivité, ayant une portée avant tout morale..

Les ouvrières de la FN se sont donc principalement basées sur un article, devenu leur référence symbolique : l’article 119 du Traité de Rome (1957). Le droit de la CEE était devenu dans les années 1960 directement applicable. Il était donc plus contraignant que celui d'autres organisations internationales. L'article 119 demandait aux états membres (la France, l’Italie, le Luxembourg, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique) d’exclure de leur législation toute discrimination fondée sur le sexe, en matière de rémunération. Ces derniers avaient un certain délai pour le mettre en œuvre (minimum et maximum ), mais au terme, d’après le bilan de 1965 dressé par la Commission, aucun d’entre eux n’est parvenu à atteindre l’égalité requise, même si quelques progrès ont tout de même été réalisés. Les difficultés peuvent se comprendre dans le fait qu’il est difficile d’une part d’harmoniser toutes ses institutions, et d’autre part de changer une tradition profondément ancrée dans la société et dans les mentalités..

La Belgique a par ailleurs été une très mauvaise élève. Les travailleuses n'avaient toujours aucune possibilité de revendiquer leur droit d'égalité de rémunération devant une juridiction. En outre, l’égalité pour le personnel employé était pratiquement réalisé, alors que c'était loin d’être le cas pour le monde ouvrier..

L'une des leader de la grève d'Hestal, Charlotte Hauglustaine, apprend lors d'une formation syndicale assurée par l'avocate féministe belge Eliane Vogel-Polsky l'existence de l'article 119 du Traité de RomeÉliane Gubin, "La grève des ouvrières de la Fabrique nationale d’armes à Herstal (1966) : un tournant ?", in Anne-Laure Briatte, Éliane Gubin, Françoise Thébaud (éd.), L'Europe, une chance pour les femmes ? Le genre de la construction européenne, Paris, Editions de la Sorbonne, 2019, pp. 115-126..

Revendications Elles revendiquaient donc une égalité salariale pour un travail équivalent, à travers leur slogan : . Elles ne supportaient plus le fait d’être moins payées que leurs collègues masculins, alors qu’elles étaient parfois chargées de taches pour lesquelles elles n’étaient pas rémunérées, comme s’occuper du travail des régleurs lorsqu’ils tombaient en panne.

C’est 'La petite Germaine', réelle porte-parole durant la grève, qui, le , a appelé ses collègues ouvrières à la grève. .

Elles voulaient atteindre une augmentation de pour les ouvrières payées à la journée, et pour les ouvrières travaillant aux machines.

Déroulement de la grève (du 16 février 1966 au 10 mai 1966)

Aperçu de la situation avant la période de grève La position de la direction à ce moment est claire. : elle ne mettra rien en place tant qu’il n’y aura pas d’accord national. En effet la commission paritaire, composée d’une part de représentants du front commun syndical (CMB et CCMB) et d’autre part de délégués de Fabrimétal, est chargée d’adopter une nouvelle convention qui valide et approuve juridiquement l’article 119 du traité de Rome et, pour ce faire, des négociations débutent le .

Ce comportement suscite chez les travailleuses impatience et mécontentement. Elles exigent dès lors que des discussions s’ouvrent au sein de l’entreprise pour qu’une révision de leurs barèmes soit effectuée, ce qui de leur point de vue est justifié étant donné que la fabrique n’est pas soumise à l’accord national en ce qui concerne l’établissement des classifications salariales.

Les délégués syndicaux face aux mécontentement et exigences des femmes travailleuses, pour rencontrer leur requête, demandent la tenue de pourparlers (entre eux, les délégués syndicaux et la direction) afin de trouver un accord convenable mais la direction refuse, toujours sur base de l’argument d’attente d'une convention. Les délégués renouvellent cette demande le mais elle aboutit encore à un refus car la direction ne se détache pas de sa position.

Premier débrayage En signe de réaction contre le comportement de la direction, un premier débrayage a eu lieu avant la grève en elle-même le mercredi au sein de la fabrique.. Il s’agissait d’un mouvement spontané, sans préavis ; les ouvrières ont arrêté de travailler, ont parcouru les ateliers en avec elles celles qui ne voulaient pas s’arrêter de travailler et se sont réunies devant les grands bureaux pour faire entendre leurs revendications : ..

