Une maladie infectieuse émergente est une maladie causée par un agent infectieux (d'origine bactérienne, virale, parasitaire, fongique ou un prion) ou présumée telle, inattendue, affectant l'humain ou l'animal ou les deux. Elle est inattendue parce qu'elle est réellement nouvelle (nouvel agent infectieux), ou parce que son identification est récente (nouvelle capacité à faire le diagnostic), ou parce que son agent infectieux s'est modifié en acquérant de nouvelles caractéristiques (nouvelle expression clinique ou épidémiologique, gravité modifiée, résistances aux traitements, etc.), ou parce qu'elle a été oubliée et que sa réapparition est inattendue (réémergence). Au , après des décennies pendant lesquelles on a cru fermement à la disparition prochaine des maladies infectieuses du fait de la découverte de vaccins et médicaments très efficaces soutenus par des politiques extensives d'amélioration de l'hygiène individuelle et collective, le dernier quart du siècle a au contraire dû admettre que de nouvelles maladies infectieuses (ou nouvelles formes de ces maladies) étaient inévitables, comme le prédisait Charles Nicolle dès 1933. vignette|upright=1.5|Explosion des taux de mortalité (pour 1000 h.) à New-York, Londres, Paris et Berlin entre juin 1918 et mars 1919 pendant l'épidémie de grippe espagnole.|alt= Graphique montrant la hausse brutale et quasiment parallèle du taux de mortalité dans les villes de New-York, Londres, Paris et Berlin en octobre et novembre 1918, oscillant entre 40 et pour au lieu de 10 à 20 dans la période précédente et suivante Historique
Préambule Charles Nicolle, Prix Nobel de physiologie et de médecine en 1928, déclarait dans sa seconde année d'enseignement au Collège de France .
vignette|Couverture de Emerging Infectious Diseases de février 2013 présentant La Femme à la puce de Georges de La Tour.|alt= couverture de la revue américaine consacrée aux maladies infectieuses émergentes, chaque mois la couverture présente une peinture en rapport avec le thème principal du mois, ici la Femme à la puce de Georges de La Tour Entre 1940 et 2004, environ infectieuses ont été recensées, en particulier dans les années 1980 où la plupart du temps ces émergences étaient associées à la pandémie de sida .. Dans la majorité des cas, ce ne sont pas des virus mais des bactéries, et notamment des bactéries pharmaco-résistantes (en nombre croissant dans les pays développés) qui sont à l’origine de ces maladies elles-mêmes souvent d’origine animale (à plus de 52%). La progression des maladies à vecteur (transmises par des moustiques, vers, tiques, etc.) laisse apercevoir la très grande vulnérabilité aux bouleversements climatiques des pays à revenus faibles ou moyens. Vers la fin du on affirme que ce retour inquiétant des maladies infectieuses était parfaitement prévisible. Les microbes ne cessent-ils pas d’évoluer sous l’effet même des transformations sociales et écologiques induites par les activités humaines : modifications de la composition démographique des sociétés, pratiques agricoles, désordres politiques et sociaux, croissance économique, développement exponentiel des transports intercontinentaux, effets iatrogènes des nouvelles technologies médicopharmaceutiques ? Le vieillissement de la population ne peut en outre que s’accompagner d’une augmentation de la morbidité infectieuse, les personnes âgées étant particulièrement susceptibles. Mais si pareille doctrine semble bien établie en 1997, il n’en est pas ainsi dix ans plus tôt..
