Clair de lune sur le Dniepr (en ) est un tableau paysager du peintre ukrainien Arkhip Kouïndji (1842—1910), réalisé en 1880. Il est conservé au Musée russe à Saint-Pétersbourg (numéro d'inventaire Ж-4191). Ses dimensions sont de (selon d'autres données de ). Le tableau représente le fleuve Dniepr par une nuit de pleine lune en été. La section éclairée du fleuve de couleur verte reflète le clair de lune. Le Dniepr traverse une plaine qui à l'horizon se confond avec le ciel sombre recouverts de quelques nuages légers. Cette toile est considérée comme la plus célèbre parmi les réalisations créatives de Kouïndji.

Tout en travaillant à son tableau, Kouïndji invite des amis et connaissances à son atelier. L'un des premiers à voir la toile est l'écrivain Ivan Tourgueniev, dont la description enthousiaste arriva aux oreilles du Grand-prince Constantin Constantinovitch. Intéressé et curieux, le grand-prince va rendre visite dans son atelier (le compte rendu de cet évènement est relaté dans son journal personnel du ). Kouïndji n'a pas encore terminé la toile, mais elle plaît tellement au grand-prince, qu'il l'achète immédiatement au prix fixé par le peintre, c'est-à-dire roubles. Le travail sur la toile est achevé en . En octobre - novembre de la même année, Clair de lune sur le Dniepr est exposé dans les bâtiments de la Société impériale d'encouragement des beaux-arts, situés rue Bolchaïa Morskaïa à Saint-Pétersbourg. C'est la première fois dans l'histoire de l'art russe qu'un seul tableau fait l'objet d'une exposition. L'exposition recueille un grand succès et l'attente dans les queues se prolonge longtemps pour voir la toile.

Le propriétaire du tableau, le grand-duc Constantin Constantinovitch, l'aimait tellement, qu'il l'emporte avec lui après la fin de l'exposition, lors du voyage qu'il accomplit en 1880-1882 sur la frégate Duc d'Édimbourg. Quand la frégate se trouve en France, il la fait exposer pendant dix jours dans la galerie parisienne de Charles Sedelmeyer. Les critiques l'apprécient. Au cours de ce voyage la toile est sérieusement endommagée : notamment parce que le peintre a utilisé des peintures contenant du bitume. Ces couleurs s'assombrissaient sous l'influence de la lumière vive et de l'air marin. À son retour de voyage, la toile a été déposée au Palais de Marbre par le grand-prince Constantin. Après la révolution de 1917, elle est transférée à l'Institut d'archéologie de l'académie des sciences de Russie, puis finalement en 1928 elle est déplacée au Musée russe.

Le peintre Ivan Kramskoï écrivait que chaque fois qu'il voyait Clair de lune sur le Dniepr, il se délectait de cette vue fantastique de la nuit, de la lumière et de l'air. Selon l'historienne d'art Faïna Maltseva, parmi toutes les œuvres de l'artiste, c'est celle qui lui a apporté le triomphe parce qu'il n'avait jamais encore atteint une telle pureté poétique, une telle harmonie dans l'organisation de tous les éléments. Histoire

Le travail du peintre et la vente du tableau La toile Clair de lune sur le Dniepr a été créée en 1880, peu de temps après la rupture de Kouïndji avec le groupe des Ambulants, causée, comme il s'est avéré plus tard, par un article anonyme contenant des critiques acerbes des paysages de l'artiste. Cet article était écrit par un des membres fondateurs de l'organisation des Ambulants Mikhaïl Klodt. Kouïndji a participé aux expositions des Ambulants de 1874 à 1879 ; la dernière exposition auquel il a participé est la , qui s'est tenue en 1879, celle au cours de laquelle il a présenté sa toile Le petit bois de bouleaux. Lors de la exposition des Ambulants, qui s'est ouverte à Saint-Pétersbourg et a été transférée à Moscou au mois de , aucune œuvre de Kouïndji n'a été présentée. L'absence de ses œuvres a été remarquée par le public. Quant à Pavel Tretiakov, collectionneur et mécène, il écrit dans une lettre au peintre Ivan Kramskoï que même ceux qui avaient critiqué son œuvre étaient attristés par son absence.

