La doctrine policière, aussi appelée doctrine d'action policière ou doctrine d'emploi, désigne un ensemble de principes, de règles, de savoir-faire et de représentations qui orientent l'action d'une police. Elle régit l'organisation des forces, les gestes professionnels et les réponses à adopter selon les missions. Dans le maintien de l'ordre, elle peut par exemple déterminer la place donnée à la négociation, à la mise à distance, à la dispersion ou à l'interpellation.

La doctrine policière ne se réduit cependant pas au maintien de l'ordre. Elle peut concerner la prévention, la police judiciaire, le renseignement, la sécurité intérieure, la coopération avec la population ou la lutte contre la délinquance. Dans une perspective comparée, elle s'inscrit aussi dans un système policier : une même orientation ne produit pas les mêmes effets selon les institutions, les traditions professionnelles et les formes de contrôle.

La notion sert enfin à analyser la manière dont une institution policière définit la menace, l'usage légitime de la force et ses rapports avec le public. Pour le sociologue Egon Bittner, la police ne se définit pas seulement par l'application de la loi, mais par la capacité socialement attendue d'intervenir dans des situations incertaines où une force publique peut devoir imposer une solution. Les débats sur les doctrines policières portent ainsi sur la légitimité, le pouvoir discrétionnaire, le contrôle démocratique et la militarisation de la police.

Définition

Dans son sens le plus étroit, une doctrine policière est une doctrine d'emploi : elle fixe la manière dont une force de police doit être organisée, commandée et utilisée pour une mission déterminée. Elle peut concerner le maintien de l'ordre, la police judiciaire, l'antiterrorisme, la sécurité intérieure, la sécurité du quotidien ou l'intervention en situation de crise.

Dans un sens plus large, la doctrine policière comprend aussi les catégories par lesquelles une institution policière définit son rôle. Elle indique ce que la police tient pour une menace, ce qu'elle considère comme une réponse légitime, la place qu'elle donne à la force, au dialogue, à la prévention, au renseignement ou à la coopération avec d'autres acteurs de la sécurité publique.

Cette approche large est importante car une grande partie du travail policier ne consiste pas seulement à constater des infractions. Robert Reiner rappelle que la police est liée au monopole de la violence légitime, mais que le bon fonctionnement policier suppose souvent d'en limiter l'usage effectif. Une doctrine policière peut donc être évaluée à la fois par son efficacité opérationnelle et par sa capacité à préserver une forme de légitimité publique.

Peter K. Manning insiste sur le fait que le travail policier ne se réduit pas à l'application de règles formelles. Il l'analyse comme une organisation sociale faite de communication, de contrôle de l'information, de routines professionnelles et de symboles d'autorité. L'uniforme, l'arme, le véhicule, la hiérarchie et les technologies de surveillance ne sont donc pas de simples moyens techniques : ils rendent visible une certaine définition de l'autorité policière.

Histoire

L'émergence d'une institution spécialisée appelée « police », distincte de la société, du judiciaire et de l'armée, est relativement récente. Selon Jacques de Maillard, elle s'étend de la fin du au , sur fond de formation des États-nations européens, d'urbanisation et de transformations économiques. Le premier dispositif institutionnel rapproché du modèle moderne est généralement situé dans la « Lieutenance générale de police de Paris » créée par Louis XIV en 1667 : agents salariés par le roi, prérogatives autonomes de contrôle, missions allant de la sécurité publique à l'approvisionnement de la capitale. Ce modèle inspire ensuite plusieurs autres capitales, dont Madrid, Milan, Florence et Naples, puis Londres avec la création de la Metropolitan Police par Robert Peel en 1829.

La diffusion de ces formes policières n'est pas restée enfermée en Europe occidentale. Elle s'est étendue par voie coloniale, souvent sous des formes ouvertement paramilitaires comme la Royal Irish Constabulary, qui a servi de matrice aux polices coloniales britanniques. Les savoirs, les hommes et les techniques ont également circulé entre métropoles européennes et villes coloniales, particulièrement entre 1920 et 1960 pendant la décolonisation.

La séparation entre police civile et armée, qui rend pensable l'idée même d'une doctrine policière distincte d'une doctrine militaire, varie fortement selon les contextes. Le modèle anglo-saxon du policing by consent, revendiqué par Peel en 1829 contre une gendarmerie à la française jugée trop militaire, reste partiel : pour De Maillard, les Bobbies londoniens ont aussi servi d'outils de contrôle social et de collecte d'information, comme leurs équivalents berlinois ou parisiens. À l'inverse, le modèle dit gendarmique européen, présent en France, en Italie, en Espagne ou aux Pays-Bas, conserve des forces d'ordre intérieur à statut militaire. Des forces réputées civiles comme la Royal Canadian Mounted Police ou la Royal Irish Constabulary, malgré leur appartenance au monde anglo-saxon, présentent par ailleurs une organisation proche des gendarmeries continentales.

Dans ses travaux comparatifs récents, Jacques de Maillard propose d'analyser les systèmes policiers selon quatre dimensions structurantes : leur degré de centralisation, leurs doctrines et stratégies, les dispositifs de contrôle qui les encadrent et la pluralisation des acteurs participant à la production de sécurité. Cette typologie sous-tend l'organisation des sections suivantes : les systèmes policiers et la circulation des doctrines, les doctrines contemporaines, les variations nationales (degré de centralisation et oppositions entre forces civiles et militaires), enfin le contrôle et la pluralisation du policing.

