Juan Bautista Justo (Buenos Aires, 1865 — Los Cardales, 1928) est un médecin, journaliste, homme politique, député et essayiste argentin.
Justo mena de front d’une part une carrière de chirurgien et de professeur d’université à la faculté de médecine de Buenos Aires, et d’autre part une carrière politique, commencée à l’issue d’un périple en Europe, où il s’initia aux idées socialistes. Après un passage dans le parti radical, et après avoir créé le journal La Vanguardia (qu’il dirigera jusqu’à sa mort), il cofonda en 1896 le Parti socialiste argentin (PS), dont son journal deviendra l’organe et qu’il présidera jusqu’à sa mort inopinée en 1928. Il fut aussi à l’origine de la coopérative ouvrière El Hogar Obrero (littér. le Foyer ouvrier), qui entre autres réalisations fit construire de nombreux logements sociaux. Sous sa direction, le PS sut en 1904 faire élire, en la personne d’Alfredo Palacios, le premier député socialiste du continent américain. Lui-même fut élu député national (1912-1924), puis sénateur national (1924-1928), auquel titre il s’engagea en faveur de la Réforme universitaire, présenta nombre de projets de loi en matière sociale, contre les jeux de hasard et l’alcoolisme, pour l’élimination de l’analphabétisme, et plaida (en vain) pour la séparation de l’Église et de l’État.
Justo, qui ne s’est jamais défini comme marxiste, professait un socialisme strictement légaliste et ne voulait avoir recours qu’à des moyens de lutte non violents. Il se réclamait du courant révisionniste, théorisé notamment par Eduard Bernstein. En particulier, son révisionnisme se manifestait par ceci qu’il préconisait la démocratie parlementaire, rejetait la dialectique marxienne, reconnaissait l’avancée historique apportée par le capitalisme moderne, contestait le postulat de la paupérisation devant nécessairement conduire à la révolution prolétarienne, louait les vertus du libre-échange, meilleur garant selon lui de la paix universelle, niait que le capitalisme porte nécessairement en lui la guerre, admettant qu’un développement pacifique du capitalisme soit possible et imputant les guerres européennes à des reliquats de l’époque précapitaliste, et arguait que la guerre peut se justifier dans certains cas (y compris les guerres coloniales, ou la Conquête du Désert en Argentine). À l’instar de Jaurès, qu’il fit venir à Buenos Aires, Justo était opposé à l’action violente et préconisait une organisation méthodique et légale des forces prolétariennes, dans le respect de la loi de la démocratie parlementaire et du suffrage universel. D’aucuns ont pu dire qu’il fut le défenseur d’un socialisme de libre marché.Fervent défenseur du libre commerce, il répéta de temps à autre dans ses écrits la relation libre-échange/paix, le vieux thème libéral depuis l’époque de Smith et de Ricardo..
Biographie
Jeunes années et études universitaires
Juan B. Justo naquit en 1865 dans le quartier de San Telmo, proche faubourg sud de Buenos Aires, et eut pour père don Felipe Justo Olavarría, qui vaquait à des activités agricoles. Il était cousin au deuxième degré de l’homme politique conservateur Agustín Pedro Justo, qui fut président de l’Argentine entre 1932 et 1938.. À l’issue de ses études primaires, sa mère, Aurora María Castro Ramírez, s’opposa à ce que son fils abandonne les études pour assister son père dans son travail, et obtint en 1876 qu’il poursuive sa formation au Colegio Nacional de Buenos Aires, puis qu’il s’engage dans la carrière médicale..
