Soifs est un cycle romanesque de Marie-Claire Blais comprenant dix volumes parus entre 1995 et 2018. Son nom est également celui du premier volume de la série, Soifs, publié en 1995.

Le Cycle romanesque Soifs est à l’origine un roman indépendant, puis devient le premier tome de ce qui est conçu comme une simple trilogie, cette mention apparaissant sur la page de garde du deuxième volume, Dans la foudre et la lumière, paru en 2001. Cependant, l’auteure amplifie par la suite son œuvre en y ajoutant des volumes, laissant en suspens la question de sa longueur finale. Mais la parution du dixième tome, Une réunion près de la mer, en , met explicitement fin au cycleCaroline Montpetit: “Marie-Claire Blais met un point final au cycle de «Soifs»”, Le Devoir, 17 janvier 2018. . Cependant, l'auteure fera paraître par la suite deux autres romans centrés autour de personnage du cycle, qui constituent des embranchements greffés au tronc principal ; il s'agit de Petites Cendres ou la capture (2020) et Augustino ou l'illumination (paru de manière posthume en 2022).

Outre la longueur du cycle, les différents volumes qui le composent forment un seul paragraphe, sans interruption à part des virgules et de très rares points, avec un foisonnement de personnages. L’auteure exprime elle-même un certain scepticisme quant à la possibilité de rejoindre un lectorat avec une œuvre de prime abord d’un accès si difficile : « Qui aurait assez de patience dans notre monde surexcité pour lire ces pages »Aux Jardins des Acacias, p. 174 dit-elle à propos du livre qu’un de ses personnages, l’écrivain Daniel n’arrive pas à terminer, mais cette phrase pourrait aussi bien s’appliquer à son propre cycle romanesque. La critique Chantal Guy abonde dans ce sens: « Ce n’est pas un cycle, c’est un cyclone », ajoutant : « il en faut du souffle au lecteur pour se lancer dans la phrase blaisienne, qui ne peut souffrir aucun moment d’inattention. » Mais il s’agit pour elle d’une qualité, puisque l’auteure « laissera assurément un incroyable et inépuisable héritage aux exégètes de son œuvre »Chantal Guy: « Aux jardins des acacias: les petits paradis de l'enfer », La Presse, 11 octobre 2014. .

Il s’agit d’une des œuvres de fiction les plus importantes de la littérature québécoise, d’abord en raison de son ampleur, mais également de son ambition. En ce qui a trait au style très particulier, Michel Biron le décrit comme « une immense phrase de pages [...] À toutes les dix ou vingt pages, il y a bien un point qui apparaît pour stopper cette longue coulée narrative, mais la ponctuation forte est si rare que le lecteur la remarque à peine, emporté par l’énergie et le balancement hypnotique de cette écriture sans cesse relancée comme si elle voulait épouser le rythme de la mer. »Michel Biron: « Un gigantesque roman-poème », LQ (Lettres québécoises), n. 169, mars 2018, pp. 21-22. Pour sa part, Louis Hamelin parle de « cataractes verbales hypnotiques »Louis Hamelin: « Mai au bal des prédateurs, de Marie-Claire Blais : cantate pour temps de brume », Le Monde des livres, 28 avril 2011. . Malgré l’absence de coupures entre les phrases, le fil de la narration passe d’un personnage à un autre de manière continuelle, mais suffisamment clairement pour que le lecteur s’y retrouve, entre autres parce que le nom du personnage concerné apparaît de manière régulière, servant de point de repère. Antonin Marquis explique bien le choix stylistique de Marie-Claire Blais: « Or, il est très probable que la forme du roman soit réfléchie et significative; l’auteure voulait peut-être suggérer un mouvement perpétuel, le flot de la vie qui s’écoule à travers les pages et les personnages, ou alors peut-être voulait-elle évoquer l’urgence de dire, la passion créatrice qui emporte tout sur son passage... »Antonin Marquis: « ‘Aux Jardins des Acacias’ : une écriture immatérielle », Les Méconnus, 24 septembre 2014.