Naissance d'une doctrine Son lancement est le fait d’un jeune virologiste américain, . En compagnie de Joshua Lederberg et d’, et avec le soutien du National Institute of Allergy and Infectious Diseases (NIAID) et de l’Université Rockefeller à laquelle il était rattaché, Morse organise et préside, en , à Washington (DC), une conférence intitulée dont les débats vont tracer un profond sillon.. Dans son exposé, il livre les grandes lignes d’une explication possible des mécanismes à l’origine de l’émergence de « nouveaux » virus (lesquels ne représentent néanmoins qu’un quart environ des émergences constatées au cours de la période mentionnée ci-dessus). Il propose d'appeler virus émergents soit des virus récemment apparus dans la population, soit des virus qui se sont rapidement disséminés, entraînant une augmentation corrélative de la morbidité. Ces émergences n’ont rien d’un phénomène temporaire. Au contraire, leur fréquence ne pourra que s’accélérer à mesure que les modifications de l’environnement elles-mêmes iront s’amplifiant.
La naissance du concept de maladie émergente est toutefois légèrement antérieure à la Conférence de Washington. Morse a rappelé ses discussions avec Mirko Grmek, l’auteur d’une Histoire du sida parue en 1989.. Si dans cet ouvrage Grmek critique l’expression de maladie nouvelle due à Charles Nicolle, expression selon lui imprécise, il ne lui reconnait pas moins le mérite de soulever le problème de l’émergence tant au point de vue gnoséologique (une entité nosologique apparaît au moment où l’on dispose d’un outil intellectuel capable de la nommer et de la définir) qu’au point de vue de la connectivité spatiale (choléra) ou de l’évolution génétique, voire à celui des effets indésirables de la civilisation (légionellose, fièvres hémorragiques en Afrique).. Plus généralement, Grmek définit dans son ouvrage une demi-douzaine de situations historiques pouvant rendre compte de l’émergence : émergence de connaissance, augmentation brutale de l’incidence d’une maladie, dissémination d’un germe dans une nouvelle région du monde, franchissement de la barrière d’espèce, évolution virale, nouveauté vraie (manipulations biotechnologiques). Ces situations historiques préfigurent en tout point les facteurs d’émergence chers à Stephen Morse. Ainsi les « maladies nouvelles », héritage de Charles Anglada, de Charles Nicolle et de Max. Sorre, semblent donner d’avance la main aux maladies émergentes.
Réticence française Or, en France, la philosophie des sciences privilégie l’émergence de connaissance, qu’elle distingue alors de l’émergence écologique.. En 1995, dans la postface à la troisième édition de son Histoire du sida, substituant l’idée de maladie émergente (Morse) à celle de maladie nouvelle (Nicolle), Grmek définit pourtant la maladie émergente comme .. La notion d’émergence de connaissance demeure néanmoins le sens premier chez les virologistes français, même si ceux-ci, à partir de 2005, reconnaissent la réalité de l’émergence vraie.. En France, l’essence de la nouveauté reste donc longtemps principalement discursive, c’est-à-dire limitée au champ sémantique avec ses concepts..
Place des historiens La théorie de l’émergence des maladies « nouvelles » propose une interprétation de l’histoire des maladies infectieuses. La fonction de l’histoire dans l’étude des virus émergents est appelée par l’ontologie de la doctrine, c’est-à-dire l’interdépendance fondamentale entre le microbe et l’hôte, selon la formule de Joshua Lederberg.. Lorsque l’hôte est humain, les facteurs sociaux jouent un rôle considérable. Il en découle que l’histoire collabore étroitement avec la biomédecine pour la compréhension des émergences virales. Morse insiste à plusieurs reprises sur l’idée que l’histoire permet de comprendre les formes et les modalités de la circulation microbienne. Dans l’histoire des pestes, par exemple, marchands, armées, pèlerins, tout ce qui marche et tout ce qui roule, tout ce qui navigue aussi, dissémine rats et puces en colportant marchandises, vêtements et grains..
Il n’est donc pas étonnant que le petit noyau fondateur de la doctrine rassemble des biologistes (S. Morse, J. Lederberg, F. Fenner, E. D. Kilbourne, L. Montagnier, D. A. Henderson) et des historiens (M. Grmek, Fernand Braudel, D. Fox et W. H. McNeill).