vignette|gauche|150px|Maison où a vécu et travaillé Kouïndji des années 1870 aux années 1880, située sur l'île Vassilievski Pendant qu'il réalise sa toile Clair de lune sur le Dniepr, Kouïndji invite à son atelier de la Maly prospekt, sur l'île Vassilievski, des amis et des connaissances pour voir l'effet provoqué par son tableau. Parmi ceux-ci, on peut citer les noms de personnalités telles que Ivan Tourgueniev, le poète Iakov Polonski, le chimiste Dmitri Mendeleïev, les peintres Ivan Kramskoï et Pavel Tchistiakov. Tourgueniev, de retour de Russie après cinq mois en France au début de l'année 1880 est parmi les premiers. Selon Iakov Polonski, il était en extase devant la toile. Polonski lui-même se demande s'il s'agit d'une image ou de la réalité quand il écrit : « Dans un cadre doré où, par la fenêtre ouverte, nous avons vu ce mois-ci ces nuages, cette profondeur des ténèbres, ces lumières tremblantes de tristes villages, ces reflets d'argent dans le courant du Dniepr, entourés par une nuit poétique, calme et majestueuse... ».

Le récit enthousiaste de Tourgueniev sur la nouvelle toile à laquelle travaille Kouïndji au printemps 1880 arrive à la connaissance de Constantin Constantinovitch. C'était lors d'une soirée chez la comtesse Anna Komarovskaïa, demoiselle d'honneur de la grande-duchesse Alexandra de Saxe-Altenbourg. Malgré son jeune âge (il a à l'époque), Constantin Constantinovitch a déjà participé à la guerre russo-turque de 1877-1878, obtenu le grade de lieutenant de vaisseau et reçu l'ordre impérial et militaire de Saint-Georges du degré. Selon le journal du grand-prince, « Tourgueniev a décrit le tableau de Kouïndji qui n'est pas terminé ; ceci d'une manière tellement artistique, que je voudrais absolument comparer son récit à l'original ».

vignette|droite|180px|Arkhip Kouïndji Constantin Constantinovitch décide de rendre visite à Kouïndji à son atelier. On savait qu'il ouvrait les portes de celui-ci chaque dimanche durant deux heures. Au début, l'artiste ne reconnaît pas le grand-prince qui est en uniforme d'officier de marine. Mais le peintre l'invite à visiter son atelier et lui montre son tableau. Constantin Constantinovitch décrit dans son journal en date du ses impressions comme suit : « Je suis resté immobile, comme paralysé. Je voyais devant moi l'image du large fleuve ; la pleine lune éclairant celui-ci sur une distance de trente verstes. J'éprouvais une telle émotion en regardant, depuis la colline surélevée qui domine le fleuve majestueux, la lune qui brillait. C'est à couper le souffle et on ne peut s'arracher de l'aveuglante lumière. C'est la magie de ce tableau qui vous rend mélancolique ». À la question du grand-prince sur le prix demandé par l'artiste, celui-ci répond en croyant avoir affaire à un officier de marine ordinaire : « Mais pourquoi voulez-vous l'acheter ? Ne l'achetez pas : il est cher ». Mais comme le visiteur répète sa question, le peintre annonce un prix élevé, vraiment fantastique pour l'époque : cinq mille roubles et il s'entend répondre surpris : « Parfait, je le réserve ». Ce n'est qu'après le départ de l'officier de marine que Kouïndji apprend qu'il avait affaire au grand-prince. Constantin Constantinovitch écrit dans son journal : « J'ai dit à Kouïndji que j'achetais son merveilleux tableau ; j'aimais profondément son tableau et j'aurais fait beaucoup de sacrifices pour l'acquérir. Le lendemain, toute la journée quand je fermais les yeux je voyais cette toile ».

