Le Tunnel (The Tunnel) est un roman américain de William H. Gass publié en 1995, Prix American Book Awards en 1996, traduit en français et publié par les éditions Le Cherche midi en 2007.
Trame narrative Un professeur d'histoire, enseignant dans une université américaine du Midwest, termine, après vingt ou trente ans, difficilement, son grand œuvre (Mon grand livre, ), Culpabilité et Innocence dans l'Allemagne de Hitler. En pleine crise existentielle, depuis longtemps également, il rédige en même temps ce texte autobiographique (le Tunnel), dont il tente de cacher à son épouse toutes les pages, au milieu de son travail académique inachevé, dans un double inachèvement perturbant.
William Frederick Kohler est un américain, dont la famille est originaire d'Allemagne. Il parle allemand. Il s'est rendu en Allemagne en 1938. Il y est revenu pendant la guerre, par la France. Il a assisté au procès de Nuremberg (au moins en partie), et en a tiré un premier ouvrage, Notes de Nuremberg. Sa connaissance de l'allemand et de la période, et sa conception de l'histoire et/ou de l'enseignement, en font un suspect de sympathies gênantes (dont une trace serait ce vrai-faux souvenir d'une brique jetée dans la vitrine d'un magasin sans doute juif en 1938).
Il est, avec au moins un de ses amis, le fondateur d'un hypothétique Parti des Déçus du Peuple (PDP).
Le texte ne fait aucune référence à la côte Ouest ni à la côte Est (à part le métro new-yorkais et un médecin sans doute new-yorkais). Les seuls États américains cités sont l'Illinois, l'Indiana, l'Iowa, l'Ohio, sans qu'aucune ville du Midwest apparaisse, à part une vague Urbana, Youngstown (Ohio) (en 1928), et à peine Pittsburgh. Dans cette région, on cultive du blé et du maïs, surtout l'oncle qui les héberge un temps. La famille est très vite pauvre et assistée, et change de domicile. Une de leurs habitations est proche de la rivière Wabash. Quand le père est encore valide, et actif (cabinet d'architecte et magasin), la balade du dimanche explore plutôt la Nouvelle-Angleterre (Nord-Est des États-Unis) : Mont Washington, Lac Squam, Parc d'État de Franconia Notch, jusqu'à l'accident ().
Plusieurs fois, le texte indique J'ai cinquante ans. Le récit n'est pas chronologique, et présente dans un désordre apparent des souvenirs qui vont de 1920 à 1970, de sa vie professionnelle d'universitaire () comme de sa vie sentimentale et sexuelle, ainsi que des faits réels historiques, de la Grande Dépression (1929-1933) à la guerre du Viêt Nam (1955-1975) : le monde a l'air ravagé.
Le texte est, surtout au début, un pot-pourri (), un collage à la Pécuchet (), un maelstrom
Découpage La version originale en anglo-américain serait divisée en douze sections principales, d'après l'auteur. La version française est moins explicite : pas de découpage en parties ou chapitres, avec ou sans numérotation. Une section commence dès qu'elle le peut dans la page par un simple titre dans une police adaptée.
