Le pilier d'Yzeures-sur-Creuse est une colonne monumentale antique en calcaire coquillier jurassique dont certains vestiges sont retrouvés dans et à proximité des fondations de l'ancienne église de la commune française d'Yzeures-sur-Creuse en Indre-et-Loire en 1895.
La reconstruction de l'église paroissiale Notre-Dame, à partir de 1895, est l'occasion de la découverte, dans les tranchées de fondations, de nombreux blocs de pierre antiques et de quelques sarcophages mérovingiens. Parmi la petite centaine de blocs mis au jour lors des travaux (1895) et des fouilles qui s'ensuivent (1896), vingt-et-un sont identifiés comme appartenant sans aucun doute à un pilier monumental. Ils s'organisent en trois niveaux de décors sculptés en bas-relief représentant des divinités romaines (Jupiter, Mars…) et des héros de la mythologie grecque (Hercule, Persée…), vraisemblablement surmontés d'une statue disparue. Les éléments retrouvés permettent de suggérer qu'il s'agit d'un monument haut de neuf mètres, probablement édifié au début du à la gloire de l'empereur au travers de représentations allégoriques. Le pilier fait certainement partie d'un ensemble de monuments et édifices cultuels qui comprend aussi au moins un temple, peut-être dédié à Minerve comme en témoigne une dédicace lapidaire, et un autel, le tout appartenant sans doute à une agglomération secondaire non encore identifiée. La fonction religieuse du site perdure au Haut Moyen Âge avec la construction d'une église mérovingienne qui utilise en remploi, dans ses fondations, des éléments des monuments antiques.
Les blocs préservés d'Yzeures-sur-Creuse, listés comme objets protégés en 1896 puis intégrés à la base Palissy en 1992, sont exposés depuis 1972 au Musée Minerve, construit dans la même commune, à proximité immédiate du lieu de leur exhumation. Ceux qui sont attribués au pilier sont étudiés en détail en 1972 puis, dans le cadre plus global de recherches sur l'ensemble des vestiges lapidaires d'Yzeures-sur-Creuse, en 2014.
Circonstances de la découverte et chronologie des études Découverte fortuite des blocs et fouilles vignette|alt=Carte postale ancienne en noir et blanc représentant une église sur une place.|Ancienne église d'Yzeures. En 1894, décision est prise de démolir l'église d'Yzeures-sur-Creuse datant du , vétuste et trop petite mais dont les maçonneries sont encore solides., pour reconstruire un autre édifice au même emplacement.. Les travaux commencent à l'automne de l'année suivante et permettent de mettre au jour et d'extraire une dizaine de blocs sculptés, servant apparemment de fondations à un édifice mesurant , situé à l'emplacement de l'église en cours de démolition. Il est possible que ce bâtiment disparu soit une église mérovingienne mentionnée par Grégoire de Tours.. D'autres blocs apparaissent dans les tranchées mais sont temporairement laissés en place. Camille de La Croix indique que ces blocs semblent dessiner au sol l'emplacement de cette église. vignette|gauche|alt=Plan d'un édifice religieux avec mentions écrites de l'emplacement de vestiges trouvés lors de sa destruction.|Plan de l'ancienne église d'Yzeures, d'après le dessin annoté de Charles Normand en 1896. La Société archéologique de Touraine (SAT) et son président Louis-Auguste Bosseboeuf sont avertis en , mais n'engagent pas immédiatement de travaux. C'est le père Camille de La Croix (inventeur des ruines de Sanxay) qui procède à des fouilles du au au niveau du mur méridional et de la façade de l'ancienne nef. Il identifie , extraits et entreposés sans ordre dans le jardin du presbytère mais aucun relevé, aucun dessin in situ ne sont alors réalisés. Le père de La Croix effectue toutefois une centaine de clichés des blocs une fois extraits et autant de dessins qui semblent, pour leur part, perdus. Un plan sommaire de l'emplacement des vestiges est publié par Charles Normand en 1896 sur la base des indications du père de La Croix.. Octave de Rochebrune, qui examine cette année-là les vestiges, les attribue à un temple qu'il estime être . Il propose de restituer sa façade à la manière de celle d'un temple romain « classique », à huit colonnes surmontée d'un fronton triangulaire. vignette|alt=Dessin en noir en blanc de la façade d'un monument a colonnes surmontées d'un fronton triangulaire.|Vue d'artiste du temple d'Yzeures par Octave de Rochebrune.. Une controverse naît entre Bosseboeuf et La Croix sur leur rôle dans la découverte comme sur l'interprétation des blocs.. Ces derniers appartiennent vraisemblablement à plusieurs monuments ou édifices : un pilier monumental, un temple de type à polygonale et un autel rattaché à l'un des deux précédents.. Trois blocs (sur cinq probables) permettent de reconstituer une inscription monumentale (dédicace à Minerve) qui ne semble toutefois pas se rapporter au pilier lui-même. mais davantage au temple. Le père de La Croix fait longuement état de ses divergences avec la SAT dans un mémoire qu'il adresse en 1896 à plusieurs autorités scientifiques, dont le Comité des travaux historiques et scientifiques. Il affirme notamment qu'il n'a entrepris des fouilles que face à l'inaction de la SAT. Cette dernière, au contraire, indique qu'elle avait l'intention d'engager des travaux et qu'elle avait provisionné des fonds dans ce but, mais que cela n'a pu se réaliser en raison d'un accord entre le père de La Croix (qualifié à plusieurs reprises d'« archéologue étranger », allusion à sa nationalité belge) et la municipalité d'Yzeures..
