Göbekli Tepe est un site préhistorique occupé de la seconde moitié du à la première moitié du (d'environ 9300 à 7500 av. J.-C..), au Néolithique précéramique A et B, situé dans la province de Şanlıurfa, en Turquie, près de la frontière avec la Syrie, à proximité de la ville de Şanlıurfa (Djézireh / Haute Mésopotamie).
Il comprend deux types de bâtiments occupés pendant plusieurs siècles, semi-enterrés et pour la plupart caractérisés par la présence de piliers en T sculptés, représentant des humains de manière stylisée. Les plus anciens, occupant le centre du site, sa partie la plus profonde, sont de forme circulaire et identifiés comme étant des « bâtiments spéciaux ». Les plus récents, construits sur les pentes, sont de forme rectangulaire et sont identifiés comme des bâtiments « domestiques ». Il s'agit de témoignages parmi les plus anciens d'une architecture monumentale, à une époque où les sociétés villageoises se développent. Ils ont livré divers bas-reliefs sculptés ainsi que des sculptures en ronde-bosse, représentant des humains et des animaux sauvages. Ils comprenaient également un important matériel pour le broyage des céréales et des restes animaux qui indiquent qu'on y organisait des fêtes avec des banquets collectifs.
Göbekli Tepe est un site atypique pour l'époque puisqu'il ne présente pas de trace assurée de maisons et d'activités domestiques permanentes. Il n'y a pas non plus d'indication que les communautés qui l'ont érigé aient pratiqué une agriculture ou un élevage. Le site n'est donc pas témoin des principales évolutions associées à l'aube du Néolithique, à savoir la domestication des plantes et des animaux et le développement des villages construits par des groupes sédentaires. En revanche c'est un exemple de premier ordre des évolutions mentales accompagnant ces changements sociaux et économiques : son iconographie fait découvrir un univers symbolique riche, en lien avec le monde sauvage, et ses structures, d'architecture de type monumental, sont manifestement des lieux destinés à l'accomplissement de rituels. Ce site est donc interprété comme un sanctuaire servant de lieu de rassemblement pour des groupes de chasseurs-cueilleurs vivant dans la région alentour, qui s'y réunissent pour tenir des fêtes communautaires.
Découverte et fouilles du site Le site de Göbekli Tepe s'étend sur environ , mesurant de diamètre.. Il culmine à d'altitude, au point le plus haut des Monts Germuş qui s'étendent au nord-est de Şanlıurfa, située une quinzaine de kilomètres plus loin.
Il est repéré en tant que site archéologique en dans le cadre de recherches turco-américaines conduites par l'université d'Istanbul et l'université de Chicago. Une équipe d’archéologues américains, dont Peter Benedict, dresse l'inventaire de plusieurs sites présentant un potentiel de fouilles néolithiques en Anatolie du Sud. Elle remarque à Göbekli Tepe plusieurs collines étranges recouvertes de milliers de silex cassés, ce qui constitue un signe certain d’activité humaine durant la période précéramique. Mais les prospections de surface ne permettent pas d'identifier l'architecture monumentale enfouie ; ainsi le rapport de Peter Benedict signale seulement la présence d'un tertre naturel et de . Dans un premier temps, la découverte ne débouche donc pas sur des fouilles. La présence éventuelle de cimetières, dont la destruction est interdite dans la loi musulmane, a sans doute contribué à décourager les archéologues.
En , l’archéologue Klaus Schmidt prépare son mémoire d'habilitation universitaire et souhaite visiter les sites aux alentours de Şanlıurfa. Parmi ceux-ci, se trouve le tertre de Göbekli Tepe repris dans l'inventaire de . Sur place, Klaus Schmidt et son équipe retrouvent les silex cassés décrits par Peter Benedict, mais constatent qu'il est impossible que le tertre puisse être naturel : il semble entièrement façonné par des humains. Les découvertes d'une grosse pierre rectangulaire (sans doute perçue par Benedict comme une tombe) ressemblant au sommet des colonnes du site de Nevalı Çori et d'un objet de pierre sculpté finissent par convaincre les chercheurs que l'endroit recèle certainement d'importants vestiges.
Dès lors, depuis , le site fait l’objet de fouilles organisées par le musée archéologique de Şanlıurfa et l’Institut archéologique allemand (DAI, Berlin et antenne d'Istanbul). Klaus Schmidt dirige le chantier archéologique de à sa mort, en . Les fouilles continuent sous la coordination de Lee Clare. et Necmi Karul. Parallèlement, les archéologues s'orientent vers la mise en place de mesures pour préserver le site face aux dégradations qui pourraient survenir à la suite du dégagement de ses ruines..
Göbekli Tepe a été proposé en pour une inscription au patrimoine mondial et a été inscrit en par l’UNESCO dans la catégorie patrimoine culturel..
Contexte : les débuts de la néolithisation vignette|Localisation des principaux sites du Néolithique précéramique B.|alt=Carte géographique du Proche-Orient avec plusieurs noms de sites archéologiques.
Göbekli Tepe est érigé vers le milieu du , et cesse d'être employé après le premier quart du Dans la chronologie du Proche-Orient, il prend donc place dans le Néolithique dit , divisé en deux sous-périodes, le Néolithique précéramique A (ou PPNA, au plus large) et le Néolithique précéramique B (ou PPNB, ), suivant la terminologie mise au point pour le Levant méridional sur le site de Jéricho, et utilisée également pour l'Anatolie du sud-est.
