Le coup d'État de 1991-1992 en Géorgie, aussi connu en tant que guerre de Tbilissi ou putsch de 1991-1992, est un conflit à la fois militaire et civil qui se déroule du au dans la nouvelle République de Géorgie à la suite de la dislocation de l'URSS. À l'image du violent chaos qui a cours dans le Caucase au début des années 1990, le coup voit s'affronter les troupes loyales au président Zviad Gamsakhourdia contre de nombreuses organisations paramilitaires qui s'unifient à la fin de 1991 sous l'égide des seigneurs de guerre Tenguiz Kitovani, Djaba Iosseliani et Tenguiz Sigoua.

L'avenue Roustavéli, qui est la principale artère de Tbilissi depuis le début du , est ravagée par le conflit, alors que Gamsakhourdia reste dans sa casemate sous le bâtiment du Parlement pendant que l'opposition assiège l'édifice. Le conflit, résultat de nombreuses actions dictatoriales de Gamsakhourdia, s'achève à la suite de l'exil du premier président élu de la Géorgie, après deux semaines de conflits violents au centre de la capitale géorgienne.

Le coup d'État, qui inaugure la guerre civile géorgienne qui durera jusqu'en 1994, est largement vu comme un exemple d'exploitation par le gouvernement russe de protestations légitimes organisées par une opposition démocratique. Cela est représenté notamment par l'intervention probable de l'Armée rouge durant le conflit, en faveur des opposants. À la chute de Gamsakhourdia, un Conseil militaire, dirigé par Kitovani et Iosseliani, prend le contrôle de Tbilissi et fait venir Edouard Chevardnadze, le dernier ministre des Affaires étrangères de l'URSS, pour lui offrir le pouvoir.

Contexte historique Dislocation de l'Union soviétique Depuis l'invasion de 1921, la Géorgie est l'une des 15 républiques de l'Union des républiques socialistes soviétiques, une fédération communiste autoritaire. Malgré le statut de jure de la République socialiste soviétique de Géorgie comme un État souverain au sein de l'Union, les sentiments nationalistes se développent largement à partir des années 1970, des sentiments partagés par les populations d'autres pays de l'Union soviétiqueOutre en Géorgie, des mouvements nationalistes deviennent largement importants en Azerbaïdjan, Lituanie, Moldavie, Lettonie, Arménie et Estonie.. D'importants problèmes économiques, la nature dictatoriale du gouvernement et les suppressions des symboles nationalistes mènent à de nombreuses protestations en Géorgie, culminant le , lorsqu’une manifestation à Tbilissi est attaquée par l'armée soviétique, qui tue et emprisonne les chefs de l’opposition nationale, dont Zviad Gamsakhourdia.

Le massacre de Tbilissi, accompagnée de l’échec militaire soviétique en Afghanistan et de la chute du rideau de fer (qui divisait l’Europe occidentale du bloc de l'Est) résultent en une réaction de chaîne qui voit les pays baltes déclarer leur indépendance en 1990. Bientôt, les autorités soviétiques, sous pression, autorisent des élections démocratiques en Géorgie en octobre de la même année.

Conflits ethniques thumb|left|La guerre en Ossétie du Sud est l'une des principales critiques contre Gamsakhourdia. La montée du nationalisme géorgien mène à une renaissance des tensions ethniques avec certaines minorités au sein de l'État géorgien, notamment dans la république autonome socialiste soviétique d'Abkhazie et dans l'oblast autonome d'Ossétie du Sud. Adamon Nikhas, un mouvement communiste en Ossétie du Sud, commence à réclamer une plus grande autonomie vis-à-vis de Tbilissi à partir de la fin des années 1980, une requête formellement refusée par le gouvernement central en . Les tensions entre Géorgiens nationalistes et Ossètes communistes augmente jusqu'à la déclaration de souveraineté de Tskhinvali en , à la suite de quoi Tbilissi riposte en abolissant l'autonomie locale et en envoyant un détachement militaire pour calmer les tensions locales.

