L'Histoire populaire des sciences est un livre d'histoire populaire des sciences écrit et publié par l'historien Clifford D. Conner (1941-). en 2005 aux États-Unis, traduit et publié en France en 2011.

Présentation de l'ouvrage Clifford D. Conner s'oppose à la vision commune de l'histoire des sciences, qui voudrait que le mérite des grandes avancées scientifiques revienne exclusivement à quelques grands hommes, tels que Galilée, Newton ou Einstein, qui auraient subitement révolutionné leur discipline d'expertise grâce à leur seul génie. La thèse principale de l'auteur est que, au moins jusqu'à l'époque moderne, le développement des techniques ou technologies est moins le fait d'individus appartenant à une élite savante, que de collectivités composées d'anonymes de milieux populaires, tels que les artisans et les ouvriers. Pendant des dizaines voire des centaines de millénaires, l'avancée scientifique s'est produite sous la contrainte de survie (ou de meilleure survie possible) des populations. Le corollaire de cette thèse est que l'élite d'experts aurait ensuite usurpé la paternité de ces découvertes, souvent de manière violente, et se les serait appropriées à son avantage, mais au détriment des masses anonymes. Clifford D. Conner s'inscrit donc explicitement dans l'héritage d'Edgar Zilsel, philosophe des sciences qui défend dès la fin des années 1930 que la science moderne était née lorsque quelques académiciens ont récupéré et se sont attribué les méthodes et les connaissances d'ouvriers et d'artisans, puis les ont détournés pour développer une industrie ayant fini par ruiner ces mêmes ouvriers et artisans.

Plan et résumé de l'ouvrage Après un chapitre introductif qui explique la démarche de l'auteur à travers une réflexion historiographique et terminologique, l'ouvrage examine les avancées scientifiques en suivant globalement l'ordre chronologique, de la préhistoire aux complexes scientifico-industriels du . Quelles sciences ? Quelle histoire ? Quel peuple ? La préhistoire : Les chasseurs-cueilleurs étaient-ils stupides ? Quel miracle grec ? Marins hauturiers et sciences nautiques. Du au : Par qui la révolution scientifique fut-elle faite ? Du au : À qui profita la révolution scientifique ? Le : L'alliance du capital et de la science. Le et après : Le complexe scientifico-industriel.

Préhistoire La longue hominisation (homo habilis, homo sapiens, humanité) passe par la production (la main habile, l'intelligence au quotidien), la conservation, la transmission de savoirs et savoir-faire par des collectivités sans écriture et responsables. La réflexion s’appuie sur les progrès en archéologie et paléontologie (chaîne opératoire), les récits (admiratifs, dépréciatifs…) des découvreurs et explorateurs lors des grandes découvertes, la meilleure connaissance ethnologique, ethnographique, anthropologique des peuples autochtones et peuples isolés, dont subsistent des résidus des savoirs ancestraux. Par exemple, les Bochimans, les Aborigènes d'Australie,  les Papous, les Austronésiens, et autres peuples premiers.

Le texte ne parle pas de génocide culturel, d’ethnocide, ni d’ethnoscience, mais évoque les auteurs anglophones, dont Charles Darwin, Stephen Jay Gould, ou Marshall Sahlins (Âge de pierre, âge d'abondance (1976).

Les savoirs traditionnels (patrimoine culturel, patrimoine culturel immatériel) reposent sur des pratiques empiriques exigeant des raisonnements hypothético-déductifs, concernant la vie quotidienne des chasseurs-cueilleurs du paléolithique : domestication du feu, chasse, pêche, peausserie, cueillette (récolte, fenaison de fourrage). Procédés, outils, objets supposent des connaissances organisées des milieux (faune, flore, paysages, cosmos…), permettant également l'invention de remèdes, médicaments, traitements (médecine non conventionnelle, tradipraticien, herboristerie)

Par exemple, le peuplement de l'Océanie, préhistorique, suppose des techniques de fabrication de bateaux, de navigation : archéoastronomie, compas stellaire, géographie, cartographie, analyse de la houle...