Carrière médicale
En 1882, Juan B. Justo entreprit des études de médecine à l’université de Buenos Aires (s’efforçant de financer ses études par des travaux journalistiques), et obtint son diplôme en 1888, de fin d’études qui fut louangée par le doyen, le Avelino González, comme étant « l’étude la plus achevée et parfaite qui ait pu être menée sur le sujet ». En récompense de ses recherches, la faculté de médecine lui décerna sa Médaille d’or et lui offrit en outre (alors qu’il avait à peine 23 ans) un voyage d’études dans les principales capitales européennes, périple au cours duquel il s’initia aux idées socialistes. De retour en Argentine, il fut engagé par l’hôpital des Malades chroniques (Hospital de Enfermos Crónicos, actuel hospital Ramos Mejía), où il exerça comme chirurgien. Le docteur Justo, grand chercheur et innovateur, introduisit en Argentine les pratiques antiseptiques lors d’opérations chirurgicales et l’usage de la cocaïne comme anesthésique. Il sera nommé une quinzaine d’années plus tard professeur de clinique chirurgicale à la faculté de médecine de l’université de Buenos Aires.
Activité journalistique vignette|195px|Justo dans ses jeunes années.
Encore étudiant, Justo composa ses premiers articles de presse pour le compte de La Prensa, journal où il tint la chronique parlementaire. Au début des années 1890, il commença à écrire dans le journal socialiste El Obrero, avant de fonder en 1894, aux côtés d’Augusto Kühn et d’Esteban Jiménez, le journal La Vanguardia, se résignant, pour le financer, à vendre l’automobile qui lui servait pour ses visites médicales et à mettre en gage la médaille qui lui avait été décernée par la faculté de médecine. Deux ans plus tard, après la fondation du Parti socialiste, le journal en devint l’organe officiel. En , La Vanguardia se transforma en quotidien et allait bientôt faire figure d’important organe culturel, bien au-delà donc de l’objectif initial, qui était de propager les idées socialistes. Justo, qui dirigera le journal jusqu’à sa mort, écrivit dans son premier éditorial :
Engagement et pensée politiques
Juan B. Justo rejoignit d’abord l’Unión Cívica de la Juventud (littér. Union civique de la jeunesse), puis, en 1889, l’Union civique, préfiguration de l’UCR. Dans une lettre adressée à un ami, il indiqua :
Pendant la révolution du Parc, en 1890, Justo fut opposé à l’usage de la force et, partisan de la résistance civile non violente, prônait comme méthode de lutte la grève des contribuables et des travailleurs. S’il voulut bien intervenir dans la révolution du Parc, ce fut seulement en qualité de médecin, se limitant à prodiguer ses soins aux blessés du camp révolutionnaire. Peu après, Justo alla s’investir dans les cercles ouvriers et dans les milieux socialistes, puis fonda en 1896, conjointement avec Estéban Jiménez, Augusto Kühn et Isidoro Salomó, le Parti socialiste d’Argentine (PS), qu’il présidera jusqu’à la fin de ses jours. Dans sa charte fondatrice, le parti proclamait :
Justo ne s’est jamais défini comme marxiste. Lors d’une conférence, il déclara :
Justo adhérait au courant socialiste théorisé par Eduard Bernstein et désigné par l’épithète révisionniste, attendu que les révisionnistes se proposaient de réviser les idées de Marx et Engels à la lumière des événements survenus postérieurement à la publication des ouvrages classiques de ces deux artisans du socialisme scientifique. Ces positions de Justo s’apparentent aussi à celles de Jean Jaurès, avec lequel Justo entra en contact à Copenhague en 1910 à l’occasion d’un congrès socialiste et qu’il convia alors à faire le voyage de Buenos Aires ; Jaurès en effet était opposé à l’action violente, et préconisait une organisation méthodique et légale des propres forces, dans le respect de la loi de la démocratie parlementaire et du suffrage universel.
La pensée politique de Justo, qui disait de lui-même qu’il s’était fait socialiste « sans lire Marx », doit être analysée dans toute sa complexité comme un produit singulier d’un entrecroisement de perspectives, où celle de Marx n’en était qu’une parmi plusieurs, et comme une pensée qui s’est élaborée dans le contexte où la social-démocratie internationale était elle-même un terrain hérissé de polémiques..