La présidence de Zviad Gamsakhourdie ne fait qu'envenimer le conflit, surtout après sa promesse d'une « Géorgie aux Géorgiens ». En , la militarisation du conflit divise Tskhinvali en deux, ce qui provoque une guerre civile qui dure jusqu'en , puis la création de la république séparatiste d'Ossétie du Sud.

Pendant ce temps, l'Abkhazie est le théâtre d'un conflit ethnique. Dès 1989, des chocs violents entre nationalistes géorgiens et abkhazes sont à la source d'une division politique qui mute en une « guerre de loi » entre les législatures de Tbilissi et de la république socialiste soviétique autonome d'Abkhazie.

Déception de Tbilissi thumb|right|L'Acte de restauration de l'indépendance géorgienne est signé le 9 avril 1991. Le , deux ans après la tragédie de Tbilissi et dix jours après un référendum largement en faveur, le Conseil suprême de Géorgie proclame l'indépendance du pays et nomme Zviad Gamsakhourdia, un fameux dissident et porte-parole du nationalisme local, président par intérim. Celui-ci est éventuellement élu président avec 86 % des voix lors d'une élection avec un taux de participation de 83 % le . Mais sa présidence débute avec une sérieuse opposition, notamment à cause des larges pouvoirs présidentiels accordés par le Parlement, dont : le pouvoir d'opposer son veto sur toute loi approuvée par le Parlement ; le pouvoir de déclarer la guerre ou la loi martiale ; le pouvoir de nommer le premier ministre, le président de la Cour suprême, le procureur-général et le commandant en chef des forces armées ; une immunité totale.

Dès , tandis que le mouvement nationaliste de Gamsakhourdia est déjà au pouvoir alors que Tbilissi reste sous contrôle de jure de l'Union soviétique, le nouveau gouvernement procède à la fermeture de la majorité des journaux supportant le Parti communiste. Molodyozh Gruzii, un journal rédigé par des jeunes basé à Tbilissi, est également fermé le parce que Gamsakhourdia le qualifie de collaboration avec le KGB. La télévision publique, sous contrôle d'officiels du parti nationaliste, interdit tout programme ne soutenant pas la plateforme de Gamsakhourdia et en , de la milice Mkhedrioni organise une grève de la faim pour protester contre ces tendances autoritaires.

La persécution ne fait que s'aggraver à la suite de l'indépendance. Le personnel du journal neutre Iberia est brutalement expulsé de son quartier général en . Certains journalistes sont souvent exclus des conférences de presse et la télévision publique accuse régulièrement la compétition d'être au service de Moscou ; les autorités de Tbilissi ont recours aux menaces de mort et aux enquêtes criminelles pour faire taire les critiques. La presse internationale est aussi largement muselée.

De nombreux opposants politiques sont persécutés par Gamsakhourdia. En , dix membres du Parti national démocrate (PND) en Kakhétie et de la milice Mkhedrioni, dont son chef, Djaba Iosseliani, sont arrêtés. Le , trois ministres, dont le premier ministre Tenguiz Sigoua, démissionnent et rejoignent l'opposition, accusant le président d'agir en « démagogue totalitaire ». Bientôt, la capitale sombre dans le chaos, quelques mois après l'indépendance nationale.

Prélude Départ de Kitovani thumb|left|Tenguiz Kitovani lors du début de sa rébellion dans la vallée de Rkoni. En , Zviad Gamsakhourdia signe un décret exécutif établissant la Garde nationale géorgienne, un prélude à la future armée géorgienne, et sous la juridiction du nouveau ministère des Affaires intérieures. À sa tête, il nomme Tenguiz Kitovani, un membre du parti de Gamsakhourdia récemment élu au Conseil suprême de la Géorgie, avec pour mission le recrutement de . En février, le ministère, tentant d'unifier les organisations paramilitaires opérant à travers le pays, emprisonne Djaba Iosseliani, un ancien criminel et critique de théâtre qui dirige la milice ultra-nationaliste Mkhedrioni, avec l'aide de troupes soviétiques, ainsi qu'une cinquantaine de ses collègues.