Systèmes policiers et circulation des doctrines

La doctrine policière varie selon les segments du champ policier. Jean-Paul Brodeur souligne que la police ne doit pas être réduite à la patrouille uniforme. Il propose de parler d'un « réseau policier » qui comprend la police publique, la sécurité privée, les services d'enquête, le renseignement, les informateurs, les technologies de surveillance et certaines formes de police militaire ou paramilitaire.

Cette pluralité explique que plusieurs doctrines puissent coexister au sein d'un même État. Une doctrine de police judiciaire ne fonctionne pas comme une doctrine de maintien de l'ordre. Une doctrine de renseignement ne repose pas sur la même visibilité qu'une doctrine de police de proximité. Une doctrine antiterroriste peut rapprocher la police de la sécurité nationale, alors qu'une doctrine de désescalade cherche au contraire à réduire le face-à-face coercitif.

Fabien Jobard et Jacques de Maillard distinguent ainsi la police comme organisation publique, la police comme activité de contrôle et le policing comme ensemble d'acteurs qui participent à la production de sécurité. Cette distinction est utile pour comprendre pourquoi une doctrine peut circuler entre police publique, gendarmerie, sécurité privée, autorités locales, justice, renseignement ou coopération internationale sans produire partout les mêmes effets.

Dans ses travaux comparatifs, Jacques de Maillard étudie les doctrines avec les organisations, les stratégies de réforme, les relations police-population, les modes de contrôle et la place prise par la sécurité privée. Cette approche conduit à ne pas traiter une doctrine comme une recette universelle. Des mots d'ordre comme le community policing, la « tolérance zéro » ou la police guidée par le renseignement circulent entre pays, mais ils sont traduits selon les structures institutionnelles, les traditions professionnelles, les rapports politiques locaux et les formes de contrôle existantes.

Une doctrine peut donc être internationale dans son vocabulaire et nationale ou locale dans ses usages. Maillard montre par exemple que le community policing peut désigner une philosophie de rapprochement entre police et population, mais aussi des dispositifs très différents selon les pays : expérimentation locale, réforme centralisée, politique de communication, méthode de résolution de problèmes ou stratégie plus interventionniste dans l'espace public. La comparaison oblige ainsi à distinguer doctrine, modèle national, stratégie, instrument de gestion et culture professionnelle.

Doctrines contemporaines

Police de proximité

La police de proximité repose sur l'idée que la sécurité ne dépend pas seulement de l'intervention répressive. Elle suppose une présence durable, une connaissance des territoires, une capacité de prévention et des relations suivies avec les habitants. Maurice Chalom, dans un ouvrage préfacé par Jean-Paul Brodeur, présente ce modèle comme une manière de replacer le citoyen au centre de l'action policière.

Dans cette perspective, la proximité n'est pas seulement une patrouille plus visible. Elle implique une transformation de l'organisation policière. Les priorités doivent être discutées localement, les problèmes récurrents doivent être traités avant de devenir des incidents, et les agents doivent pouvoir adapter leur action à un territoire précis. Cette doctrine est donc liée à la prévention, à la consultation et à la résolution de problèmes.

En France, la police de sécurité du quotidien est présentée à partir de 2017 comme une doctrine d'emploi de la police nationale, avec une adaptation aux territoires, une coopération accrue avec les acteurs locaux et une volonté affichée de rapprocher police et population. Dans la presse française, cette séquence est souvent replacée dans l'opposition entre la police de proximité créée sous le gouvernement de Lionel Jospin, supprimée sous Nicolas Sarkozy, et le mot d'ordre de tolérance zéro.

Les réformes françaises de proximité montrent toutefois une tension récurrente. Elles promettent une action plus locale, mais sont souvent conçues et pilotées par des administrations centrales. De Maillard et Skogan soulignent que cette contradiction marque aussi bien la police de proximité en France des années 1990 et 2000 que la police de sécurité du quotidien.

Justice procédurale

Les doctrines inspirées par la justice procédurale insistent sur la manière dont la police traite les personnes. Tom R. Tyler distingue la conformité obtenue par la menace de sanction et la conformité volontaire fondée sur la légitimité perçue des autorités. Selon cette approche, les citoyens coopèrent davantage avec la police lorsqu'ils estiment que les procédures sont équitables, que leur parole est prise en compte et que l'autorité agit de manière digne et impartiale.

Cette perspective a influencé les doctrines de désescalade, de police orientée vers le service et de guardian policing. Elle s'oppose aux modèles qui définissent principalement l'action policière par la contrainte, la dissuasion ou la neutralisation d'une population perçue comme menaçante.

Renseignement et police guidée par l'information

L’intelligence-led policing, ou police guidée par le renseignement, désigne une doctrine qui donne une place centrale à la collecte, au traitement et au partage de l'information. Elle vise à hiérarchiser les priorités, anticiper les risques et orienter les interventions. Une note du Centre de recherche de l'École des officiers de la gendarmerie nationale présente par exemple Europol comme un acteur de diffusion de cette doctrine en Europe.

Cette doctrine rapproche parfois la police de logiques de sécurité nationale, surtout lorsqu'elle s'articule à l'antiterrorisme, à la surveillance de masse ou à la coopération policière internationale.

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