La guerre civile géorgienne de 1462-1490, aussi connue sous le nom de guerre du triumvirat géorgien, est un conflit militaire dans le royaume de Géorgie au cours de la seconde moitié du . Débutant sous le règne de Georges VIII, elle se prolonge sous Bagrat VI puis Constantin II et touche le pays entier, avec des affrontements en Abkhazie, Svanétie, Iméréthie, Samtskhé, Karthli, Mingrélie et Kakhétie.

La guerre débute dans les années 1460 à la suite des poussées séparatistes de la principauté septentrionale de Samtskhé, avant de déboucher sur une série de conflits séparatistes opposant le gouvernement central de Tbilissi à des prétendants royaux en Iméréthie et en Kakhétie. Pendant trois décennies, la Géorgie s'appauvrit et s'affaiblit. En 1490, la paix est conclue à la suite de la division formelle du royaume de Géorgie en quatre États indépendants et met ainsi fin à ce royaume existant depuis le .

Le conflit se déroule dans un contexte de changements géopolitiques majeurs dans le Proche-Orient, notamment la chute des empires byzantin en 1453 et de Trébizonde en 1461 face à la montée en puissance de l'Empire ottoman. Simultanément, les tribus turcomanes encouragent les divisions politiques au sein de la Géorgie afin de faciliter la conquête du pays.

Contexte historique Situation extérieure À l'orée de la seconde moitié du , le royaume de Géorgie est le plus puissant État du Caucase après la renaissance observée sous le règne d'Alexandre , surnommé le Grand (1412-1442)À la mort d'Alexandre , le royaume de Géorgie domine tout le Caucase, hormis le Chirvan, le Chemkhalat de Tarki et les confédérations des tribus montagnardes de Circassie.. Toutefois, la région continue à souffrir, deux siècles après la première invasion mongole, des massacres et des destructions organisées par le seigneur de guerre Tamerlan dans les années 1400Tamerlan organise huit invasions en Géorgie jusqu'à sa mort en 1405. Tandis que le nombre total de ses victimes géorgiennes n'est pas connu, les historiens contemporains font part de nombreuses tragédies, telle que la destruction de 700 villages lors de sa dernière invasion.. De plus, contrairement à la situation géopolitique lors de l'Âge d'or géorgien du , les puissances bordant la Géorgie se renforcent, formant une menace bien plus importante. En particulier, les tribus turcomanes de Perse s'unifient pour fonder la fédération Qara Qoyunlu, un empire qui saccage la Géorgie à partir des années 1410Les invasions du Qara Qoyunlu mènent à la mort de deux rois géorgiens consécutifs : Georges VII et Constantin ..

En 1453, l'Empire ottoman, basé en Anatolie, prend Constantinople, mettant fin à l'Empire byzantin, le siège du christianisme orthodoxe depuis le . Cet évènement, suivi par la prise de Trébizonde en 1461, isole la Géorgie du monde occidental et le royaume devient le seul pays chrétien du Proche-Orient, ce qui pousse les nobles géorgiens à s'unir temporairement afin d'inciter les puissances d'Europe occidentale à s'engager dans une nouvelle croisade.. Cet effort s'évanouit rapidement, les Européens refusant de voir dans les Ottomans une menace et la Géorgie se retrouvant à la merci des Turcomans de Perse.

Le recul du commerce international, la disparition des alliés culturels du royaume et les menaces grandissantes aux pieds du Caucase ne font que semer la pauvreté et la désolation à travers la Géorgie, offrant un contexte idéal aux nobles souhaitant gagner plus de pouvoir.

Division de la Géorgie thumb|left|La décision du roi Alexandre de diviser l'administration de la Géorgie entre ses trois fils est vue comme la fin de l'unité géorgienne. Afin de protéger le pouvoir du gouvernement central sur les provinces du royaume, Alexandre désigne en 1433 ses trois fils, Démétrius, Vakhtang et Georges, comme rois associés, s'inspirant de l'ancienne tradition byzantine de nommer les héritiers au trône impérial comme co-empereurs.. Ensemble, les souverains se partagent la gouvernance du pays et Démétrius Bagration prend en charge la Géorgie occidentale, tandis que son frère Georges administre la Kakhétie au nom de Tbilissi.