Histoire cyclique, dont l’idée n’est pas neuve pour les virologistes mais qui a pris une actualité toute nouvelle avec l’hypothèse, relancée par Edwin D. Kilbourne en 1976, d’un cycle décennal de la grippe .. Trois ans plus tard, dans le premier volume de sa Civilisation matérielle, Fernand Braudel se saisit de la théorie cyclique des épidémies en s’inspirant de l’ouvrage de William McNeill, Plagues and Peoples, paru aux États-Unis l’année même où Kilbourne lance son cri d’alarme.. Elle figure en tête des Emerging Infectious Diseases, la revue lancée spécialement par les (CDC) en 1995 pour institutionnaliser et enraciner le concept de maladie émergente dans l’administration américaine de la santé publique..
Si de nos jours l’idée d’un cycle décennal de la grippe pandémique est abandonné., le concept cyclique d’une histoire des pathologies infectieuses est néanmoins bien implanté dans l’historiographie. Comme le note Kilbourne à la fin de la conférence de 1989, on ne saurait mieux décrire la relation entre l’hôte et le microbe qu’en reprenant une formule de William McNeill de , par laquelle l’historien des épidémies considère que l’humain passe sans cesse d’un état de vulnérabilité à un autre..
Place des sciences sociales Les deux idées parentes d’une histoire cyclique des maladies et de la causalité anthropique des infections (comme l’écrit Morse .), labourent en profondeur l’ontologie du monde microbien. Toutefois, si Français et Américains s’accordent pour considérer l’émergence comme un mode de la connaissance, chez les uns et les autres l’idée d’émergence n’entretient pas un même rapport à la causalité. Pour Stephen Morse, les causes des épidémies ont pour origine des modifications de la circulation microbienne, modifications qui, pour la plupart, sont d’origine humaine. L’émergence est le produit d’un acte, d’un acte humain. Pour Gessain et Manuguerra, par contre, parce que les premiers contacts entre l’humain et l’agent infectieux aboutissent très souvent à l’élimination du microbe par le système immunitaire ; parce que la persistance de l’infection chez l’hôte, signalant une possible émergence est un fait rare ; parce qu’encore plus rarement la dissémination de l’agent dans une nouvelle population sanctionne une émergence réussie, les activités humaines sont moins une cause à proprement parler qu’une occasion de l’émergence des maladies, une causalité, sans doute, mais adjacente et, pour tout dire, secondaire.. Ainsi pour Morse, l’humain fait émerger de nouveaux virus tandis que pour Gessain et Manuguerra, il laisse émerger des virus jusque-là inconnus. Dans cette dernière approche l’histoire sociale n’est au mieux que tangente à l’histoire naturelle. Lors de la conférence de 1989, Joshua Lederberg a prévu les résistances intellectuelles qui s’opposent à la doctrine des maladies émergentes. En effet l’idée de nouveaux virus porte en elle une menace effrayante, celle d’une nature qui ne serait pas nécessairement bénigne.. De là, peut-être, les réticences françaises. Aujourd’hui, en Amérique, les sciences sociales ont peut-être cessé d’être les voyageuses de la banquette arrière ; en France aussi, non sans qu’il ait fallu plus longtemps avant que le qualificatif de « sociales » cesse d’être péjoratif1-207....
Quelques définitions Émergence En français le concept d'émergence est utilisé dans plusieurs champs de la connaissance (philosophie, économie, zoologie, botanique, anatomie, physique, géologie). Dans le domaine médical il apparaît en anatomie au pour décrire le point de sortie, d'apparition, d'un nerf à la surface du cerveau ou de la moelle épinière. En physique il désigne la sortie d'un rayonnement hors d'un milieu.. On retiendra le principe d'apparition et de soudaineté d'un phénomène .. Dans l'histoire récente du concept d'émergence en médecine il faut citer encore le débat entre les tenants de l'émergence de connaissances qui s'opposent aux tenants de l'émergence de maladies (ou émergence vraie), c'est cette dernière qui s'imposera progressivement37-39..