thumb|right|upright=1.1|Entrée de la résidence jésuite de Gorgora La mission jésuite d’Éthiopie est une initiative missionnaire des jésuites du . À la demande du pape Jules III, Ignace de Loyola envoie en Éthiopie, en 1554, quelques jésuites dont deux sont ordonnés évêque (et un troisième « patriarche ») en vue de ramener l’Église copte à l’union avec l’Église de Rome. La mission est un échec et se termine avec la mort du dernier jésuite resté en semi-exil dans le pays, en 1633.
Histoire Premiers contacts Depuis 1520 le roi du Portugal est en contact avec l’empereur d’ÉthiopieBien que dans cet article il s’agit bien de la nation qui correspond assez largement à l’Éthiopie contemporaine (), il faut se rappeler qu’au le terme « Éthiopie » est générique. Sont appelés Éthiopiens (ou « Abyssiniens ») tous les habitants noirs de ces régions d’Afrique. Dans l’imaginaire populaire, depuis le , l’Éthiopie est identifiée avec le mythique « Royaume du prêtre Jean », Lebna Dengel (1508-1540), auquel il a envoyé une ambassade militaire. Celui-ci avait appelé à l’aide pour lutter contre les fréquentes incursions musulmanes qui menaçaient son territoire et son trône. Un médecin portugais, membre de l’ambassade, reste en Éthiopie. Recevant la consécration épiscopale de l’Abouna Marcos, de l’Église copte éthiopienne, il se fait passer pour le nonce apostolique. Bien qu’accepté par Claude, empereur d’Éthiopie de 1540 à 1559, et par les autorités portugaises, son ordination épiscopale n’est pas reconnue par le pape Paul III et le Saint-Siège.
Envoi de missionnaires À la suite d'un nouvel appel à l’aide une nouvelle ambassade (et mission) est décidée par le roi Jean III du Portugal. Il s’adresse au pape Jules III demandant l’envoi de missionnaires. Celui-ci demande aux Jésuites d’y répondre. Cette ‘mission’ ne ressemble en rien aux autres ‘missions jésuites’ de l’époque car l’Éthiopie est une nation chrétienne. Le but n’est donc pas tellement la ‘conversion de païens’ mais le rapprochement et la réconciliation (comprise en termes de ‘soumission’) de l’Église copte éthiopienne avec celle de Rome Le caractère très particulier de cette mission est accentué par le fait que saint Ignace prend la peine d’écrire une longue lettre à l’empereur Claude (23 février 1555) dans laquelle, fait rare, il discute de questions théologiques. Citant abondement l’Écriture Sainte, il argumente en faveur de la primauté du siège de Rome comme étant celui de l’apôtre Pierre ; cfr William Young (ed), Letters of Saint Ignatius of Loyola, Chicago, Loyola Univ. Press, 1959, pp.367-372. Aussi une autorité spéciale est donnée aux quatre jésuites de Coimbra qui sont choisis, en 1547, "pour être envoyés parmi les Éthiopiens, le Royaume du grand Congo"Juan de Polanco, Chronicon, vol. I, p.258. Parmi eux: un patriarche Le premier choix d’Ignace de Loyola pour ce rôle délicat de patriarche était Pierre Favre, connu pour son tact et sens de l’amitié, mais celui-ci meurt en 1546. et deux évêques auxiliaires. João Nunes Barreto (1519-1562) est le patriarche ; les deux évêques auxiliaires sont Andrés de Oviedo et Melchior Carneiro.
Autant Ignace que Jean III pensaient que l’empereur Claude était disposé favorablement à la réunion de l'Église copte éthiopienne avec l’Église catholique romaine et qu’un petit groupe de missionnaires serait suffisant à la tâche. Les deux évêques auxiliaires, avec douze jésuites (trois frères parmi eux) quittent Lisbonne pour Goa le .