Les différents romans qui composent le cycle ne sont pas nécessairement organisés autour d’une suite d’actions, se situant plutôt à un moment précis de l’histoire des personnages, et ils détaillent les événements qui les ont menés à la situation actuelle. Le fil de la narration est plus circulaire que linéaire, revenant à répétition sur certains moments clés de la trame, et il faut parfois un certain temps pour que les personnages et les événements puissent être situés dans celle-ci, qui devient progressivement plus lisible. La profusion des personnages, identifiés simplement par leur prénom et souvent introduits sans la moindre description, constitue un autre défi pour le lecteur. Reconnaissant ce défi, l’auteure ajoute à la fin du dernier volume une liste descriptive des principaux personnages du cycle, mais cela ne sera utile que pour les lecteurs qui ne le découvriront pas au fur et à mesure de la parution des différents volumes. Il ne s’agit pas non plus d’un monologue intérieur, puisque la narration est en majorité conduite par un tiers, qui rapporte certaines paroles et pensées des personnages, mais en les considérant toujours d’un point de vue extérieur. S’y insèrent des apartés sur des événements tirés de l’actualité récente, parfois par le biais de l’écrivain Daniel qui cherche à pénétrer la psyché des protagonistes dans le cadre de l’immense roman qu’il écrit lui-aussi au fil des tomes.

La persévérance du lecteur est récompensée parce qu’il a accès à une fresque englobante qui décrit le monde de la fin du et du début du , à partir d’une île des Antilles, où se situe le cœur de l’action. Marie-Claire Blais y intègre des faits divers et des événements historiques contemporains à l’action, parfois un peu remaniés mais néanmoins reconnaissables, qui ancrent les personnages dans la réalité et qui offrent des indices temporels pour situer l’action. Pour Yvon Paré, le roman décrit « les failles de l’Amérique [...] les souffrances, les errances, les obsessions, les peurs et la décadence » des États-UnisYvon Paré: « Le chauffeur », LQ (Lettres québécoises), n. 169, mars 2018, pp. 26-27..

L’île où se déroule la majorité de l’action n’est pas nommée, mais elle intègre surtout des éléments de Key West, l’île où Marie-Claire Blais réside lors de la rédaction du cycle. On y retrouve une population métissée, avec de riches familles blanches ou de race mixte, une classe populaire d’origine africaine, de nombreux réfugiés venus d’autres îles comme Cuba ou Haïti, et des visiteurs venus du nord pour profiter du climat tropical. La beauté tropicale de l’île cache cependant une criminalité, des trafics de drogue et une violence importante, y compris un arrière-fond de racisme, avec les « Blancs chevaliers », inspirés du Ku Klux Klan, qui apparaissent de temps en temps dans le récit. L’auteure est aussi intéressée par des drames sociaux qui lui semblent révélateurs de l’âme humaine dans ce qu’elle a parfois de plus noir.