La vie courante est faite de certaines connaissances en poterie, céramique, métallurgie (métallurgie préhistorique), mines (techniques minières préhistoriques), fonderie (cuivre, bronze, fer…), tissage, soit la presque totalité des artisanats et arts, d'avant même la révolution néolithique et ses méthodes empiriques de manipulation génétique (ethnobotanique, domestication, sédentarisation), agriculture, maraîchage, élevage, transformation alimentaire (de produits toxiques), puis calcul, numération, comptabilité, lecture / écriture.

Plus tard viennent les grandes pyramides et le temple maya de Chichén Itzá, qui signent « L'accaparement des connaissances de la nature par des élites sociales… et la formation des premières élites scientifiques » (), possibles dans des États structurés.

Antiquité et Moyen-Âge Le développement des sciences (au sens occidental moderne courant) s’est effectué au moins avant la modernité sur divers socles d’expériences, pratiques, méthodes, procédés antérieurs, établis, maintenus, transmis par des cultures orales... pour la plupart disparues.

À l'époque moderne, autour de Karl Otfried Müller (1797-1840) et de l’Université de Göttingen, a été créée la doctrine du miracle grec, par philhellénisme suspect (de pureté raciale, aryenne) contre une partie des origines égyptiennes, mésopotamiennes, sémites du formidable développement commercial d'abord de l'Ionie (puis de la Grande Grèce) : Présocratiques, Corpus hippocratique.

Le mythe grec et athénien a été un peu bousculé par Martin Bernal, avec son Black Athena (1987) : artisans illettrés, activités techniques, verrerie, construction navale, architecture, chirurgie égyptienne (papyrus Edwin Smith)

La critique porte sur la responsabilité de Platon dans l’idolâtrie des mathématiques, l’élitisme, le noble mensonge. L'héritage platonicien a certes été modéré par Aristote, mais aristotélisme, époque hellénistique, scolastique ont été autant de contretemps au développement des sciences. Seuls sont acceptables les chimistes alexandrins (alchimie gréco-alexandrine).

Des sciences romaines, on peut retenir l’encyclopédisme (Pline l’Ancien, Diodore de Sicile), la géographie (Ptolémée), l’architecture (Vitruve), l’urbanisme dont l’hydraulique (aqueduc), la médecine (Gallien)...

Les ténèbres médiévales n’existent pas dans les sciences arabo-musulmanes, héritières des sciences et techniques grecques et chinoises, avec transmission, commentaires, applications, développements : techniques arabes au Moyen Âge puis sciences et techniques dans l'Empire ottoman, liste de scientifiques et de disciples musulmans, liste de mathématiciens arabo-musulmans, mathématiques arabes, alchimie en Islam, médecine arabe...

De la Chine trop oubliée, réévaluée à partir de Joseph Needham (1900-1995), les artisans et maîtres-artisans sont à l'origine des Quatre grandes inventions de la Chine antique, alchimie taoïste, mathématiques chinoises. L'histoire des sciences et techniques en Chine mérite vite l'attention occidentale : poudre à canon, papier, boussole, soie, céramique, porcelaine, architecture, construction navale, ponts suspendus, horlogerie, acier, forage pétrolier, charrue chinoise, semoir, compas magnétique...

Sciences et techniques dans l'Empire byzantin et sciences indiennes sont un peu oubliées.

L'important reste que la fin du Moyen-Âge est marquée par l'ouverture de l'Europe au commerce international. Cela fut rendu possible par une longue histoire de marins, hauturiers ou non : marins phéniciens et carthaginois, marins babyloniens, marins grecs et romains (Pythéas, Euthymènes, Scylax de Caryanda, Androsthène, Isidore de Charax, Colæos, Archias de Pella, Démodamas de Milet, Hippalos (le Périple de la mer Érythrée), commerce entre Rome et l'Inde, marins persans, marins arabes, marins génois, marins vénitiens, (marins chinois, marins austronésiens)...