Par ailleurs et suivant les instructions de Jean III, le vice-roi de Goa avait envoyé un messager spécial, Diego Dias, avec deux jésuites, Gonzalo Rodrigues et un frère coadjuteur, pour préparer l'arrivée du patriarche. Reçu à la cour impériale de Claude Rodrigues ne peut s’empêcher, après à peine un mois de séjour, d’écrire un traité sur les ‘erreurs de l'Église copte’... L’empereur, mécontent, réagit avec une déclaration (), réaffirmant la foi copte de son peuple. Et l’abuna, nommé récemment par le patriarche copte d’Égypte excommunie ceux qui lisent l’œuvre de Rodrigues.
Arrivé à Goa avec ses deux auxiliaires le patriarche latin, João Nunes Barreto y prend connaissance d’un rapport de Rodrigues () qui est très négatif et pessimiste sur l’attitude de l’empereur Claude, contrastant avec l’image que l’on s’en faisait en Europe. Ajournant dès lors son départ pour l’Éthiopie Barreto y envoie en émissaire son auxiliaire Oviedo pour y préparer une ambassade plénière. Oviedo arrive à Massaoua (fin ) après de multiples difficultés, les ports de la région de la Mer rouge étant contrôlés par les Turcs musulmans qui entravent sérieusement toutes communications avec l’Inde.
Première mission : Oviedo Courtoisement reçu Oviedo n’obtient de l’empereur que quelques libertés de mouvement dans l’empire. L’empereur Claude meurt au combat peu après et son successeur, Menas, qui monte sur le trône en 1559, s’empresse de supprimer les libertés accordées aux portugais, dont celles de prêcher et de baptiser. Oviedo est envoyé en exil intérieur dans la région reculée du Tigré, près de l’ancienne ville d’Aksoum, où, avec un groupe de portugais, il fonde un bourg qu’il appellera Frémone, en hommage au saint patron de l’Éthiopie, saint Frumence. À la mort de Barreto ()Le patriarche João Nunes Barreto meurt à Goa en décembre 1562 sans avoir jamais mis les pieds en Éthiopie Oviedo, évêque coadjuteur avec droit de succession, prend le titre de patriarche latin.
Sous l'empereur Sarsa Dengel (1563-1597), les jésuites jouissent d’une plus grande liberté, mais toujours restreinte, comme du temps de Claude. Aucun progrès non plus n’est fait dans le rapprochement avec l’Église catholique romaine. Lorsque les nouvelles de cette situation bloquée arrivent à Lisbonne, le Prince Régent, durant la minorité du roi Sébastian (1557-1568), invite Oviedo à fermer la mission. Toutefois, le patriarche souhaite rester en Éthiopie, expliquant que nombreux sont les éthiopiens favorablement disposés vis-à-vis de l'Église de Rome, mais qui craignent des persécutions s’ils deviennent publiquement catholiques. De plus des groupes tribaux dans les régions frontalières avaient demandé la permission à l'empereur de pouvoir devenir chrétiens, ce qui leur fut refusé car cela les aurait libérés de l’esclavage.
Avant de mourir (en 1577) Oviedo ordonne prêtre son compagnon, le frère jésuite Francisco Lopes. Lopes et Manuel Fernandes, un prêtre séculier, continuent à assister les portugais de Frémone. Les contacts épistolaires avec Goa sont rares, les ports étant contrôlés par les Turcs. Dernier survivant jésuite, Lopes meurt en 1596. La première mission est un échec.
Restauration de la mission : Páez Cependant, depuis quelques années déjà (1588) le roi du Portugal Philippe I avait ordonné au vice-roi de Goa de préparer une nouvelle ambassade et mission pour l’Éthiopie. Les premiers envoyés, Antonio Montserrate et Pedro Páez sont faits prisonniers (1590) près de Dhofar par les Turcs, réduits en esclavage (et même galériens durant quelques années) et finalement libérés lorsqu'une rançon est payée. Ils rentrent à Goa en 1596.
