vignette|Émile Gallé, La Main aux algues et aux coquillages, 1904, cristal partiellement soufflé et modelé à chaud, inclusions d'oxydes métalliques, marbrures, applications, gravure à la roue, Nancy, musée de l'École de Nancy. thumb|Version du musée d'Orsay
La Main aux algues et aux coquillages est probablement la dernière verrerie d'Émile Gallé, réalisée en 1904, peu avant la mort de l'artiste nancéien, membre de l'École de Nancy. On connait actuellement quatre variantes ou exemplaires : deux au musée de l'École de Nancy, un au musée d'Orsay et un essai passé en vente publique à Versailles en 1970.
Descriptif de l'œuvre La main en cristal, partiellement soufflé et modelé à chaud, est parée d'algues, dégagées par l'usage d'acide et de gravure à la roue, et de coquillages, signifiés par des applications en léger et haut relief. On note également des inclusions d'oxydes métalliques et des marbrures. Au moment de sa réalisation, Gallé est atteint d'une maladie qui n'est pas encore clairement identifiée aujourd'hui, mais dont il a senti les premiers signes lors de l'Exposition universelle de 1900 : on peut penser que lorsqu'il travaille sur cette pièce Gallé sait que sa fin est proche. À l'automne 1903, il écrit à Roger Marx que bien qu'. Par ailleurs, il n'existe aucune documentation manuscrite ou imprimée contemporaine de la réalisation de cette œuvre renseignant à propos de sa composition.
Motifs et thèmes Mer, fonds marins et science Le cristal prend la forme d'une main, plutôt féminine, qu'algues et coquillages semblent recouvrir, voire envahir. Ces motifs rattachent l'œuvre à un univers marin, souligné par un effet de viscosité dû à la matière, qui vient donner l'impression d'une main qui sortirait des profondeurs marines. L'attrait pour les fonds marins est alors répandu, comme l'atteste le roman de Jules Verne Vingt Mille Lieues sous les mers paru en 1869-70, et il est lié à la culture de l'aquarium, très à la mode autour de 1900. À noter que si le muséum-aquarium de Nancy n'ouvrira véritablement qu'en 1933, la ville dispose déjà au début du siècle d'importantes collections d'histoire naturelle qui seront à l'origine du muséum-aquarium. On peut d'ailleurs rattacher l'œuvre à de nombreux questionnements scientifiques de l'époque qui associent l'origine de l'humanité et de la vie aux fonds marins. L'idée se retrouve chez Darwin, qui utilise la forme du corail pour expliquer la théorie de l'évolution, sujet traité en 2008 dans l'ouvrage Les Coraux de Darwin de Horst Bredekamp.
Émile Gallé détourne les apports de la science, et utilise les potentialités esthétiques contenues en son sein pour les employer dans son travail artistique. Il souligne lui-même l'influence de la science sur l'art, ou du moins sur son art, dans "Le Décor symbolique", son discours de réception à l'Académie Stanislas prononcé à Nancy le , aujourd'hui publié, qui a presque une valeur de manifeste : "Enfin, la science, de tous les côtés, ouvre au décorateur des horizons nouveaux [...] Ces secrets de l'Océan, les braves sondeurs nous les livrent. Ils vident des récoltes marines qui, des laboratoires, font des ateliers d'art décoratif, des musées de modèles. Ils dessinent, ils publient pour l'artiste, ces matériaux insoupçonnés, les émaux et les camées de la mer. Bientôt les méduses cristallines insuffleront des nuances et des galbes inédits aux calices de verre".
La nature, un infini répertoire de formes Ce principe est au cœur de l'esthétique de Gallé, qui avait fait graver par Eugène Vallin sur la porte de son atelier : « Ma racine est au fond des bois. » La nature est conçu comme le premier des pourvoyeurs de formes, qui a le mérite d'être infini. On sait par ailleurs que Gallé possédait dans sa bibliothèque les lithographies qui composent l'ouvrage d'Ernst Haeckel, Formes artistiques de la nature, publié à l'origine en lot de dix fois dix planches entre 1899 et 1904.
Rapport à la science
Selon Thiébaut, la main de Gallé contient des invraisemblances morphologiques : au niveau du rattachement des doigts à la paume, dans la proportion des différentes parties, forme des doigts inhumaine. Ainsi pour lui, l'interprétation de Debora L. Silverman est erronée : elle pense que les algues décrivent un réseau nerveux et elle utilise les recherches contemporaines de l'époque sur l'hypnose et la suggestion, menées par Charcot et Bernheim, pour appuyer sa thèse, thèse qu'elle reprendra dans son livre Art Nouveau in Fin de siècle France. Pour Thiébaut, Gallé ne voulait pas revendiquer un réalisme avec cette main.
Symboliques et analyse Des résonances intimes L'œuvre est conçue à la fin de la vie de Gallé, à un moment où le Lorrain se sait malade, et probablement proche de mourir. Avec cette idée à l'esprit, on peut voir dans les algues, qui grimpent le long de la main, une image de la maladie, qui ronge petit à petit le corps de Gallé.
Une protestation Selon la tradition orale (recueillie auprès des filles de Gallé), cette œuvre constituerait une protestation contre l'action des Japonais coulant les navires russes dans la rade de Port-Arthur en .
Inspirations L'Orient serait présent dans cette œuvre comme en témoigne une similitude avec une main de bronze antique conservée au musée du fer de Nancy mais également avec les arts de l'Inde, notamment la main cultuelle. Il faut ajouter le contexte poétique de L’Épave et les réminiscences ophéliennes.
