Lisandro de la Torre (Rosario, 1868 – Buenos Aires, 1939) était un homme politique, avocat, journaliste et essayiste argentin, fondateur en 1914 du parti politique de centre droit Parti démocrate progressiste (PDP).

Issu de la haute bourgeoisie de la province de Santa Fe, De la Torre entreprit, en dépit de ses propensions littéraires et philosophiques, des études de droit à Buenos Aires. Sans doute sous l’influence des philosophies progressistes de Taine, de Renan et de Spencer, il se distancia de son milieu d’origine et s’engagea dans les rangs du parti radical UCR. Il prit une part très active dans les deux révolutions radicales de la fin du dirigées contre le régime conservateur, mais répudia bientôt l’abstention révolutionnaire pour privilégier une opposition formelle dans le strict cadre des institutions, moyennant certes que celles-ci fussent dûment démocratisées, par des institutions adéquates fermement ancrées dans la constitution. S’étant brouillé avec Yrigoyen, alors l’homme fort de l’UCR, il cofonda en 1908 le parti centriste provincial Ligue du sud, préfiguration du PDP national, constitué quelques années plus tard. Le parti, dont l’électorat se composait principalement de la petite bourgeoisie, d’artisans, de petits propriétaires terriens (souvent d’origine Italienne) de sa province natale de Santa Fe, sut s’implanter solidement dans le sud de la province et dans la ville de Rosario. Battu en 1916 par le même Yrigoyen aux premières élections présidentielles tenues au suffrage universel en Argentine, il fut en revanche élu en 1921 à siéger dans l’assemblée constituante provinciale, laquelle élabora, largement sous son inspiration, une constitution parmi les plus progressistes de l’époque, en incorporant dans le bloc de constitutionnalité non seulement le fonctionnement démocratique, mais aussi un ensemble de mesures sociales (instruction publique, lutte contre le système latifondiaire, laïcité, sécurité sociale, suffrage féminin, etc.) ; ce texte cependant fut rejeté par le gouverneur radical de Santa Fe. L’une des propositions phare de De la Torre était la mise en place, sur l’ensemble du territoire argentin, de municipalités autonomes, qui forment selon De la Torre l’échelon fondamental de tout régime démocratique — sujet, du reste, de sa thèse de maîtrise en droit.

En 1926, alors qu’à Yrigoyen avait succédé à la tête de l’État le radical Alvear, c’est-à-dire le chef de file de la faction la plus conservatrice de l’UCR, De la Torre, en butte à la méfiance des socialistes, à qui répugnait toute coopération avec le PDP, et donc impuissant à mettre en œuvre ses idées, se retira de la politique. Au lendemain du coup d’État militaire de 1930, il participa, sur les instances de ses partisans, aux élections (frauduleuses) de 1931 et fut élu sénateur. Désormais adversaire déclaré de l’oligarchie, ayant déplacé son curseur vers la gauche, il s’efforça, en vain, de mettre sur pied une coalition (notamment avec le PS) pour faire pièce au régime en place et dut affronter seul la corruption, l’affairisme et la fraude électorale massive de la Décennie infâme. Désabusé, très affecté par la mort de son disciple Bordabehere (assassiné en pleine enceinte du sénat, pendant un débat houleux à propos du pacte Roca-Runciman), il quitta définitivement la scène politique en 1937 et mit volontairement fin à ses jours deux ans plus tard.

Jeunes années

De la Torre naquit à Rosario en 1868. Son père, originaire de Buenos Aires, fils d’immigré basque, mitriste, avait amassé une fortune d’abord comme commerçant, puis comme propriétaire d’une estancia sur la rivière Pavón, et avait failli, au lendemain de la bataille qui eut lieu à proximité de son domaine en 1861, être fusillé par les troupes d’Urquiza, mais fut sauvé grâce à l’intervention opportune de López Jordán, ancien ami à lui. Peu après, il épousa Virginia Paganini qui, cultivée et énergique, issue d’une famille portègne traditionnelle, était apparentée au révolutionnaire de 1810 Antonio Sáenz et aux Gutiérrez et connaissait le français à la perfection, s’employant à ce qu’au domicile des De la Torre l’on parlât les deux langues avec la même aisance.

Formation et thèse sur le régime municipal

vignette|200px|Lisandro de la Torre dans sa jeunesse.

Au terme de ses études secondaires au Colegio National de Rosario, De la Torre vint à Buenos Aires en 1886, dernière année de la présidence de Roca, dans le but de se former à la carrière d’avocat. Ce fut pourtant en grande partie par défaut, car le jeune De la Torre se sentait un penchant pour les lettres et la philosophie, mais ce type d’études ne pouvaient à l’époque être entreprises à Buenos Aires, où une faculté idoine ne devait être créée que plusieurs années plus tard. Son diplôme d’avocat obtenu, il tenta encore de s’adonner à sa vocation initiale en suivant des cours de perfectionnement en Europe, mais sur les instances de son père, il s’en revint bientôt après en Argentine. Néanmoins, pendant un temps, ces inclinations continueront à œuvrer dans son esprit, car, au moment où il s’engagea dans le combat politique au sein de l’Union civique radicale (UCR) et où il renonçait à l’exercice du métier d’avocat, il prononça à Rosario une conférence sur « le Roman contemporain », manifestant ainsi son intérêt pour la littérature, en particulier française (par l’influence de sa mère), parallèlement par ailleurs à un intérêt pour la médecine ; cette dilection pour les sciences humaines et exactes devait être supplantée par la passion politique, sans doute héritée de son pèreR. Larra (2001), Lisandro de la Torre: el solitario de Pinas, ..