vignette|gauche|180px|Le Grand-duc Constantin Constantinovitch de Russie (1858-1915) premier propriétaire du tableau On sait aussi que le collectionneur Kozma Soldationkov a également demandé le prix de Clair de lune sur le Dniepr. Dans une lettre à Pavel Tchistiakov, datée du premier (apparemment il ne sait pas que la toile a déjà été vendue), il lui demande d'exprimer franchement son avis : « cela vaut-il ce prix de cinq mille roubles une fois achevé ou vaut-il mieux demander une copie de ces berges du Dniepr ? ». Soldationkov répond : « c'est mieux d'acheter ce que le peintre a réalisé que de lui demander une copie parce que cette copie, si elle est ratée, vous devrez de toute manière l'emporter ». Dans une lettre de réponse, Tchistiakov ne répond pas directement à la question concernant l'achat du tableau (peut-être savait-il qu'il était vendu), mais il informe Soldationkov de l'intention du collectionneur Dmitri Botkine de demander une copie à l'auteur pour le prix de cinq mille roubles. Selon le témoignage du peintre Igor Grabar, on retrouve plus tard une copie du tableau Nuit sur le Dniepr de Kouïndji lui-même.

On a parfois entendu dire que la toile originale Clair de lune sur le Dniepr avait été commandée par Pavel Trétiakov, puis, que Kouïndji, du fait que Trétiakov était absent et qu'il avait besoin d'argent, l'aurait vendue à un autre acheteur. Le critique d'art Vladimir Andreev explique en détail l'erreur des tenants de cette conception. D'abord du point de vue éthique, il est difficile de croire qu'un tableau déjà promis à un collectionneur aussi réputé, Tretiakov, puisse ne pas lui vendre. De la conversation entre le grand-duc et Kouïndji s'ensuit que le tableau a été mis en vente et qu'il n'a pas été peint sur commande. En outre, pas un mot ne figure d'un accord entre l'artiste et le collectionneur dans la monographie d'Alexandre Botkine, ni dans les détails de la correspondance entre Pavel Tretiakov et Ivan Kramskoï, qui traite d'autres tableaux de Kouïndji. Il se peut qu'une confusion soit apparue du fait que Kramskoï lui-même (qui à cette époque avait besoin d'argent) avait un tableau daté de la même année Nuit lunaire, qu'il a vendu à un autre Tretiakov, le mécène Sergueï Tretiakov, frère cadet de Pavel.

Le tableau Clair de lune sur le Dniepr, déjà acquis par le grand-duc reste dans l'atelier de Kouïndji. Le peintre met la dernière main à son travail pour l'exposition qui doit avoir lieu à l'automne 1880. Pendant ce temps, le grand-duc Constantin Constantinovitch rend régulièrement visite à Kouïndji pour admirer son acquisition. Quand Kouïndji termine son travail sur la toile, il indique l'année et la date précise de cet évènement, le .

Exposition pour un seul tableau vignette|droite|180px|Bâtiment de la société d'encouragement des beaux-arts dans lequel eut lieu l'exposition (photo de 1912) En octobre et , dans les bâtiments de la Société impériale d'encouragement des beaux-arts à la rue Bolchaïa Morskaïa à Saint-Pétersbourg se tient une exposition inhabituelle. C'est la première fois que se tient en Russie une exposition d'un seul tableau. Selon le critique d'art Dmitri Sarabianov, c'est un fait sans précédent, car en général des expositions personnelles se tenaient rarement à cette époque. La toile Clair de lune sur le Dniepr est exposée dans une pièce sombre dont on a occulté les fenêtres avec des draps. Selon plusieurs témoignages, l'artiste avait décidé de couvrir les fenêtres en raison du reflet provenant d'un mur rouge situé de l'autre côté de la rue. Le tableau est éclairé par un faisceau de lumière dirigé vers lui au moyen d'une lampe. Selon le critique d'art Vitali Manin « Kouïndji utilise la propriété des couleurs chaudes provenant de la lampe pour faire absorber les couleurs froides ». De plus, dans la partie de la toile où la couche de peinture est appliquée en relief (les fenêtres des huttes, la lune et le tracé de la lumière de la lune dans l'eau), la lumière du faisceau se réfléchissait plus fortement que sur les zones plus lisses et plus claires. De sorte que , comme le remarque la critique d'art Olga Atrochctenko « des degrés différents de réflexion de la lumière sur certaines parties plus épaisses donnent l'illusion d'une surface de l'eau fluctuante ». Selon elle, « les parties sombres du ciel et de la terre absorbent davantage de lumière artificielle, augmentant la profondeur du ton et contribuant à créer l'effet velouté de la surface peinte ».