Alfredo Lorenzo Ramón Palacios, mieux connu sous le nom d'Alfredo Palacios ( - ), était un avocat, homme politique, essayiste et professeur d'université argentin. Il fut l'une des grandes figures historiques du Parti socialiste d'Argentine et compte sans doute parmi les hommes politiques les plus influents de l'Argentine du , aux côtés notamment de Perón et d'Yrigoyen, desquels il fut l'adversaire.

D'éducation chrétienne, il fit des études de droit et s'engagea de très bonne heure en politique, d'abord dans le Cercle ouvrier chrétien de Federico Grote, puis dans l'UCR, enfin dans le PS récemment fondé. Avocat des humbles, il se présenta en 1904 comme candidat député au Parlement national sous l'étiquette socialiste pour le quartier populaire de La Boca à Buenos Aires, et grâce au nouveau découpage en circonscriptions, à son engagement politique dans le sud de l'agglomération de Buenos Aires, à la popularité qu'il avait su s'acquérir comme jeune avocat très impliqué dans les causes populaires, et grâce aussi aux divisions chez les candidats rivaux, il réussit à se faire élire (et réélire en 1912) et à devenir ainsi le premier député socialiste d'Amérique latine.

Personnalité flamboyante et orateur de talent, Palacios présenta par la suite devant le parlement un grand nombre de projets de loi en faveur des travailleurs, des enfants et de la femme. En accord avec la stratégie légaliste et réformiste de son parti, il s'efforça de rallier à ses points de vue la fraction réformiste du camp conservateur adverse, et, y parvenant parfois, sut de la sorte arracher à l'« oligarchie » plusieurs lois sociales, dont celles instituant la « semaine anglaise » et le repos dominical, imposant des hausses de salaire, prescrivant que les rémunérations se fassent en monnaie (et non en bons d'achat), portant réglementation en matière d'accidents du travail, régulant le travail des femmes, prescrivant la mise à la disposition d'un siège sur le lieu de travail, instaurant le statut de l'enseignant, et nombre d'autres lois que Palacios proposa à différents moments et parvint à faire adopter. Aussi peut-il être considéré comme le précurseur de la législation sociale en Argentine, et l'artisan du « Nuevo Derecho » (« Droit nouveau » — du reste le titre d'un de ses nombreux ouvrages). D'autre part, tout en ne cessant tout au long de sa vie de défendre les classes les plus démunies, il dénonça les actes de corruption commis au plus haut niveau de l'État ; donna son appui à la Réforme universitaire, mouvement revendicatif étudiant surgi à Córdoba en 1918 ; s'opposa au panaméricanisme tel que promu par les États-Unis ; réaffirma la souveraineté argentine sur l'archipel des Malouines ; et condamna les interventions des États-Unis dans les pays d'Amérique centrale.

Bien qu'outré par le coup d'État de 1930, il consentit à participer aux élections, largement frauduleuses, de la Décennie infâme, fut élu sénateur et poursuivit à ce titre son œuvre législative, avec le même souci de justice sociale. Ennemi de Perón, qu'il traita de « fasciste », il préféra s'exiler à Montevideo en 1943, puis connaîtra la prison après l'arrivée au pouvoir des péronistes. Si, après le coup d'État de septembre 1955 et la subséquente chute de Perón, il se compromit avec le nouveau régime de facto (en acceptant un poste d'ambassadeur à Montevideo, et en devenant constituant en 1957), il fut au sein du PS dans le camp de ceux favorables à une collaboration très restreinte avec le régime militaire ; ces dissensions quant au degré de collaboration jugé admissible provoquera la scission du PS en 1958.

Parallèlement, Alfredo Palacios mena une carrière universitaire, enseignant le droit du travail à l'université de Buenos Aires et de La Plata.