Bien que lancées dans le mouvement de revendication avec ardeur, elles ont dû y mettre fin. En effet les délégués syndicaux leur ont demandé de reprendre le travail, en échange de quoi ils rentreraient en contact avec la direction et ont proposé une réunion avec l'assemblée des travailleuses le mercredi pour communiquer les résultats de leur entretien avec la direction. Sur entendement de cette proposition, les ouvrières se sont remises au travail le jour même.

Deuxième débrayage L'entretien a lieu et les négociations s'ouvrent mais difficilement et avancent lentement. Les ouvrières désespèrent face au manque de progression ; les délégués de Fabrimétal n’entendent pas accorder les d’augmentation à l’heure que les travailleuses revendiquent. De ce fait, le , elles interrompent leur travail et déambulent à nouveau dans les ateliers, jusqu’aux grands bureaux et crient leurs revendications. Le lendemain, le front commun syndical décide de convoquer l’assemblée générale des ouvrières de la FN à la ruche ; environ étaient présentes, déterminées à se faire entendre. L’objectif, présenté par les dirigeants syndicaux aux ouvrières était . et donc de se rallier à la position des patrons ce à quoi les ouvrières se sont opposées. Elles décident d’aller jusqu’au bout de leur mouvement et de faire céder les patrons.

Face à cette détermination les dirigeants syndicaux s'adressent aux travailleuses et leur communiquent la décision d’organiser une rencontre avec la direction de la FN et de convoquer une nouvelle assemblée générale le pour faire part de ce qui y sera abordé à cette dernière. Au terme des communiqués des dirigeants syndicaux, les ouvrières décident de ne pas se remettre au travail et donc de prolonger la grève jusqu’au lundi ; commence alors la période de grève à proprement dit.

Première semaine de grève Au niveau national, le , un accord de classification est élaboré ; cet accord consiste en une augmentation de salaire pour les classes 1, 2 et 3 (classes composées essentiellement de femmes) en deux temps. Il s’agit de deux augmentations de cinquante centimes qui sont prévues, l’une pour le et l’autre pour le . Cet accord concerne les entreprises qui se sont alignées à la classification salariale nationale ; pour les entreprises qui ont gardé leur propre classification, comme c’est le cas pour la FN, il est suggéré qu’elles effectuent une opération comparable à celle prévue dans l’accord national.

Au jour du le comité d'action voit le jour : il s'agit d'un "contre-syndicat soutenu par un petit groupe politique, le PC Wallon".

Le , une réunion est organisée entre les syndicats et la direction de la FN pour discuter de la mise en place des prescriptions de l’accord de la commission paritaire. Des divergences quant à l’interprétation du texte émanent : pour les patrons, il faut se cantonner à ce que l’accord prescrit et donc procéder aux deux augmentations de cinquante centimes en deux ans. Les syndicats eux disent que cette interprétation ne peut être appliqué en l’espèce et réclame une augmentation de pour les ouvrières de la journée et de pour les femmes-machines. Les deux parties campent sur leur position néanmoins la direction accepte de considérer la proposition des syndicats et d’en analyser les répercussions financières mais aucun accord n’est trouvé au terme de cette réunion.

Le lundi a lieu la deuxième assemblée générale des grévistes présidée par G. Barbe, membre du front commun syndical. Les porte-paroles syndicaux font part à l’assemblée des faits de la réunion du , présentent leur proposition salariale, reconnaissent officiellement la grève et annonce que les grévistes seront indemnisées. Ils annoncent également la tenue d’une nouvelle entrevue avec les patrons le .

Les grévistes quittent les lieux avec la même revendication : elles ne reprendront pas le travail avant que leur demande ne soit satisfaite.

Deuxième semaine de grève L’entrevue du aboutit à un échec dû, à nouveau, au refus de collaboration : les délégués syndicaux n’entendent pas revenir sur leur revendication et les patrons n’entendent pas se détacher de la proposition contenue dans le projet d’accord national. Dès lors les délégués syndicaux décident de faire appel à un conciliateur. Une réunion avec celui-ci est organisée le au siège de Fabrimétal mais cette initiative aboutit au même résultat : un échec.

Le , une troisième assemblée générale (rassemblement des grévistes et des délégués syndicaux) est organisée. Durant celle-ci, les délégués syndicaux font part de la réunion avec le conciliateur, expliquent la proposition des patrons (deux augmentations de cinquante centimes) et démontrent pourquoi celle-ci ne peut être appliquée en l’espèce et n’est donc pas recevable. Les femmes décident, sur ce, de poursuivre la grève et de rallier la cause des à la leur.