Pas découragé pour autant, Pedro Páez repart pour l’Éthiopie le . Cette fois, déguisé en marchand arménien, il voyage sur un navire turc... Ce qui lui permet de débarquer à Massaoua et, le , il arrive à Frémone. En il est invité à la cour impériale par l’empereur Jacob qui est plus ouvert que son prédécesseur aux avances du Saint-Siège. Avant que Páez ne puisse le rencontrer l’empereur est détrôné et remplacé par son oncle Za Dengel qui est aussi chaleureux vis-à-vis du missionnaire. Il exprime son souhait de devenir catholique, écrit au pape Clément VIII pour qu’il envoie des missionnaires et – surtout – demande le soutien militaire du Portugal contre les Turcs. thumb|left|upright=1.2|Ruines de la résidence jésuite de Gorgora Ce rapprochement prématuré, désapprouvé par Páez qui en perçoit les risques, conduit à une guerre civile. Za Dengel est tué au combat en . La lutte pour le trône continue jusqu’en . Susneyos (Seltan Sagad I) remporte alors une victoire décisive. L’ordre est rétabli dans le pays et il est couronné à Axoum le . Bientôt il reçoit Páez à sa cour et de cordiales relations s’établissent. Favorable aux Jésuites il leur octroie des terres à Gorgora (près du lac Tina) et Collela (province de Godjam) pour de nouveaux établissements. À Gorgora résident les deux jésuites qui sont en contact avec la cour impériale où de fréquents débats religieux sont organisés, l’empereur lui-même étant fort intéressé par les questions théologiques. À Frémone les deux prêtres font du travail pastoral auprès de la communauté portugaise catholique, et Collela est un centre d’études : étude de la langue guèze et dialogue théologique avec les moines coptes, traductions de textes religieux, séminaire et petite école où quelques Éthiopiens apprennent le portugais et le latin.
Avec grand tact Páez utilise les livres saints de la tradition copte pour démontrer que leur doctrine n’est pas éloignée de la foi catholique. Dans sa catéchèse, il cite surtout l’Haymanota Abaw (c’est-à-dire : la ‘Foi des pères’) qui est une sorte de ‘somme théologique’ : collection d’homélies patristiques, de lettres apostoliques, avec commentaires des Pères de l’Église sur la Trinité et l'Incarnation. Pour les Éthiopiens l’Haymanota Abaw a une autorité proche de celle de la Bible. Dans le même temps, son collaborateur Antonio Fernandes, avec une meilleure connaissance de la théologie occidentale, éclaire certains passages de l'Écriture Sainte à l'aide de commentaires de Jean Maldonado, tandis que Francesco A. de Angelis se consacre à la traduction d’ouvrages théologiques, de livres d'instruction populaire et d’hymnes liturgiques.
L’opposition aux jésuites vient de l’abouna, chef de l’Église éthiopienne. Nommé par le patriarche copte du Caire, l’abouna Simon est un étranger et ne connait pas la langue locale. Mais en raison de sa position il exerce une influence considérable et en termes de pouvoir il est ‘second’ dans l’empire. Il maintient que, quoi que disent les théologiens, l’Éthiopie et l’Église copte sont indissociablement liées. Ayant excommunié ceux qui défendaient la doctrine des deux natures du Christ, il se trouvait au centre d’une grande controverse. Cependant l’empereur Susneyos qui n’avait pas grande estime pour l’abouna soutient les Jésuites qui prouvent à ses compatriotes que, si les européens ont en effet des choses à apprendre en Éthiopie, leur religion n’en est pas moins supérieure.
À la demande de l'empereur Páez construit un palais en 1614, fabriquant lui-même marteaux, maillets, ciseaux et autres outils, et enseignant aux ouvriers comment les utiliser et travailler la pierre. Ce palais est considéré comme une merveille architecturale, dans un pays où les bâtiments de deux étages sont inconnus. Ses ruines impressionnent encore le voyageur du , de même que celles de l’église construite plus tard à Gorgora, par le même Pedro Páez.