Biographie

Jeunes années et formation

Alfredo Palacios était le fils naturel d'Aurelio José Florencio Palacios Bustamante et d'Ana Ramón Beltrán, avec qui Don Aurelio était alors en ménage ; tous deux étaient uruguayens. Don Aurelio s'était déjà fait un nom dans la politique uruguayenne lorsqu'il obtint son titre d'avocat en 1854 à l'université de Buenos Aires ; journaliste et diplomate, il était propriétaire d'un domaine agricole dans la province (argentine) de Santa Fe et d'une demeure et d'un cabinet d'avocat à Buenos Aires. Son logis devint bientôt un rendez-vous obligé pour les Uruguayens de passage dans la capitale argentine. Don Aurelio eut au total dix-neuf enfants, dont neuf avec Ana Ramón Beltrán. Alfredo Palacios reçut le baptême le en l'église Notre-Dame-de-la-Piété de sa ville nataleDans l'acte de naissance figure le nom Alfredo Ramón Palacios ; le prénom fut rectifié après saisine du juge de première instance civil le 19 septembre 1890..

Doña Ana, la mère d'Alfredo, femme très religieuse, initia son fils à la lecture des Évangiles et l'éduqua dans la foi chrétienne, foi que le futur dirigeant socialiste devait cependant abandonner plus tard, à la suite de quelques désillusions. Sa formation intellectuelle et sa vision de la politique furent façonnées par l'atmosphère intellectuelle de l'époque, par la lecture des œuvres des grands théoriciens du socialisme tels que Karl Marx et Friedrich Engels, ainsi que par sa prise de conscience de la spécificité argentine et latino-américaine. Il suivit l'enseignement secondaire au Colegio Nacional Central (actuel Colegio Nacional de Buenos Aires).

En , Don Aurelio Palacios, gravement malade, décida de reconnaître légalement tous ses enfants, et mourut trois ans plus tard, léguant à Ana Ramón Beltrán et à ses enfants une fort mauvaise situation financière, ce qui les porta à déménager vers une maison de location rue Charcas, dans le quartier de Palermo, où Alfredo Palacios vivra ensuite jusqu'à sa mort. Pour l'heure encore profondément imprégné de valeurs chrétiennes par l'influence de sa mère, il se rapprocha du Círculo de Obreros católicos (Cercle des ouvriers catholiques) fondé par le prêtre allemand Federico Grote.

En , alors qu'il avait à peine treize ans, Alfredo Palacios dirigeait la revue La Juventud, organe du Centro Católico Pedro Goyena, et il semblait à ce moment que sa vocation dût s'orienter vers le journalisme. En 1894, Alfredo Palacios fit sa première apparition publique, remarquée par les journaux de l'époque, puisqu'il fut un des orateurs lors des obsèques de l'intellectuel et écrivain José Manuel Estrada, l'une des figures de proue du catholicisme argentin.

Engagement politique

Sa sensibilité sociale le fit pencher vers les auteurs athées, anarchistes et socialistes, qui, s'ils se préoccupaient eux aussi des pauvres, le faisaient avec un discours différent, plus combatif, qui promettait la rédemption des ouvriers ici sur terre, non pas au ciel. Le contenu de ces lectures finit par s'infiltrer dans les discours qu'il tenait au Centre des ouvriers catholiques, et le père Grote dut le reprendre et attirer son attention sur la terminologie et les concepts dont il usait fréquemment et qui ne s'accordaient pas avec la pensée catholique. Palacios s'en offusqua et se promit de ne plus fréquenter ces institutions, donnant libre carrière dorénavant à un anticléricalisme qui couvait déjà en lui.

En 1895, ayant achevé ses études secondaires, il s'inscrivit à la faculté de droit de l'université de Buenos Aires. Voulant soutenir une thèse après obtention de son titre d'avocat, il ébaucha tout d'abord une thèse intitulée La miseria en la República Argentina, laquelle fut cependant rejetée, au motif qu'elle portait atteinte aux institutions et contravenait ainsi à l'article 40 de l'Ordonnance générale universitaire, et qu'il dut donc remplacer par une autre thèse, traitant cette fois de la faillite des entreprises. Il fit graver sur la plaque de son cabinet d'avocat : ().