Lors des grandes découvertes, la connaissance des vents et des courants océaniques (dont le principe des marées) est la réinvention de connaissances anciennes, dont le gyre sud-atlantique, le gyre de l'océan Indien, le gyre subtropical du Pacifique nord. Une partie des connaissances a été transmise : Carta Pisana (v. 1275), atlas catalan (1375) et autres portulans. Puis les pêcheurs européens ont, sans qu'on leur demande, découvert les courants (Gulf Stream) et autres connaissances (arpentage, astronomie) nécessaires à la pêche à la baleine (Portugal, États-Unis (Nantucket) et à la morue : colonisation basque des Amériques, apogée de la pêche à la morue (1630-1713).

Modernité Alexandre Koyré (1892-1964), inventeur du terme (vers 1930, plus que la notion) de révolution scientifique, se serait égaré à la fois sur Platon et sur Galilée : l'expérimentation précède l'explication scientifique ; le développement des mathématiques est stimulé par les marchands, les ingénieurs, les fabricants d'instruments, les architectes, etc. Robert Hooke (1635-1703), scientifique empiriste baconien est conscient des contributions scientifiques des artisans, tout comme René Descartes (1596-1650), appelant à l'étude systématique des avoirs artisanaux, ou (1552-1608), ou Cornelis Drebbel (1572-1633), ou encore Roger Bacon (1214-1294).

Astrolabe, chronomètre, chambre noire, perspective, lunette astronomique, télescope, microscope optique... En 1957, se tient une conférence Savants contre artisans, et les savants l'emportent, à tort. Cela seul justifierait de réaliser, après Edgar Zilsel (1891-1944) une Histoire populaire des sciences médicales, une Histoire populaire de la métallurgie, une Histoire populaire de l'astronomie... pour réhabiliter la méthode expérimentale, la démarche expérimentale de la méthode scientifique, que s'appuie sur ces choses qui ont été découvertes par des artisans illettrés (1668, Joseph Glanvill (1636-1680)). Le mécanisme contre le conservatisme universitaire.

La médecine redevient populaire, grâce à l'imprimerie et à la gravure, à partir du traité d'anatomie d'André Vésale De humani corporis fabrica (1543) en raison de ses illustrations dues à des graveurs anonymes. La botanique a été renouvelée grâce aux illustrations de l'herbier illustré Herbarum vivae eicones (1530-1536) de Otto Brunfels, et de l'herbier illustré De historia stirpium commentarii insignes (1542) de Leonhart Fuchs où le latin des textes est oublié au profit des gravures. Les livres de médecine deviennent accessibles en langue vernaculaire (n'importe quelle langue courante, donc hors latin), en manuscrit puis en imprimé, contre les universités et les charlatans : Walther Hermann Ryff (1500-1548), Paracelse (1493-1541), Ambroise Paré (1510-1590), Jakob Nufer (1460 ? - 1540 ?), ou Antoni van Leeuwenhoek (1632-1723), et tous ceux qui inventèrent d'autres médecines, comme Samuel Hahnemann (1755-1843), Samuel Thomson (1769-1843), Vincenz Priessnitz (1799-1851)...

Pour la métallurgie : Georgius Agricola ou Georg Bauer (1494-1555), Vannoccio Biringuccio (1480-1539), Galilée (1564-1642) pour la balistique...

Pour l'astronomie : William Gilbert (1544-1603), mais aussi Tycho Brahe (1546-1601), ses très nombreux assistants (et sans latin), ses très nombreux instruments.

Pour la géologie : le céramiste Bernard Palissy (1510-1590)

Richard Boyle (1612-1698) a peut-être, avec (1552-1608), le mieux appliqué les idées de Bacon, d'apprendre auprès des artisans.

À la mort de Tycho Brahe, en 1701, son importante équipe de savants et d'artisans se répand en Europe, et participe à des académies expérimentales, comme celle, plus anciennes, (Académie des secrets), puis l'Académie des Lyncéens (1603), de Giambattista della Porta (1535-1615), et autres adeptes de la philosophie naturelle, comme Girolamo Ruscelli (v. 1500-1566) , ou encore l'Accademia del Cimento.