Les Anges musiciens désignent deux tableaux réalisés à la fin du afin d'encadrer celui de La Vierge aux rochers de Léonard de Vinci. Ils ont pour fonction d'orner les panneaux latéraux du retable de l'Immaculée Conception, créé pour la décoration d'une chapelle de l'église Saint-François-Majeur de Milan. Séparés tout à la fin du de leur retable d'origine, ils sont conservés depuis 1898 à la National Gallery à Londres.
Les deux tableaux sont datés entre 1495 et 1499. Le premier s'intitule Ange musicien en vert jouant de la vièle ; il est depuis longtemps attribué au peintre italien de la Renaissance Giovanni Ambrogio de Predis, mais la recherche récente montre qu'il pourrait plutôt être dû à Francesco Napoletano, l'un des élèves de Léonard de Vinci. Le second, nommé Ange musicien en rouge jouant du luth, est généralement attribué à Ambrogio de Predis. L'influence de Léonard de Vinci est patente dans le traitement de ces sujets classiques.
Les deux tableaux sont certes décrits par des documents contemporains à leur création mais ceux-ci ne le font qu'indirectement car ils concernent principalement La Vierge aux rochers. Aussi demeurent-ils objets de spéculations pour les chercheurs quant à leur statut de première ou seconde version de l'œuvre, leur création, leur attribution, leur datation, leur disposition exacte sur le retable et les raisons qui ont poussé à leurs modifications au cours du temps — notamment pour ce qui concerne la couleur du fond.
Description
Les deux tableaux sont portés sur un support identique : des panneaux de peuplier. Tous deux utilisent le même médium : de la peinture à l'huile de noix. Leurs dimensions, très proches, sont de pour l’Ange musicien en vert et de pour l’Ange musicien en rouge.
Les deux panneaux présentent de nombreuses similitudes : chacun comporte un seul personnage exposé en pied, qui se tient dans une niche en trompe-l'œil proposant les mêmes dégradés de gris. Les personnages se tiennent en appui sur leur jambe droite et avancent leur pied gauche vers le spectateur. Des ailes s'ouvrent légèrement dans leur dos, qui indiquent leur nature d'ange. Les cheveux longs et bouclés, ils sont vêtus d'une longue robe de couleur dont le col est rond pour l'un et carré pour l'autre. Chacun tient un instrument de musique dont il semble jouer. Leurs différences tiennent dans l'instrument duquel ils jouent, leur posture pour le faire ainsi que l'aspect et la position de leur tête. Ainsi, l'ange en vert joue de la ; il semble frotter l'archet sur les cordes. Il incline la tête vers son instrument selon un port identique à celui de la Vierge dans La Vierge aux rochers de Léonard de Vinci. L'ange en rouge joue du luth ; sa main pince les cordes de l'instrument. Son visage, vu de profil, est tourné vers la gauche du spectateur.
Historique Attributions
Les chercheurs s'accordent pour considérer que les deux panneaux sont issus de l'atelier de Léonard de Vinci : en effet, ils se rapprochent du style que le maître déploie dans la version londonienne du panneau central du retable (La Vierge aux rochers) ; par ailleurs, les trois panneaux du retable témoignent de procédés techniques similaires qui, pour certains, sont à l'origine de problèmes identiques .