Dans l’interprétation qui a été faite de la pensée de Marx, il est possible de percevoir deux perspectives, distinctes mais entrelacées, de la vision marxienne du phénomène capitaliste. La première, dite scientifique, dérivée de la critique marxienne des socialistes utopiques, met l’accent sur la composante progressiste du capitalisme, en tant que le projet socialiste de Marx se basait sur les avancées techniques et productives mises en œuvre par ce régime social et non sur une pure utopie ou sur une revendication morale ; la seconde, qualifiée de révolutionnaire, qui avait son origine dans sa polémique avec les économistes classiques, met l’accent sur la critique de l’économie politique, soulignant les profondes contradictions que ce même régime porte en lui.. Par le biais d’une opération discursive qui garde quelque similitude avec celle accomplie par les tenants du dénommé « marxisme légal » russe (théorisé notamment par Struve et Tugan Baranovski), le rejet de la dialectique marxienne conduisit Justo à privilégier l’une des deux perspectives, celle postulant l’avancée historique apportée par le capitalisme moderne, au détriment de l’autre perspective, celle qui en discernait toutes les contradictions et qui s’appliquait à réfuter l’économie politique des défenseurs du régime capitaliste. Ce n’est sans doute pas un hasard si dans le premier numéro de La Vanguardia l’on se réclamait, outre de Marx, également d’Adam Smith et de David Ricardo.
Justo nota :
Cette vision de la transformation sociale comme processus évolutif et progressif n’impliquait rien de moins que de substituer à la pensée négative-dialectique de Marx un modèle causal-positiviste, où tout élément ne peut engendrer que davantage du même et jamais son contraire, ce qui rend donc très improbable qu’une révolution puisse naître de la paupérisation de la classe ouvrièreJ. Franzé (1993), . Les termes négative-dialectique et causal-positiviste sont de J. Franzé.. En particulier, Justo faisait litière de l’idée marxiste selon laquelle les forces dynamiques du capitalisme elles-mêmes, si elles impulsent certes le « progrès », renfermeraient en elles les germes de leur propre destruction. Dès lors qu’était ainsi répudiée l’idée que les mêmes lois qui permettent le développement du capitalisme entraînent aussi son propre effondrement (comme ce sera notamment le cas par la Première Guerre mondiale), l’interprétation de Justo ne pouvait plus percevoir dans la dynamique elle-même du capitalisme les tendances contradictoires qui portent à la guerre ce même régime social qui avait pourtant assuré la « paix » dans les décennies précédentes.
La vision justienne de la Première Guerre mondiale glissa d’une première approximation, où Justo s’évertuait à chercher les causes de la guerre dans la prévalence de « formes archaïques de gouvernement, de vanités et d’intérêts dynastiques et de caste », vers une interprétation qu’il réussit à mettre pleinement en adéquation avec ses vues antérieures, en ceci qu’il allait après quelques mois imputer l’éclatement du conflit à la persistance du protectionnisme et à l’insuffisante mise en œuvre du libre-échange ; en aucune manière, Justo ne pouvait s’aviser que ce n’était pas l’absence, mais l’excès de développement capitalistique qui pût enfanter une situation de barbarie et de mort à l’échelle mondiale.
Parmi les autres actions publiques de Justo méritent mention encore la création en 1905 de la Cooperativa de consumo, crédito y vivienda El Hogar Obrero (littér. Coopérative de consommation, de crédit et de logement le Foyer ouvrier)., de la Biblioteca Obrera, et de la Sociedad Luz Universidad Popular, destinée à pourvoir au besoin de culture des masses populaires et à diffuser les idées socialistes. En sa qualité de président du parti, il intervint aux congrès socialistes de Copenhague et de Berne. Il fut le premier à donner une traduction espagnole du Capital de Marx, laquelle traduction sera publiée plusieurs années plus tard à Madrid. En , El Hogar Obrero devint la première coopérative non européenne admise à faire partie de l’Alliance coopérative internationale..