vignette|Une jeune buse à queue rousse mange un campagnol de Californie La souffrance des animaux sauvages est la souffrance vécue par les animaux non humains dans la nature par des causes telles que les maladies, les parasites, les blessures, la famine, les catastrophes naturelles, et la prédation. La souffrance des animaux sauvages a toujours été examinée dans le contexte de la philosophie de la religion comme une instance du problème du mal Plus récemment, un certain nombre de chercheurs ont examiné l'ampleur du problème à partir du point de vue de la philosophie morale et se demandent quelles mesures pourraient être prises pour la prévenir. Ces personnes appartiennent souvent à la mouvance RWAS ("Reducing Wild Animal Suffering").

Il y a des désaccords considérables autour de ce point, car beaucoup pensent que l'intervention humaine dans la nature serait contraire à l'éthique ou irréalisable.

On peut noter que même si le cas de la prédation a souvent été le point de départ de la réflexion sur la souffrance des animaux sauvages, beaucoup d'auteurs s'intéressent à l'intégralité de la vie des animaux sauvages.

Étendue de la souffrance dans la nature Dans son autobiographie, Charles Darwin a reconnu que l'existence d'une souffrance importante dans la nature est entièrement compatible avec le fonctionnement de la sélection naturelle, mais a maintenu que le plaisir était le principal moteur des comportements favorisant l'adaptation. Le biologiste évolutionniste Richard Dawkins a contesté cette affirmation de Darwin dans son livre Le fleuve de la vie faisant valoir que la souffrance dans la nature doit être étendue en raison de l'interaction des mécanismes évolutifs suivants: La Théorie du gène égoïste : les gènes sont totalement indifférents au bien-être individuel des organismes aussi longtemps que l'ADN est transmis. La Survie du plus apte : la compétition pour les ressources limitées a pour effet que la majorité des organismes meurt avant de transmettre leurs gènes. Le concept de Catastrophe malthusienne – les périodes d'abondance au sein d'un écosystème donné mènent éventuellement à une surpopulation et à un effondrement de la population.

À partir de cela, Dawkins conclut que le monde naturel doit nécessairement contenir des quantités énormes de souffrance animale, comme une conséquence inévitable de l'évolution Darwinienne. Pour illustrer ceci il écrit: vignette|Une portée de souris avec leur mère. La reproduction de la souris suit une stratégie de sélection r, avec de nombreux enfants, une courte gestation, peu de soins parentaux, et un court intervalle de la naissance jusqu'à la maturité sexuelle. . Sur cette base, d'autres ont fait valoir que la prédominance de la stratégie évolutive r dans la nature indique que la durée de vie moyenne d'un animal sauvage est susceptible d'être très courte et de finir avec une mort douloureuse. De ce point de vue, la durée de vie moyenne d'un animal sauvage doit donc contenir plus de souffrance que de bonheur, une mort douloureuse l'emportant sur les courts moments de bonheur vécus durant leur courte vie.

Dans Bambi or Bessie: Are Wild Animals Happier? Christie Wilcox fait valoir que les animaux sauvages ne semblent pas être plus heureux que les animaux domestiques, en se basant sur leurs niveaux de cortisol et de réaction au stress plus élevés. De plus, contrairement aux animaux domestiques, la satisfaction des besoins des animaux sauvages n'est pas assurée par des humains. L'économiste spécialisé dans le bien-être Yew-Kwang Ng a écrit que la dynamique évolutive peut conduire à un niveau de bien-être plus bas que nécessaire pour maintenir un équilibre démographique.

Approche historique

Histoire de la préoccupation pour les animaux sauvages Le philosophe allemand Arthur Schopenhauer insistait fréquemment sur l'étendue de la souffrance dans la natureSchopenhauer, Arthur, Le monde comme volonté et représentation, livre II, chapitre XXVIII. "Quiconque souhaitant sommairement mettre à l’épreuve l’idée que dans le monde, la jouissance dépasse la douleur, voire que les deux sont égales, devrait comparer les émotions d’un prédateur avec celles de sa proie."Schopenhauer, Arthur. (1851) 2000 Parerga and Paralipomena: Short Philosophical Essays, translated by Eric F.J. Payne. Oxford: Oxford University Press.

Dans son essai "Sur la Nature", le philosophe utilitariste John Stuart Mill a écrit à propos de la souffrance dans la nature et du devoir de lutter contre elle : L'écrivain anglais et naturaliste Henry Stephens Salt a écrit un chapitre entier sur le sort des animaux sauvages, dans son livre "Animal's Rights: Considered in Relation to Social Progress". Il écrit : Salt soutenait que les humains sont justifiés de tuer des animaux sauvages en légitime défense, mais que "[...] nous ne sommes pas justifiés de tuer sans nécessité - encore moins de torturer - quelque créature innocente que ce soit". Il avançait que ceci s'applique également aux insectes : "Nous sommes incapables de donner la vie et ne devons donc pas l'enlever à l'insecte le plus répugnant sans raison".

En 1991, le philosophe de l'environnement Arne Naess a critiqué ce qu'il appelait "le culte de la nature" dans les attitudes contemporaines et historiques face à la souffrance dans la nature. Il soutenait que nous devons confronter la réalité de la vie sauvage et que nous devrions être préparés à interférer avec les processus naturels lorsque possible pour soulager la souffrance dans la nature.

Pertinence pour le problème du mal en théologie Le problème du mal a été étendu au-delà des affaires humaines pour inclure la souffrance des animaux au cours de l'évolution. Il s'agit d'une difficulté additionnelle puisque les animaux ne sont pas coupables du péché originel.