Toutefois, cet arrangement dure peu. En 1442, Alexandre abdique et se retire dans un monastère, laissant la principale couronne à son fils aîné, Vakhtang IV.. Celui-ci règne pendant quatre ans, période marquée par la domination des nobles les plus puissants, qui obtiennent une certaine autonomie après avoir menacé la paix civile. Il meurt sans héritier en 1446, laissant le trône à ses deux frères cadets, qui doivent se partager un royaume divisé. Démétrius III, successeur légitime de Vakhtang IV, reçoit le duché de Samokalako., tandis que Georges VIII devient le roi de Kakhétie et de Karthli, avant de contrôler la totalité du royaume après la mort de Démétrius en 1453..

À l'ouest, le pouvoir de Tbilissi recule tout au long du . Les duchés de Svanétie, d'Abkhazie et de Gourie, ainsi que la Mingrélie, dont ils dépendent, deviennent de plus en plus autonomes malgré les tentatives du gouvernement central de reprendre le contrôle des côtes de la mer Noire. En 1401, le royaume de Géorgie occidentale est envahi et annexé par le souverain Georges VII. Alexandre crée le duché de Samokalako en 1414 pour s'allier les héritiers de l'État sécessionniste. ; mais cet arrangement n'est pas confirmé par Bagrat Bragration, qui devient duc de Samokalako en 1455.

La principauté septentrionale de Samtskhé, dirigée par la dynastie Djaqeli, est la première à quitter officiellement l'union géorgienne à l'arrivée au pouvoir du prince Qvarqvaré II en 1451. Celui-ci proclame l'indépendance religieuse de son État en confisquant les édifices du Catholicossat de Géorgie, interdisant toute mention du roi et du patriarche géorgien dans les églises sous sa juridiction et remplace les membres du clergé géorgiens par des prêtres de Grèce ou d'Antioche. Cette scission n'est que temporaire et une réplique sévère du Catholicossat de Géorgie force Qvarqvaré II à renoncer à ces ambitions..

Guerres civiles Révolte occidentale L'historiographie moderne ignore partiellement les origines de la rébellion en Géorgie occidentale qui marque le début de la guerre civile. D'après les historiens Nodar Assatiani, Kalistrat Salia et Donald Rayfield, les premiers signes de désaccord entre le roi Georges VIII et ses vassaux apparaissent au début des années 1460, lorsque le prince Qvarqvaré III de Samtskhé décide de lever une coalition contre l'Empire ottoman, un État dont la puissance grandit depuis la chute de Constantinople, mais trop éloigné de la Géorgie centrale pour inquiéter la couronne de Tbilissi.. Le prince Qvarqvaré III choisit de s'allier avec Uzun Hasan, souverain de la fédération turcomane Aq Qoyunlu et ennemi occasionnel de Georges VIII, pour se défendre contre les Ottomans. Cette alliance ne parvient pas à prévenir la chute du dernier bastion byzantin, Trébizonde, en 1461, et Uzun Hasan se révèle un allié dangereux en organisant un raid militaire contre le Samtskhé, tuant des prêtres orthodoxes, dévastant certains villages et battant les troupes de Georges VIII.

Malgré l'échec de cette alliance, les relations entre Tbilissi et le Samtskhé ne se rétablissent pas. Le duché de Samokalako, qui soutient la coalition anti-ottomane, est supprimé par le gouvernement central, ce qui est le point de départ du conflit militaire. Toutefois, d'après l'historien français Marie-Félicité Brosset et le prince Vakhoucht Bagration, la révolte qui débute en 1462 a une origine cachée. Il l'impute à Qvarqvaré III, proche de Georges VIII, mais qui profite des ambitions royales du jeune duc Bagrat de Samokalako pour faire avancer ses projets.. Bagrat, gouvernant l'Iméréthie au nom du roi depuis 1455, est un membre de la dynastie royale des Bagrations et un cousin proche de Georges VIII, surpris par la révolte du duc.