Le symbole de l'eau, entre la naissance et la mort L'ambiguïté de l'œuvre peut nous évoquer à la fois l'apparition et la disparition. Au regard de sa place particulière dans la production de Gallé, au crépuscule de sa vie, elle est chargée d'une tension latente, qui se cristallise autour de l'élément de l'eau, qui peut être à la fois le lieu de la naissance, celle de Vénus par exemple, et le lieu de la mort, comme c'est le cas pour Ophélie, la noyée de Shakespeare. Ophélie constitue par ailleurs un thème très répandu à la fin du , dont la représentation la plus célèbre est sans doute celle de Millais, qui permet l'expression des rapports entre le corps et la matière dissolvante par excellence qu'est l'eau, et auquel il est sans doute fait implicitement référence ici. Cette Main aux algues et aux coquillages devient alors une métaphore de la naissance et de la mort, qui viennent se rejoindre et se confondre. On peut y lire le motif du retour au pays natal, exprimée par la citation du Livre de la Genèse : « tu es poussière et tu retourneras dans la poussière ». Le lien entre la vie et la mort n'est pas traduit ici par l'élément terrestre, mais par l'eau, conçu comme le lieu de l'origine et de la fin.
Le testament de Gallé La Main aux algues et aux coquillages possède donc une dimension à la fois collective et contextuelle. Elle traduit dans le verre des réflexions philosophiques, métaphysiques, voire religieuses sur la vie, la naissance et la mort, mais elle fait aussi plus simplement référence à la maladie de Gallé. L'ouvrage est le fruit des réflexions que Gallé a pu avoir tout au long de sa vie. On y lit les théories de l'artiste autour du "décor symbolique". On retrouve l'idée d'user de la nature comme d'un réservoir premier et infini de formes, ou encore les questionnements scientifiques sur l'eau comme origine de la vie, qui motivait l'obsession de Gallé pour la libellule, insecte qui naît dans l'eau. Cette main, qui n'a pas de fonction utilitaire autre qu'esthétique, réalise la fusion entre les arts majeurs et les arts mineurs, en se trouvant à cheval sur le monde des Beaux-Arts et celui des arts décoratifs, et elle mêle des techniques industrielles et artisanales. Elle est en ce sens emblématique de la production de l'École de Nancy, mais reste cependant complètement singulière. À la fois synthèse des travaux de l'artiste et l'une de ses dernières œuvres sur verre, si ce n'est la dernière, elle devient le testament artistique d'Émile Gallé.
Exemplaires et variantes Il y aurait au maximum six exemplaires ou variantes de cette main. Les différents exemplaires sont des nuances, de couleurs et de disposition des parties marquetées (les algues sont présentes sur les quatre variantes), une différence notable est l'ajout sur deux exemplaires de coquillages à la manière de bagues. L'ajout de coquillages lie davantage la main à un séjour dans l'eau, concordant avec l'hypothèse d'une protestation contre l'action japonaise à Port-Arthur, le gonflement des doigts suggère également que ce séjour dans l'eau est long (signe de noyade). Il y a seulement deux exemplaires actuellement connus de La Main aux algues et aux coquillages (en 1985, on ne connaissait déjà que deux exemplaires réalisés de la sorte). Il existe un exemplaire de La Main aux algues et un autre exemplaire d'une main qui serait plutôt un essai manqué.
Les algues représentées sur ces exemplaires sont de l'espèce Fucus vesiculosus même si la manière dont les algues enlacent la main est différente sur chaque exemplaire. Le positionnement des coquillages est sensiblement analogue sur les deux exemplaires de La Main aux algues et aux coquillages. Les légères différences de taille, de positionnement des doigts et du mouvement giratoire de l'eau sont en réalité dues à la technique utilisée par Gallé : les spécialistes ont longtemps pensé que la main avait été réalisée par soufflage dans un moule avant d'être travaillée à chaud. Le léger réseau plissé présent à l'intérieur de la main (au niveau du pouce et du poignet) avait même été interprété comme une trace de moulage, il s'agit en réalité de rétractations du verre survenues lors du refroidissement. Jean-Luc Olivié (conservateur et responsable du Centre du verreLe Centre du verre a été créé en 1982 et possède un fonds documentaire spécialisé : 2 500 ouvrages et 900 catalogues de vente. au musée des Arts décoratifs de Paris, spécialiste en technique verrière) ne constate, après avoir examiné l’exemplaire d'Orsay, aucune trace pouvant faire penser à l'utilisation d'un moule : il semble que la pièce ait été réalisée par un modelage à chaud. Gallé a pu réaliser ce modelage à chaud sur un pontil. De plus, Olivié pense (pour avoir étudié nombre de pièces exceptionnelles de Gallé réalisées entre 1900 et 1904) qu'il pouvait y avoir un ou deux maîtres verriers capables de travailler le verre à chaud (à la manière d'une réalisation en ronde-bosse) : il pense notamment à Julien Roiseux (né en 1857, Belgique), embauché en 1895.
La Mains aux algues et La Main aux algues et aux coquillages du musée de l’École de Nancy ont été dérobés le Cinq objets avaient été dérobés : les deux mains, la coupe Rose de France de Gallé, les vases Nul souci de plaire de Gallé et Prunelle de Daum., achetés par un amateur japonais, avant d'être restitués et confiés à la justice française par le gouvernement japonais en , à la suite de la constitution d'une commission rogatoire internationale.
La Main aux algues, musée de l’École de Nancy