Kitovani collabore largement à la guerre que mène Gamsakhourdia en Ossétie du Sud, lançant de nombreuses attaques sur les régions hors du contrôle de Tbilissi de février à . Mais la situation change durant l'été de la même année.

Le , Gamsakhourdia prend la charge des ministères des Affaires étrangères et de la Justice à la suite de la démission de plusieurs membres du gouvernement central. Un putsch à Moscou le lendemain voit une nouvelle controverse, alors que des rumeurs que Gamsakhourdia soutient Guennadi Ianaïev, le chef du putsch, semblent s'avérer, mettant Kitovani et le président en désaccord. Bientôt, l'agence d'information russe Interfax rédige un article prétendant que le président géorgien se prépare à désarmer sa Garde nationale afin de l'intégrer au sein de l'armée soviétique, ce qui est démenti par Tbilissi. Le , Zviad Gamsakhourdia émet un décret présidentiel abolissant le poste de commandant de la Garde nationale et met les troupes entièrement sous la dépendance du ministère de l'Intérieur.

Tenguiz Kitovani, en opposition à cette décision, quitte Tbilissi avec un large détachement des armés de la Garde nationale et installe sa base dans la vallée de Rkoni, quelque au nord de la capitale. Il est bientôt rejoint par Tenguiz Sigoua et l'ancien ministre des Affaires étrangères Guiorgui Khochtaria. Gamsakhourdia, en réponse, interdit le parti communiste (qui compte alors 60 parlementaires).

Afin d'atténuer la situation, Tbilissi transforme le bureau local du KGB en un département de Sécurité nationale, qui devient un ministère quelques semaines plus tard. Un Conseil de sécurité national est aussi créé, ce qui démontre que Gamsakhourdia souhaite une infrastructure militaire indépendante de Moscou. Mais aucune de ces réformes n'apaise Kitovani et ses alliés.

État d'urgence thumb|right|Ancien siège du KGB de Tbilissi, où de nombreux prisonniers politiques sont emprisonnés par Gamsakhourdia. Le , la situation s'aggrave lorsqu'une manifestation, organisée par le Front populaire de Géorgie et le PND pour demander la libération de Djaba Iosseliani, est attaquée par des troupes du ministère de l'Intérieur. D'après l'organisation non-gouvernementale Human Rights Watch, les manifestants, assemblés sur l'avenue Roustavéli, sont agressés à la matraque, avant que les soldats ne leur tirent dessus, blessant trois civils.

Guiorgui Tchantouria, chef du PND, est emprisonné par les forces de l'ordre, ce qui ne fait qu'aggraver les tensions. Les membres du Parlement qui s'opposent à Gamsakhourdia, des groupes d'étudiants et des activistes à travers Tbilissi manifestent quotidiennement pendant septembre. Le , alors que 27 partis politiques signent une demande de résignation de Gamsakhourdia, ce dernier menace de dissoudre le Parlement et fait ériger des barricades sur l'avenue Roustavéli. L'historien Stephen Jones écrit plus tard que ces provocations sont un prélude à la guerre civile.

Le , un rassemblement de quelques dizaines de protestataires observant une grève de la faim devant le Parlement est violemment dispersé par un contingent de des troupes présidentielles et un groupe de 200 « furies » (une milice composée de partisanes de Gamsakhourdia). En réponse, une manifestation de près de de Tbilissi parvient à démonter les barricades. La nuit du 22 au voit une recrudescence de violence, lorsque de Gamsakhourdia, menés par le député Avtandil Rtskhiladzé, pénètrent dans le quartier général du PND, où ils attaquent de l'opposition.

Le , Zviad Gamsakhourdia proclame un état d'urgence. Le gouvernement recommence ses attaques contre la presse, notamment lorsque le journaliste russe Albert Kotchetkov voit son appartement braqué par armés. Tenguiz Kitovani, pendant ce temps, promet de soutenir l'opposition politique de Gamsakhourdia et envoie un message de soutien aux membres du PND via le journaliste Zourab Kodalachvili, dont l'équipement est confisqué par le gouvernement.