Dans un premier temps, il s'engagea dans l'Union civique radicale (UCR), prenant parfois la parole lors de rassemblements du parti, avant d'adhérer formellement à l'UCR dans le centre de La Plata.

Activité parlementaire

En 1896, il rejoignit le Parti socialiste (PS), que venait de fonder Juan B. Justo. En vue des élections convoquées pour le , un groupe d'immigrants italiens du quartier de La Boca se présenta à l'office de l'avocat Palacios pour le solliciter d'être leur candidat député national, sous l'étiquette du Parti socialiste, pour la circonscription de Buenos Aires. En vue de ce scrutin, un régime électoral nouveau avait été mis en place, par lequel les districts électoraux étaient redécoupés en circonscriptions plus petites, habilitées à élire chacune un député. Au terme d'une campagne électorale frénétique, menée par Palacios maison par maison et courée par courée, où le candidat socialiste prononçait ses allocutions en espagnol et en italien (qu'un interprète traduisait ensuite en dialecte génois), le scrutin eut lieu le , où Palacios, alors que des fraudes massives étaient commises dans le reste de la ville par les partis au pouvoir, sut attirer sur son nom 830 voix, obtenues par contact direct et donc peu susceptibles de subornation par les politiciens de l'oligarchie, et fut élu, devenant ainsi le premier parlementaire socialiste d'Amérique latine.

L'entrée d'un socialiste à la Chambre des députés représenta un fort stimulant pour le socialisme argentin, qui ne s'était constitué en organisation politique structurée que depuis la décennie antérieure. Dans le même temps, le PS argentin prenait rang, par cette victoire, dans l'élite de la social-démocratie internationaleLucas Poy (2018), § 3..

D'autre part, l'arrivée de Palacios au congrès confirmait aux yeux des socialistes la justesse de leur option stratégique axée sur l'action politique légaliste, sur la participation électorale et sur la tactique parlementaire, et ce au rebours p. ex. des anarchistes dans la décennie antérieureL. Poy (2018), introduction.. Dans les années précédentes, l'opportunité de privilégier l'action politique non-violente et la nécessité d'opter pour une stratégie s'appuyant sur la tactique électorale et parlementaire avaient occupé une place notable dans le discours du PS, et seront, parallèlement à la mise en œuvre pratique de cette doctrine, prêchées avec une insistance encore accrue à partir de 1904. Durant ces années, non seulement le parlementarisme en général, mais aussi et en particulier l'action de Palacios à la Chambre des députés, étaient des points de référence incontournables de l'activité quotidienne pour tout militant ou sympathisant socialisteLucas Poy (2018), § 7..

Le premier mandat de Palacios mit certes au jour quelques-uns de ses traits spécifiques — singularités en rapport avec son style propre, tant personnel que politique, le jeune avocat ayant en effet connu un parcours militant assez tortueux, en raison duquel il était considéré avec circonspection par Juan B. Justo et d'autres dirigeants du parti, préoccupés par certaines caractéristiques de son style personnel autant que par les particularités de sa formation intellectuelle, en plus de son comportement indépendant, voire parfois imprévisiblePeu avant son investiture comme député, Palacios avait eu une violente querelle avec la direction du PS en raison de sa participation aux dénommés cercles ouvriers libéraux, lesquels avaient été créés par certaines factions de la franc-maçonnerie à l'effet de contrecarrer l'action des cercles catholiques promus par l'Église (cf. L. Poy (2018), note 8). —, mais ce nonobstant, l'action de Palacios au Congrès ne prit pas l'allure d'une aventure personnelle, mais fut très largement la transposition fidèle des grands axes de la proposition politique du socialisme argentin de ces années-là. Il appert en effet de l'examen des sources que, au-delà de ses particularités personnelles, les interventions de Palacios lors de son premier mandat comme député furent en adéquation avec la ligne théorique et politique de la direction du partiLucas Poy (2018), § 9..