En 1911, Émile Espérandieu photographie les blocs et publie ses clichés ainsi que des dessins qu'il a réalisés.. L'ensemble des blocs reste en l'état, sous l'abri d'un simple auvent, sans aucune autre étude ou observation, jusqu'à la fin des années 1960. Il semble qu'une dizaine ou une vingtaine (selon le nombre retenu au départ) des blocs extraits par le père de La Croix aient disparu depuis leur découverte ; il s'agit vraisemblablement de pierres de grand appareil sans décor, ce qui, aux dires des archéologues et historiens, est de nature à réduire l'ampleur archéologique de la perte.
Première étude des blocs du pilier à la faveur de leur déplacement vignette|alt=Photographie en couleurs d'un bâtiment moderne au toit à hauts pans couverts d'ardoise.|Musée Minerve. C'est en 1970 que le déplacement des blocs s'impose : une rue doit être percée le long du flanc sud de la nef de l'église ; cette rue passe à l'emplacement de l'auvent sous lequel ils sont stockés, dans le jardin du presbytère. Dans ce contexte, de 1970 à 1972, les vestiges attribuables au pilier font l'objet, sous la conduite de l'archéologue Jean-Pierre Adam, d'une étude précise qui va de pair avec la création d'un musée local d'archéologie antique, fondé en 1972 à l'initiative de Gilbert Charles-Picard et destiné à les accueillir et les mettre en valeur.
Jusqu'aux années 2010, sans que les blocs d'Yzeures, désormais à l'abri des intempéries dans le nouveau bâtiment, n'aient fait l'objet d'autres études de fond, plusieurs publications reprennent les résultats obtenus par Adam.
Réaménagement du musée et étude de l'ensemble des dépôts lapidaires
Les éléments du pilier, protégés en 1896, sont recensés depuis 1992 dans la base Palissy.. Ils sont exposés dans le Musée Minerve d'Yzeures-sur-Creuse dont le bâtiment est construit à proximité du jardin où avaient été entreposés les blocs après leur découverte. vignette|gauche|upright=1.5|alt=Photographie en couleurs de pierres gravées d'une inscription en latin.|Dédicace à Minerve (vue partielle), attribuée au temple d'Yzeures-sur-Creuse. En 2014, une restauration de tous les blocs exposés dans le musée est entreprise en même temps qu'ils sont étudiés de manière approfondie ; il apparaît en effet que certains d'entre eux ont été, en 1972, assemblés de manière erronée dans le musée ce qui a pu empêcher leur étude détaillée. Les investigations concernent l'ensemble des blocs du musée d'Yzeures : pilier (), temple (), autel () et dédicace () ; treize blocs de grand appareil sans décor ne peuvent pas, en l'état des connaissances, être rattachés à l'un ou l'autre de ces monuments. Les résultats des travaux alors engagés envisagent l'intégration des monuments d'Yzeures au sein d'une agglomération secondaire ; ils profitent en effet des investigations récentes sur le site antique du Gué-de-Sciaux à Antigny., comparable par certains aspects à Yzeures. L'aménagement du musée est également revu pour corriger les erreurs d'assemblage des blocs, améliorer la mise en valeur des vestiges et l'information des visiteurs..
D'autres découvertes potentielles En 1895, la reconstruction de l'église Notre-Dame s'est faite sans toucher à la base du mur nord de la nef médiévale, réutilisée en l'état dans le nouvel édifice. Il est possible d'envisager que dans les fondations intactes de ce mur, se superposant peut-être à celui de l'église mérovingienne, se trouvent remployés d'autres blocs antiques ayant appartenu à des monuments d'Yzeures. C'est l'hypothèse que formulent plusieurs historiens, en l'absence de relevés permettant de préciser l'emplacement de cette église mérovingienne par rapport aux édifices postérieurs ; certains d'entre eux annoncent même que seuls 50 % des blocs ont été découverts.
Description Aspect général du monument Parmi tous les blocs retrouvés lors des fouilles, 21 sont attribués avec certitude à une colonne ou à un pilier monumental.
vignette|upright=0.6|alt=Photographie en couleurs de la copie peinte d'un monument antique.|Copie en couleurs du mausolée d'Igel. Louis-Auguste Bosseboeuf et Octave de Rochebrune, pour leur part, n'évoquent pas l'hypothèse d'un pilier et attribuent tous les blocs sculptés au temple. Émile Espérandieu identifie bien un pilier mais il en propose, en 1912 dans la Revue archéologique et sur une suggestion de Franz Cumont, une reconstitution jugée assez peu crédible par Henry Auvray dans les années 1930.. Elle s'avère très éloignée de l'hypothèse formulée par Jean-Pierre Adam. Selon la proposition de restitution faite par ce dernier en 1972 et qui semble plus proche de la réalité, la colonne, d'une hauteur estimée de neuf mètres, se compose d'un socle nu, de trois étages de blocs sculptés en retrait successif, l'ensemble étant surmonté d'une statue monumentale disparue. Le pilier affecte ainsi la forme d'une pyramide à degrés très élancée. Des différences de style entre les niveaux de décor permettent de penser que plusieurs ateliers de sculpteurs ont travaillé simultanément sur les différents étages du pilier.. vignette|gauche|alt=Photographie en couleurs d'un bloc de pierre gravé de décors géométriques et floraux.|Élément potentiel d'une corniche du pilier. Le passage d'un étage de blocs décorés à un autre est peut-être matérialisé par des corniches, ornementées ou non comme sur d'autres monuments analogues, et quatre éléments sculptés sont susceptibles de se rattacher à l'une d'entre elles, ce qui porterait à 25 le nombre d'éléments préservés du pilier. Ces corniches, outre leur aspect esthétique, ont pour rôle de protéger les blocs situés immédiatement au-dessous du ruissellement des eaux de pluie.