Bagrat, renforcé par le soutien du Samtskhé, s'allie aux puissants Liparit de Mingrélie et Mamia II de Gourie, ainsi qu'aux souverains d'Abkhazie et de Svanétie. Grâce à cette aide militaire, il réussit à conquérir les forteresses dépendant de Georges VIII à travers la Géorgie occidentale et à recevoir l'allégeance de nombreux petits nobles, y compris en Karthli., la région autour de Tbilissi. En 1462 (ou 1463.), Georges VIII et ses forces royales traversent les montagnes de la rangée du Likhi et envahissent l'Iméréthie, réclamant, d'après Brosset, le soutien militaire du Samtskhé.. Qvarqvaré III conduit une légion militaire en Iméréthie mais reste stratégiquement à l'écart du conflit. Georges VIII et son armée se heurtent aux forces rebelles, commandées Bagrat de Samokalako, près du village de Tchikhori, à l'est de Koutaïssi. Bagrat remporte une victoire décisive, forçant Georges VIII à retourner en Karthli..

thumb|left|La rangée du Likhi devient la frontière de facto entre les royaumes de Géorgie occidentale et orientale. Tandis que Koutaïssi, la capitale régionale, reste temporairement sous le contrôle de Georges VIII, Bagrat prend la en quelque temps. Au monastère de Ghélati, il se fait couronner roi de Géorgie occidentale et prend le titre de Bagrat II, séparant officiellement les régions à l'ouest du Likhi du reste du royaume géorgien. Les ducs de Mingrélie, de Gourie, d'Abkhazie et de Svanétie, qui assistent au couronnement, font allégeance au nouveau monarque, qui l'élèvent au titre de « prince » (, mt'avari), les exonérant de toute obligation fiscale, et transformant la Géorgie occidentale en une fédération de principautés qui ne fera que s'affaiblir à travers les siècles.

Domination du Samtskhé Le Samtskhé profite largement de la guerre entre les moitiés occidentale et orientale de la Géorgie et forme une large autonomie, sous la domination du prince Qvarqvaré III Djaqeli. Celui-ci commence à prendre le titre de mep'e (, traduit par « roi »). et lance sa propre série de monnaie avec un atelier de fabrication basé dans sa capitale, Akhaltsikhé. Afin de réduire son succès, Georges VIII de Géorgie envahit le Samtskhé en 1463 et parvient à vaincre Qvarqvaré III lorsque les vassaux de ce dernier se rangent derrière le monarque géorgien.

À la suite de sa défaite, Qvarvaré III se réfugie auprès de Bagrat II, le nouveau roi de Géorgie occidentale. Ce dernier autorise le prince déchu à utiliser ses troupes et une armée d'Iméréthie confisque le Samtskhé des mains de Georges VIII la même année. De nouveau au pouvoir à Akhaltsikhé, le prince décide de prendre sa revanche sur ses vassaux qui s'étaient mis du côté du gouvernement central lors de l'invasion et, avec la bénédiction de Bagrat II, forme une alliance avec le prince Kakhaber II de Gourie. Épaulé par des mercenaires d'Iméréthie et de Gourie, Qvarqvaré III traverse le Samtskhé et la province septentrionale de Clardjethi, forçant la soumission des forteresses de ces contrées. Tandis que certains nobles prêtent allégeance au prince, nombreux sont exécutés et d'autres partent en exil, dont le seigneur Zaza de Panskerthi, qui devient conseiller au roi Georges VIII. En gage de remerciement, Kakheber de Gourie reçoit les territoires d'Adjarie et de Tchanethi.

thumb|Le lac Paravani est le lieu d'une bataille entre Georges VIII et le Samtskhé.

En 1465, Georges VIII décide de s'engager dans une nouvelle invasion du Samtskhé. Ayant l'avantage militaire sur le prince, il offre à Qvarqvaré III une négociation de paix, garantissant la survie de la famille Djaqeli en échange du retour des territoires rebels au sein du royaume. À la suite du refus du prince, Georges VIII inflige une nouvelle défaite à Qvarvqvaré lors d'une bataille au lac Paravani, ce qui mène à une ultime résistance des gardes du prince, qui parviennent à vaincre l'entourage royal et à s'enfuir en prenant Georges VIII comme otage.