Réception critique Les premiers volumes du cycle sont reçus avec enthousiasme, particulièrement Soifs qui reçoit le Prix du Gouverneur général. Cependant, la rigueur formelle de l’édifice en rebute plus d’un, et au fur et à mesure que les volumes s’accumulent, alors qu’il ne semble pas clair si l’auteure a encore un plan global en tête, plusieurs expriment une certaine lassitude. Mais comme l’explique la critique Chantal Guy, il s’agit souvent d’une simple réaction à un projet qui va à l’envers des codes du , qui favorise la brièveté et le direct. Elle ajoute que comme elle était la seule parmi les critiques littéraires qu’elle connaissait à avoir lu les premiers tomes, son éditeur lui demandait systématiquement de faire la recension des suivants au rythme de leur parution, personne ne voulant avoir à lire le nombre de plus en plus imposant de volumes déjà publiésChantal Guy: « Mes étranges années avec Marie-Claire Blais », LQ (Lettres québécoises), n. 169, mars 2018, pp. 24-27. ! On trouve d’ailleurs régulièrement des critiques qui se plaignent de ne pas se retrouver dans ce magma quand ils recensent le dernier volume paru sans le bénéfice d’avoir lu les premiersVoir par exemple Antonin Marquis, op. cit.. Une autre réaction commune est de se demander, surtout lorsque les derniers volumes du cycle paraissent, à quoi rime tout cet amoncellement de dialogues intérieurs qui semblent se répéter, puisque l’auteure n’a pas encore donné d’indications claires sur la finalité de l’œuvre : « On a un peu l’impression, par moments, de regarder un film sans le son, et d’être l’observateur distant de dialogues et de gesticulations dont on arrive difficilement à faire sens », écrira Christian Desmeules lors de la parution du volumeChristian Desmeules: « Fertile flux de folie », Le Devoir, 7 novembre 2015. .

Cependant, malgré la perplexité des critiques littéraires face à cette entreprise démesurée, le milieu universitaire lui n’hésite pas à se pencher dès les premiers volumes dans une étude poussée de certains des thèmes du cycle. Ainsi les travaux critiques en littérature abordant différents aspects du roman abondent, et l’œuvre est dès l’abord une des plus étudiées dans les départements de lettres françaises du Canada, bien avant qu’elle ne soit complétée. Elle est également diffusée en France par le biais d’une coédition aux Éditions du Seuil, et dans le reste du Canada par la traduction en anglais des différents volumes, avec un retard de quelques années sur leur date de publication originale, même si ces traductions ne traversent presque pas les frontières du pays.

Lorsque le dernier volume parait au début de 2018, cependant, la réaction est unanime : la critique reconnaît qu’il s’agit d’une des œuvres majeures de la littérature québécoise qui vient de prendre sa forme finaleVoir par exemple Caroline Montpetit et Chantal Guy, op. cit., et cette publication est traitée comme un événement, avec articles dans les quotidiens et reportages radiophoniques. Les critiques sont élogieuses et invitent les lecteurs à se plonger dans cet univers englobant, insistant sur le fait que le caractère qui peut sembler hermétique de l’œuvre ne correspond pas à la réalité d’un roman très humain et qui a su percer la réalité du début du mieux que n’importe quelle autre œuvre contemporaine, toute nationalité confondueChantal Guy: « Mes étranges années avec Marie-Claire Blais », op. cit.Jade Colbert: « Quebec writer Marie-Claire Blais is the next Virginia Woolf », The Globe and Mail, 13 septembre 2019.. Les éditions du Boréal en profitent pour lancer une campagne publicitaire pour inciter les lecteurs à découvrir cette fresque en reproduisant les couvertures des neuf premiers volumes sur une affiche destinée aux librairies - cette approche est particulièrement efficace vu le soin qui a toujours été apporté aux couvertures des volumes dans cette édition originale, toutes très différentes mais également saisissantes sur le plan graphique. Pour sa part, la revue LQ (Lettres Québécoises) consacre immédiatement un numéro spécial à l’événement marquant que constitue la fin du cycle« Cahier Marie-Claire Blais », in LQ (Lettres québécoises), n. 169, mars 2018, pp. 6-27..

Les comparaisons qui reviennent le plus souvent sont avec À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, œuvre avec laquelle Soifs partage une ambition assumée et un foisonnement de personnages capturant la diversité d’une époque, et La Promenade au phare de Virginia Woolf, une des œuvres majeures qui utilise la technique du monologue intérieur. C’est d’ailleurs une phrase tirée de ce roman qui est en exergue du premier volume, et même si le roman de Virginia Woolf est plutôt bref, la tentative de capturer la complexité de la conscience humaine rapproche les deux œuvres. William Faulkner, un autre écrivain profondément ancré dans la réalité du sud des États-Unis, est aussi souvent évoqué.