Plus précisément, la tradition a longtemps estimé que les deux tableaux étaient de la seule main de Giovanni Ambrogio de Predis puisque ce dernier fait partie des trois artistes désignés dans le contrat de commande, chacun ayant un rôle identifié par les historiens de l'art : à Léonard de Vinci le panneau central du retable, à Evangelista de Predis les dorures et à son frère Ambrogio les deux panneaux latéraux. Pourtant, de nombreux indices stylistiques et techniques tendent à montrer que les deux œuvres, malgré leurs grandes similarités visuelles, sont issues de deux mains différentes. Ainsi l'attribution de lAnge musicien en rouge bénéficie d'un consensus en faveur de Giovanni Ambrogio de Predis. De son côté, si lAnge musicien en vert a été longtemps attribué à ce même peintre, des recherches conduites à la fin du l'attachent désormais beaucoup plus sûrement à Francesco Napoletano, un élève de Léonard de Vinci. En effet, les caractéristiques techniques visibles par la seule imagerie scientifique, telle la proportion très différente entre les couleurs et le noir pour le rendu de la peau par exemple, indiquent que le tableau est probablement dû à un autre artiste que celui qui a créé lAnge musicien en rouge. Par ailleurs, des comparaisons techniques et stylistiques avec les créations de la même période de Napoletano, comme une Vierge à l'Enfant (aujourd'hui conservée à l'Académie des beaux-arts de Brera à Milan) ou La Vierge et l'Enfant avec Saint Sébastien et saint Jean le Baptiste (aujourd'hui conservé à Zurich), tous deux datés de la fin des années 1480, conduisent à ce peintre. Enfin, l'hypothèse d'un autre disciple de Léonard de Vinci, Marco d'Oggiono, est parfois évoquée mais sans convaincre.
Titres
Les titres modernes des œuvres correspondent à leur description. Ils sont établis dans l'ensemble de la littérature scientifique en Ange musicien en rouge jouant du luth et Ange musicien en vert jouant de la vièle. Néanmoins, concernant ce dernier tableau, la plupart des historiens de l'art spécialisés en peinture identifient incorrectement l'instrument joué par l'ange avec une vièle alors qu'il joue de la . Bien qu'il devrait être Ange musicien en vert jouant de la lira da braccio, c'est donc un titre qui s'est imposé de façon impropre, aussi bien en français qu'en anglais.
Datation
Il est raisonnable de penser que les deux tableaux ont été concomitamment élaborés entre 1495 et 1499 même si cela contredit pour partie l'estimation de la National Gallery qui date lange en vert entre 1490 et 1499.
Certes, au plus tôt, et en tenant compte de la phase préparatoire de production des œuvres, les deux tableaux sont créés à partir de 1490 car ils s'inspirent nettement de la version londonienne de La Vierge aux rochers qui elle-même est datée entre 1491 et 1499 (puis, après une pause de quelques années, entre 1506 et 1508). Mais plus précisément, il est admis que lAnge musicien en vert s'inspire de la figure de Jean l'évangéliste de La Cène (1495-1498, Milan, Église Santa Maria delle Grazie) dont la création remonte à partir de 1495. De plus, Ambrogio de Predis ne rentre d'Innsbruck, où il se trouvait en compagnie de Francesco Napoletano à l'invitation de Blanche-Marie Sforza, qu'en juillet de cette année, p.56.. Enfin, l'analyse technique indique clairement que les deux panneaux ont été créés en même temps et exclut donc des créations à plusieurs années de distance comme cela a pu être soutenu.
Par ailleurs, cette création ne peut avoir lieu après 1501, date de la mort de Francesco Napoletano, auteur putatif de lAnge musicien en vert.
Néanmoins, certains auteurs, minoritaires, retardent fortement la création des deux panneaux : ils s'appuient notamment sur l'hypothèse selon laquelle Giovanni de Predis se serait inspiré du portrait d'Isabelle d'Este réalisé par Léonard de Vinci et qui date de 1499-1500 pour créer lAnge musicien en rouge. Ils en estiment ainsi la création à 1506-1508, soit durant la période finale de la production de La Vierge aux rochers.