Dans sa thèse de doctorat, qui lui perrmit d’obtenir son titre en 1888, il exposa une série d’idées qui devaient quelques années plus tard se matérialiser dans le projet politique de la future Ligue du sud à Santa Fe. Le jeune De la Torre attachait, dans la construction d’une société démocratique, une importance centrale à l’échelon communal. Ainsi p. ex. cita-t-il textuellement dans sa thèse Alexis de Tocqueville, quand celui-ci soulignait que « c’est dans la commune que réside la force et la vitalité des peuples libres ». Le bon fonctionnement de la commune constituerait une garantie contre le despotisme et son influence serait salutaire pour l’ensemble du corps social.

En 1900, De la Torre entreprit le premier de ses deux voyages aux États-Unis, périple lors duquel il s’adonna plus particulièrement à l’étude du régime municipal en vigueur là-bas. Ses deux visites dans ce pays exerceront une puissante influence sur sa pensée politique. En 1912, après qu’il eut été élu député national pour Santa Fe, sous l’étiquette de la Ligue du sud, il présenta un projet de loi sur le régime municipal. Dans un de ses discours devant la Chambre, il détailla les fondements de son initiative, tout en signalant que l’organisation municipale était un droit garanti par l’article 5 de la Constitution, mais qu’il incombait au Congrès de préciser ce droit et de le mettre en application sur tout le territoire national.

Pendant longtemps, la question municipale sera un cheval de bataille pour De la Torre. Plus tard, dans un des discours qu’il prononça devant le Congrès national, il fit observer que seuls quatre des 250 centres urbains de la province de Santa Fe étaient organisés en municipalité. Ces quatre villes – Rosario, Santa Fe, Casilda, Esperanza – représentaient 28% de la population de la province ; les 72 % restants – soit sur un total de – étaient privés de quelque organisation municipale que ce fût. Il y a lieu d’ajouter que les maires (intendentes) étaient alors désignés par le gouverneur, au même titre que les membres des commissions de développement des villages ; seuls les conseils de délibération de ces quatre villes étaient élus par ceux des habitants qui contribuaient à l’impôt. Le principe de l’autonomie municipale ne sera inscrite dans la constitution argentine qu’en 1994Selon son premier biographe Raúl Larra (Raúl Laragione à l’état civil), De la Torre, dont l’esprit avait été façonné par les lectures de Taine, de Renan et de Spencer, c’est-à-dire par la pensée positiviste de la fin du , et qui sut également rester en contact continu avec le progrès scientifique, « assimila les réalités sociales de son temps et de sa terre, afin de se mettre à leur service, en oubliant ses propres intérêts » ; ayant fait sien le « concept évolutionniste », il sera poussé, sous la pression des événements, « vers l’aile jacobine » (R. Larra, ), c’est-à-dire s’inscrira idéologiquement dans la lignée de Moreno et de Sarmiento. Dans ce « processus intellectuel, De la Torre se distancia progressivement, du point de vue idéologique, de son propre entourage social, de ses anciennes amitiés et de l’élite » dont il était pourtant issu, et s’érigea, toujours selon Larra, en « critique de l’oligarchie » et s’engagea dans « une voie qui le conduisit à la rencontre définitive avec le peuple » (R. Larra, ). Larra conclut : « Lisandro de la Torre, par une merveilleuse évolution, se déplace vers la gauche jusqu’à appréhender à grands traits le sens de la démocratie sociale » (R. Larra, ). Voir les réserves de H. Ghiretti (2008), ..

Engagement politique

La thèse de doctorat de De la Torre s’appuyait sur un soubassement idéologique libéral, auquel il entendait donner corps au moyen d’institutions de type démocratique formel. Ce souci le porta à adhérer au parti Union civique, éphémère préfiguration de l’UCR, et à prendre part à la révolution radicale de 1890, dite révolution du Parc, et à celle de 1893.

Révolution de 1893

Après l’échec de la révolution du Parc, Lisandro de la Torre se joignit à Leandro Alem et participa en 1891 à la création de l’UCR, pour devenir ensuite l’un des chefs de file du nouveau parti dans la province de Santa Fe.

Début se tint une importante réunion entre Aristóbulo del Valle, ministre de l’Intérieur et membre de l’Union civique, Leandro Alem et Bernardo de Irigoyen, lors de laquelle les deux dirigeants radicaux s’efforcèrent de convaincre Del Valle de commettre un coup d’État, puis d’assumer le gouvernement avec le soutien du radicalisme. Le ministre cependant refusa, pour, dit-il, « ne pas créer un funeste précédent ». Cette démarche ayant échoué, l’UCR se précipita dans l’action révolutionnaire.

À Rosario, le mouvement, qui était une insurrection des hommes d’Alem contre la fraude et la corruption du régime en place, fut emmené par Lisandro de la Torre, qui, aux côtés de ses partisans, armés de bombes et de fusils fournis par des officiers radicaux de Zárate, s’empara de l’Hôtel de police et réussit à faire tomber la ville aux mains des rebelles. La rébellion se propagea à la capitale provinciale Santa Fe, où le représentant de De la Torre, Mariano Candioti, placé à la tête de quelque , parvint à prendre les principaux édifices du gouvernement provincial, expulsant les roquistes à coups de fusil et allant le occuper le poste de gouverneur de la province. Toutefois, dans les autres provinces soulevées, les révolutionnaires furent battus ; se retrouvant isolés, les radicaux de Santa Fe durent renoncer à leur projet.

Union civique radicale