Ces deux phases se développent sur les bases posées par les phases postérieures de l'Épipaléolithique, qui a vu l'affirmation du mode de vie sédentaire, et l'apparition des premiers villages, et poursuivent l'évolution vers un mode de vie néolithique par le développement des premières expériences d'agriculture et d'élevage, donc le passage d'un mode de vie de chasseur-cueilleur (mobile, en , ou sédentaire, dans les premiers villages) à un mode de vie d'agriculteur et d'éleveur (sédentaire, parfois nomade), même si comme leur nom l'indique on n'y fabrique pas encore de céramique. Les changements vont bien au-delà du changement d'économie puisque ces phases voient de nombreux changements se produire sur le plan matériel, avec par exemple le développement d'une industrie lithique (lames en silex ou obsidienne) et d'un mobilier de broyage en pierre (mortiers et pilons, meules) plus élaborés, et aussi d'importants changements dans les domaines sociaux (adoption du mode de vie villageois, peut-être une accélération de la stratification sociale) et mentaux ou religieux (apparition d'édifices communautaires, évolutions des pratiques rituelles, notamment funéraires)Pour une vue générale de ces périodes : (PPNA) et 91-149 (PPNB)..
thumb|Localisation des sites avec des piliers en T connus en 2017.
Dans l'Anatolie du sud-est, ces périodes ont été identifiées par l'archéologie plus tardivement qu'au Levant sud, puisque le site témoin pour cette phase, Çayönü, a été fouillé à partir des années . D'autres ont émergé ensuite, comme Nevalı Çori situé dans le voisinage de Göbekli Tepe qui dispose aussi de piliers en forme de T. Y a notamment été identifiée l'apparition d'une architecture domestique et monumentale, de plus en plus élaborée. Puis le début des fouilles de Göbekli Tepe a mis en lumière l'aspect religieux et symbolique des évolutions de la période. Tout porte à croire que cette région, autour de la montagne Karaca Dağ, est l'un des foyers du Néolithique proche-oriental, impression renforcée par l'existence d'autres sites avec des piliers en T repérés qui promettent d'autres découvertes du même acabit, comme Sefer Tepe non encore fouillé et Karahan Tepe où les fouilles ont débuté en 2019.. En 2021, le nombre de sites avec des piliers en T identifiés dans la région est de douze..
Des évolutions similaires s'observent un peu plus au sud, dans des sites situés dans la moyenne vallée de l'Euphrate (Mureybet, Jerf el Ahmar, Tell Abr, ), qui illustrent le développement des villages, de l'économie agricole, de lieux ayant des fonctions communautaires et sans doute religieuses, et l'apparition d'un nouvel univers symbolique en lien avec ces changements.
Architecture Vues générales vignette|redresse=3|centré|Le chantier de fouilles, zone principale, vue au sol depuis l'est : au premier plan en contrebas, sont visibles les structures du niveau II, l'enclos C à gauche et l'enclos D à droite ; au second plan, structures du niveau II.|alt=Vue panoramique du site archéologique sous un ciel bleu. À l'arrière plan, on voit l'abri de fouilles au soleil. vignette|redresse=2|centré|Vue aérienne de la zone principale du chantier de fouilles. De bas en haut, enclos circulaires A, B, C et D du niveau III ; les structures rectangulaires du niveau II sont situées au pourtour, notamment visibles dans la partie haute (Institut archéologique allemand, photo E. Kücük.).|alt=Vue aérienne du chantier de fouille.
Chronologie thumb|Stratigraphie du site de Göbekli Tepe fig. 2 : https://doi.org/10.1371/journal.pone.0215214.g002.
Les premières campagnes de fouilles dirigées par K. Schmidt établissent un découpage stratigraphique général du site, en trois phases : un niveau III, le plus ancien, daté du Néolithique précéramique A et du Néolithique précéramique B ancien, au plus large de -, marqué par la présence de structures circulaires en contrebas de la cuvette située au centre du monticule ; un niveau II, daté du Néolithique précéramique B ancien et moyen, en gros -, caractérisé par la construction de structures quadrangulaires ; le niveau I qui lui succède est en fait la désignation du sol de surface, formé par une accumulation résultant de l'érosion et de la sédimentation, dues à des activités agricoles ayant eu lieu depuis la fin de l'époque médiévale.
De manière générale, pour ce site comme pour tous les sites archéologiques, aucune technique actuelle ne permet la datation de la taille d'une pierre, et donc la détermination directe de la période d'édification du site. Seule la remise dans le contexte archéologique, historique et géographique, au travers du style de la gravure, des objets retrouvés sur le site, et la datation (notamment au carbone 14) d'éventuels restes organiques permettent de faire l'hypothèse d'une période.
Depuis les premières fouilles, il est considéré que le niveau III s'achève par un enfouissement intentionnel de ces structures, peut-être entamé dès la fin du ou le début du . Cependant, des datations obtenues dans l'enclos A pour le milieu du ont ensuite indiqué un recouvrement plus tardif de cette structure, ce qui n'exclut pas que les autres aient bien été enfouies avant... L'enfouissement délibéré se ferait sur une hauteur de , avec des morceaux de calcaire et de la terre. Cela représente un travail considérable, Schmidt ayant estimé qu'il aura fallu environ de remblai pour combler une seule structure.
Il est donc apparu de plus en plus probable au regard de ces données que certaines des structures du niveau III aient encore été en usage à l'époque du niveau II. Seul un mur de terrassement qui entoure les structures de la zone basse semble dater de cette période de chevauchement entre usage des niveaux III et II. Il servirait peut-être à limiter le glissement du terrain de la colline en direction des constructions monumentales. Un escalier permet l'accès à ces dernières. De plus, il a été constaté que les constructions du niveau II ont été érigées au rebord de ce mur en évitant d'empiéter sur l'espace monumental. Selon les datations au radiocarbone, la dernière période d'activité du niveau II est datable de - calibré.