Le Bureau des jardins et des étangs est un roman français de Didier Decoin, publié par les éditions Stock en 2017, sur un thème du Japon ancien.

Trame narrative Dans le Japon du siècle finissant, une jeune femme de la campagne se rend à la lointaine capitale livrer un lot de carpes vivantes à un office impérial. Le trajet est semé d'obstacles et d'expériences. Durant son bref séjour dans la capitale, elle est amenée à approcher la cour impériale. Puis, elle revient dans son pays.

Résumé Un prêtre achève le rituel shinto de deuil d'un pauvre pêcheur. Nakamura Katsuro est mort, au retour d'une pêche dans la rivière Kusa-gawa, la cheville brisée, sous le regard d'un héron blanc (). Sa jeune veuve, Amakusa Miyuki (, ), va sans doute devenir une paysanne sans terre.

Elle doit d'abord assurer le contrat établi entre le village de Shimae et la cour impériale de Heiankyo : au nom du village, Katsuro fournit régulièrement aux étangs impériaux des carpes de longueur incomparable. Leur très modeste maison, à l'extrémité du village est riche uniquement des apparaux de pêche, d'un pot à sel, au bord d'un étang pour élevage de poissons admirables, une carpière pour cinquante carpes. Miyuki a su faire preuve de réserve et de dignité : elle reste affligée, émaciée, et surtout souillée par la mort de son mari.

Le vieux Nagusa Watanabe, qui réside dans le quartier privilégié de Susaku Oji, dans la capitale, à proximité du grand palais impérial. Le Bureau des Jardins et des Étangs est bien défunt mais toujours actif (), intégré depuis 896 au Bureau de la Table de l'Empereur. Ce très haut fonctionnaire a donné des ordres, ne serait-ce que pour répondre aux demandes des responsables des temples (impériaux) qui abritent des étangs à carpes.

Trois émissaires des services impériaux viennent, à cheval, passer commande au village de vingt carpes à Katsuro. Le responsable du village, Natsume, promet la livraison à ces énormes cloportes, ces gros grillons (, et s'assure que Miyuki s'y prépare activement. Le chemin est long (au moins trois jours), difficile (sentier, voire sente, forêt détrempée, végétation brouillonne, averse, montagnes), périlleux (femme seule, brigands, pirates, rōnin, raids sanglants des hordes rebelles ()), coûteux. Elle ne peut en emporter que huit, dûment sélectionnées, dans quatre baquets remplis de boue et d'eau à renouveler, nacelles pendues à une perche de bambou, une palanche.

Elle rencontre peu de monde, deux vieux, Akinaru et Yagoro (), et parvient à passer la nuit à la Cabane de la Juste Rétribution (comme son mari). La tenancière, Akiyoshi Sadako, lui fait une proposition de facilitation qu'elle refuse. Au matin, près de l'étang altéré par des têtes coupées lors de l'incursion coréenne de la nuit, elle se défend contre les intimidations de deux grandes grues blanches, elle engage une danse d'affirmation et de défense de sa personne et de son bien : étrange caquetage et postures syncopées ().

Dans les monts Kii, guidée par l'homme-cheval Akito et son comparse Genkishi (parmi une foule de pèlerins), elle passe la nuit dans une annexe du temple bouddhiste de Fudō Myōō. Au matin, six carpes () ont disparu, alors qu'elle dormait, pour avoir accepté de consommer des gâteaux offerts, mais avec somnifère. Le jeune bonze responsable du temple, à la fin de son rituel, ne saurait rien promettre : Miyuki a la vision de six têtes de carpes dévorées, et pense à pratiquer un suicide rituel. Au départ, elle trébuche sur le cadavre d'un jeune homme, dont elle emporte le poignard. Le batelier Okano Mitsudada déclare qu'il s'agit seulement de luttes entre clans. Sur sa demande, il accepte de pêcher des truites de remplacement, et lui conseille, pour les financer, d'aller à l'auberge des Deux Lunes dans l'eau ().

Dans l'auberge, la maîtresse punit une jeune prostituée, Nyngyo. Elle en obtient la grâce, s'en fait une compagne, et, à la nuit, une barque d'amour emporte une Mère et cinq filles, à la quête de clients sur les bords de la rivière Yodogawa. Un seigneur () n'y trouve pas son bonheur, mais satisfait Miyuki : une quantité de ligatures de cuivre, contre la promesse d'un ongle à arracher.

Le lendemain, elle parvient à la capitale, où elle découvre un incendie (dû au logement d'un maître danseur de bugaku) et apprend que l'auberge de la nuit a été entièrement détruite avec massacre du personnel. Elle est accueillie par Nagusa et Kusakabe. Ils lui font visiter son logement, isolé, à peine préservé, dans une zone dévastée. Cette nuit-là, elle rêve d'accompagner ses truites dans l'étang, et de s'y noyer, pendant que Nagusa est convoqué par l'Empereur, âgé de quinze ans, pour organiser un concours de parfums (, takimono awase), sur le thème de l'odeur de la demoiselle d'entre deux brumes (), correspondant à un rêve de l'empereur.

Le jour suivant, on lui fait visiter l'étang du temple de destination, qui lui offre un bon repas à emporter. Cette nuit-là, Kusakabe obtempère à une convocation nocturne intempestive de Nagusa, pour envisager une participation au concours de parfums. Kusakabe remémore certaines données du Sūtra de Vimalakirti dont la traduction originale est archivée dans le même temple de Tōdai-ji. S'ensuit une visite nocturne au magasin impérial de la Deuxième Avenue, pour sélectionner dans l'obscurité les ingrédients nécessaires à leur projet ().