Contexte de création et commande initiale
La création des panneaux des Anges musiciens s'inscrit dans le cadre de la décoration d'un retable, le retable de l'Immaculée Conception, lui-même pièce maîtresse d'une chapelle nouvellement bâtie, entre 1475 et 1480, au sein de l'église Saint-François-Majeur de Milan. En 1482, le sculpteur sur bois Giacomo del Maino (avant 1469 - 1503 ou 1505) livre ainsi une structure de grandes dimensions qu'il reste à décorer. Trois artistes sont alors mandatés afin d'en assurer la dorure du bois de charpente et des parties sculptées ainsi que la peinture sur les panneaux : ce sont les frères Evangelista et Ambrogio de Predis et Léonard de Vinci. C'est Ambrogio qui est chargé de la création des deux panneaux consacrés aux anges musiciens, très certainement sous la supervision de Léonard. Selon toute hypothèse, ces deux tableaux sont destinés à encadrer celui qui prendra beaucoup plus tard le nom de Vierge aux rochers. Selon les prescriptions indiquées par le contrat de commande, chaque panneau doit alors comporter quatre anges, les uns chantant, les autres jouant de la musique. Mais finalement, ils ne comportent chacun qu'un seul ange musicien : l'ange de gauche joue de la et celui de droite joue du luth.
Commanditaire et cheminement des œuvres
Le commanditaire de l'œuvre est la confrérie de l'Immaculée Conception, une confrérie laïque milanaise se rattachant à l'église Saint-François-Majeur de Milan (en ) : un contrat est signé devant notaire le entre la confrérie d'une part et, d'autre part, Léonard de Vinci et les portraitistes et miniaturistes, les frères Evangelis et Giovanni Ambrogio de Predis. La date contractuelle d'échéance de livraison des deux panneaux est la même que le panneau central, La Vierge aux rochers, soit le 1483.
Néanmoins, les commanditaires étant insatisfaits de la création de Léonard de Vinci, celui-ci se voit dans l'obligation de vendre sa première production et d'en produire une seconde à partir du début des années 1490. Une difficulté d'identification et donc de datation des deux panneaux latéraux surgit dès lors, car il est très probable qu'ils aient connu un sort identique et que ceux qui sont actuellement conservés à la National Gallery ne soient pas ceux qui ont été originellement peints pour le retable. En effet, à l’instar de la version de Londres de La Vierge aux rochers qui a pris la place de celle du Louvre sur le retable, ils pourraient constituer la seconde version d'une première aujourd'hui perdue et dont il est possible qu'ils aient été cédés à celui qui a acheté la première version du panneau central. Quoi qu'il en soit, ce serait bien les deux panneaux que nous connaissons qui sont exposés au plus tard en 1503 au sein du retable avec la seconde version de la Vierge aux rochers.
1781 marque la séparation des œuvres composant le retable de l'Immaculée Conception puisque La Vierge aux rochers est vendue à un collectionneur anglais : de fait, un témoignage datant de 1798 indique que les Anges musiciens sont encore à leur place dans le retable et encadrent le vide laissé par le tableau de Léonard de Vinci. Après la création de la République cisalpine par le général Bonaparte, ils sont mis sous séquestre dans le « Fonds de la religion de la République Cisalpine » (en ) pour être vendus en 1802, peu avant sa mort, au collectionneur d’art Giacomo Melzi. En 1898, son descendant, Giovanni Melzi d'Eril, les vend à la National Gallery où ils demeurent depuis.
Modifications et état de conservation
Après leur création, les deux panneaux ont subi des modifications dans leurs dimensions : agrandissement dans la largeur et, au contraire, réduction de la hauteur. Il semble notamment que leurs parties supérieures devaient posséder originellement une forme en arche comme le présente le panneau central de La Vierge aux rochers. Enfin, il apparaît depuis des études conduites en 1975 que les fonds apparaissant actuellement sous la forme de niches grises sont des repeints : derrière lAnge musicien en vert s'étalaient deux masses, une verte surmontée d'une autre bleutée, correspondant certainement à un paysage, l'huisserie correspondant certainement à une ouverture, comme une baie en forme d'arcade ; et l'arrière-plan de lAnge musicien en rouge présentait une niche dont la couleur rosâtre se voulait une imitation de pierre rouge-brun.