Argument pour l'intervention Certains penseurs se sont demandé si nous devrions accepter les torts subis par les animaux sauvages ou tenter d'agir pour les prévenir. Le fondement moral pour les interventions visant à réduire la souffrance des animaux sauvages peut être basé sur le concept de droits ou sur celui de bien-être. Du point de vue de la théorie des droits, si les animaux ont un droit à la vie ou à l'intégrité physique, l'intervention pourrait être nécessaire pour empêcher que ces droits soient violés par d'autres animaux.

Du point de vue de la théorie du bien-être, un devoir d'intervenir peut être établi s'il est possible de prévenir une portion de la souffrance sans en causer davantage. Les défenseurs de l'intervention dans la nature soutiennent que la non-intervention est incohérente avec chacune de ces approches.

Critiques de l'idée d'intervention, et réponses

Les écosystèmes comme bons en soi Holmes Rolston III soutient que seule la souffrance non-naturelle est une mauvaise chose et que les humains n'ont pas le devoir d'intervenir dans les contextes naturels Il se réjouit de l'existence des carnivores dans la nature en raison de leur influence sur les écosystèmes. D'autres ont soutenu que les humains ont un devoir de protéger les autres humains de la prédation parce que les sociétés humaines font partie du monde culturel plutôt que du monde naturel et que des règles différentes s'appliquent à ces situations différentes. D'autres encore affirment que les proies remplissent leur fonction naturelle.

La souffrance des animaux sauvages comme reductio ad absurdum L'idée que les humains seraient également obligés d'intervenir dans la nature a été avancée comme un reductio ad absurdum contre le mouvement pour les droits des animaux. Le raisonnement est le suivant : si les proies ont des droits, les humains seraient obligés d'intervenir dans la nature pour protéger leurs droits, ce que certains jugent absurde Une objection à cet argument consiste à souligner que l'on ne présente pas l'intervention dans la nature pour sauver des humains de la prédation comme étant absurde, ce qui reviendrait à traiter les animaux non-humains de façon différente sans justification.

D'autres objections au reduction ad absurdum existent. dit que la majeure raison pour laquelle nous trouverions absurde de nous opposer à la prédation, c'est que nous voulons garder les choses à leur place dans la nature, raison qui a notamment été formulée contre l'émancipation des noirs, contre le contrôle des naissances, et contre les droits politiques des femmes. Il note aussi que selon toutes les manières dont on définit ce qui est absurde (absurdité logique, factuelle, contextuelle, théorique, contre nature, pratique), on ne peut pas effectuer de reduction ad absurdum efficace contre le mouvement des droits des animaux.

L'idée de souveraineté des animaux sauvages Pour certains auteurs, comme Sue Donaldson et Will Kymlicka dans Zoopolis, les humains ne devraient pas effectuer d'intervention massive chez les animaux sauvages car cela nuirait à leur capacité à se gouverner eux-mêmes, et ce serait accaparer la souveraineté des animaux sauvages. Christiane Bailey, quant à elle, soutient que certains animaux sauvages, notamment les animaux prosociaux, ont les critères suffisants pour être considérés comme des agents moraux, c'est-à-dire des individus capables d'émettre des jugements moraux et d'avoir des responsabilités. Intervenir pour leur bien serait donc réduire les animaux sauvages à des êtres incapables de prendre des décisions par eux-mêmes.

Cependant, d'autres auteurs rejettent cette idée. Oscar Horta souligne le fait que même si certains individus peuvent former des groupes souverains, la grande majorité des animaux sauvages sont soit des animaux solitaires, soit des r-sélecteurs, dont la population varie grandement d'une année à l'autre et dont la plupart des interactions seraient l'amensalisme, le commensalisme, l'antagonisme ou la compétition. La plupart des animaux sauvages ne formeraient donc pas de communautés souveraines si l'on reprend les critères établis pas Donaldson et KymlickaHorta O. Zoopolis, Intervention and the State of Nature, 2013, http://www.stafforini.com/docs/Horta%20-%20Zoopolis,%20intervention,%20and%20the%20state%20of%20nature.pdf.

Analogie avec le colonialisme Estiva Reus, dans son essai « Éliminer les animaux pour leur bien: promenade chez les réducteurs de la souffrance dans la nature », relève le voisinage qui existe, sous un certain angle, entre l’esprit qui animait les défenseurs du colonialisme comme facteur de progrès pour les peuples colonisés, et celui qui inspire les partisans de la réforme de la nature dans l’intérêt des animaux sauvages: les tenants des deux positions estiment avoir le droit et le devoir, du fait de leurs compétences supérieures, de modeler l’existence d’êtres incapables de remédier par leurs propres moyens  aux maux qui les accablent. Cependant, Thomas Lepeltier note que « si la colonisation est à critiquer c’est parce que, au-delà des beaux discours, elle fut une entreprise de spoliation et d’exaction s’exerçant avec une très grande cruauté ». Or, les interventionnistes n'interviennent pas dans les milieux naturels à leur profit, car, dit l'auteur, les interventionnistes n'auraient rien à gagner en intervenant dans la nature. Il avance aussi l'idée que les interventionnistes seraient conscients de leurs doutes par rapport aux animaux sauvages, et qu'il n'agiraient pas en les considérant comme des êtres rudimentaires et simples à comprendre, contrairement à la vision qu'auraient pu avoir les anciens colonisateurs vis-à-vis des populations colonisées.

Critiques sur la mise en pratique de l'intervention