Nagusa assiste au lâcher des carpes, et leur collaboration va cesser, avec une rétribution faible (vingt rouleaux de taffetas de soie, contre les cent rouleaux prévus pour vingt carpes). Mais, après avoir observé avec ravissement une petite perle de salive () de Miyuki, il décide d'utiliser les senteurs de Miyuki pour le concours. Il le remporte, est félicité. La récompense pour Nagusa est « trois chevaux blancs splendidement harnachés, la queue et la crinière parées de papillotes sur lesquels étaient calligraphiés des poèmes » (). Nagusa offre à Miyuki un des trois chevaux, qu'elle refuse, et beaucoup d'or et beaucoup de soie. Nagusa reçoit aussi l'ordre impérial de détruire tout ce qui a contribué à accomplir ce miracle (, dont la jeune veuve.

Exfiltrée par Rashōmon, grâce à Kusakabe, elle revient à Shimae : arbres abattus, silence des oiseaux (« un merle au plumage ardoié strié de bleu... planté dans un arbre un peu comme un clou qu'on n'aurait pas fini d'enfoncer » (), rizières arasées, village anéanti, maisons désintégrées, sol fissuré. Le seul survivant est Hakuba, presque un petit frère. Ils descendent tous deux la rive de la Kusagawa, vers la mer, dans l'odeur de mort. Hakuba, le seul du village à savoir nager, plonge dans la rivière. Miyuki l'y rejoint, et découvre une carpe noire géante coincée (. Elle décide de rester à essayer de la dégager.

Personnages principaux Nakamura Katsuro, mari de Miyuki, décédé Amakusa Miyuki, personnage principal, jeune femme (27 ans) de Shimae Nagusa Watanabe, directeur du Bureau des Jardins et des Étangs, vieil homme selon lui-même, un vieillard selon Kusakabe Kusakabe Atsuhito (), principal assistant de Nagusa-san, gracile, gracieux, ardent, incandescent danseur, et sans doute amant Hakuba, fils du potier Nassume (de Shimae), devenu Gureki, redevenu Hakuba quand il se réconcilie avec le monde

Écriture L'auteur fournit une bibliographie résumée des ouvrages utilisés pour la conception du récit, dont Le Dit du Genji, en partie pour éviter tout anachronisme : calèche attelée à un bœuf, palanquin, geta, Jūnihitoe ... et les centaines de rites et cérémonies que doit présider l'empereur.

Le scénario serait proche de La Laitière et le Pot au lait, mais ce récit n'est pas une fable. Le texte importe pour l'évocation de cette époque du Japon (village de pêcheurs, mobilité risquée, cour impériale), entre sophistication courtisane et simplicité rurale.

Le narrateur accompagne les déplacements de Miyuki, avec ses sensations, visuelles, sonores, olfactives, tactiles, sa perception du monde naturel : paysages, forêts, montagne, flore, faune (lucioles, cigales, singes, renards), brumes, pluie, orage, vent du nord, neige, tremblement de terre... Les meilleures comparaisons sont animales : « avec la lenteur engourdie d'un papillon sortant de sa chrysalide et déployant ses ailes » ().

Les étapes sont autant d'épreuves, d'ordre sociologique : agresseurs (opposants), protecteurs (adjuvants), voleurs, sexualité exigeante, y compris chez les moines bouddhistes (), propositions, invitations, menaces... et psychologique : souvenirs, regrets, nostalgie, désirs () (de mort aussi), plaisirs, espoirs, et non-dits.

Esthétisme Nagusa est un esthète, décadent, un dandy snob, qui vise à une forme suprême d'élégance, un Des Esseintes (À rebours) ou un Jean-Baptiste Grenouille (Le Parfum), qui se désole que personne ne remarque ses lèvres vertes () ou ses sourcils redessinés et repeints en vert de jade () : la jeune femme « en oublia de mettre en éventail sa main devant sa bouche, infligeant au directeur et à son adjoint le pectacle affligeant de ses dents horriblement blanches » (). Il choisit pour leur performance les douze robes de la parure (Jūnihitoe) que va porter Miyuki « la [gamme de couleur] appelée Foudre Érable Rouge, dont la première parure, en soie blanche, servait de sous-vêtement, et sur laquelle venaient se superposer onze autres robes qui, allant en s'éclaircissant, déclinaient à peu près toutes les nuances de rouge existant dans la nature, depuis le cramoisi des érables jusqu'au rose tendre des fleurs de prunier, en passant par le brunissement empourpré de certains feuillages et le violet des fleurs de lespédèzes qui font le régal des cerfs » ().

Nakusa s'inspire du , que Kusakabe a évoqué devant lui, non de son enseignement, mais du « papier sur lequel ce sutra a été traduit du sanscrit, calligraphié et conservé au Todaiji, le temple où la veuve de Shimae relâchera ses carpes demain matin. Un papier d'une blancheur et d'une pureté exceptionnelles. J'ai eu le privilège de l'admirer, il m'a même été permis de le caresser, et j'éprouve encore sa douceur ineffable au bout des doigts.» ().

« À supposer même que s'amenuise l'engouement pour les takimono awase au point de ne plus figurer parmi les rites et traditions pratiqués à la our, la mémoire populaire se rappellerait cette nuit de neige sur Heiankyo, cette nuit au cours de laquelle un haut fonctionnaire avait réussi, pour complaire à son empereur, à recréer l'odeur infiniment complexe, infiniment mouvante, infiniment vivante d'une femme dont chacun de ses quatre membres, chaque béance de son corps, chacune des douze robes de son junihitoe, avait libéré et mêlé ses émanations » ().

Sexualité