13 : Une vie d'assis 63 : Koh souffle un vent 92 : Margot la Folle dans le Maelström 114 : Nous n'avons pas vécu la vie qu'il convenait 126 : Les abeilles d'août 136 : Oncle Balt et la Nature de l'Être 148 : Margot la Folle 149 : Les vieux spectres 152 : Ils devraient vivre longtemps : Les vieux 169 : J'ai commencé à creuser 179 : Culp 240 : Margot la Folle 246 : La Balade du dimanche 264 : Margot la Folle 268 : Une fugue 269 : À l'armée 270 : Accusations de platyhelminthisme 271 : La Barricade 273 : Margot la Folle 274 : Margot la Folle 276 : Margot la Folle 289 : Margot la Folle 292 : Margot la Folle 294 : Margot la Folle 298 : Margot la Folle 303 : À l'article de la mort 313 : Pourquoi je tiens tant aux fenêtres 343 : Le tableau noir 360 : Kristallnacht 367 : Le premier hiver de mon mariage 391 : L'album de famille 411 : Le maltraité 416 : Décalotté 423 : Les collègues : une calamité 423 : Planmantee en particulier 434 : Planmantee en particulier 436 : Governali monte au ciel 452 : Ce cher Herschel 466 : Scandale en classe 477 : Dans la maison 518 : Susu, je t'aborde en rêve 537 : Les mains sales 551 : Leçon de conduite 569 : L'art d'être sectaire 581 : Au bord de la rivière 581 : Le coût de toute chose 603 : Fais le fleuve 613 : Les bonbons 634 : Exilé sur les montagnes du cœur 634 : Les tantes 655 : Maman fait un gâteau 668 : Du sang sur le tapis du salon 686 : Exilé sur les montagnes du cœur
Personnages La famille Kohler se compose de peu de personnes : William Frederick Kohler, personnage principal et narrateur, WFK, Willie, Kohlee, Koh, Bill et Colère, Will T. G. (tracas garanti), Whiff, Billybite, Le Billeux, Billvesée, Herr Mari, Herr Rickler... Martha Kohler, son épouse d'au moins trente ans, fille de Henry Heman Muhlenberg et Ruth Dilschneider (), Marty, Dame MArianne, Moman, m'dame, ma méchante madame, saine et égoïste la buse (), Margaret Phelps Kohler (Feeney / Finney), Meg, Feeney-la-Fouine-à-Finney (), mère foudroyée (), puis dérangée, puis alcoolique, ma mère dissoute (), Frederick Karl Kohler, père, arthritique, le Grand Déjointé, travaillant dans un cabinet d'architecte et dans un magasin, du moins avant la Grande Dépression, Carl, le fils aîné, Otto ou Adolf, le second fils, Mister Mystérieux, sans doute mort, puisqu'on évoque sa pierre tombale, Oncle Balt (Phalange), un temps paysan, jusqu'aux ravages de la poussière et des sauterelles (), Tante, Tata, Tati, Tatie, qui s'occupe longtemps de Mamie à Grand (Colorado), et beaucoup de silhouettes entraperçues lors du mariage d'un cousin (), occasion de la rencontre entre William et Martha.
La vie professionnelle de WFK s'organise autour d'un maître et de quatre vieux collègues et amis, tous cinq enseignants d'histoire en collège et/ou université (), () : Magus Tabor, le guide, le maître (Son fils), Margot la Folle (au moins en partie), Charles Culp, échalas, fondateur spirituel du Parti des Déçus du Peuple (PDP) (), dont le texte comporte une partie de (), , spécialiste des Amérindiens, Tommasso Governali : masse de métèque, expansif, interrogateur perpétuel, humidificateur, Walter Henry Herschel : homme triste et las, gris clairsemé, (), Oscar Planmantee, Plan, Os, Le Lamantin : grosse silhouette à gousset, (), pontifiant imposteur...
La vie sentimentale de WFK se focalise sur les liaisons avec des étudiantes, () : Susu, la maigre, (), chanteuse, dont une version d'avant-guerre serait une chanteuse allemande que les nazis font rapidement disparaître pour une supposée ascendance gitane, Lou, (), (), (), Rue ou Ruth...
Tunnel « Le symbole sophistiqué du tunnel, par exemple, s'achève dans la nuit de l'acte ; il est enterré dans le littéral, dans das plumpe Denken, dans les trivialités de la praxis. J'avais d'abord fait un trou dans le ciment avec un marteau, ne rencontrant que de la roche, mais j'ai ensuite délogé une large pierre avec ma pioche et très vite tenu un gros roc blanc entre mes mains telle une boule de bowling » (). « La pensée maladroite : l'épouse collectionne des armoires, le mari creuse un tunnel sous la maison et évacue les gravats (et le cadavre du chat étranglé) dans les tiroirs des armoires : J'ai commencé à creuser » (). « Le goulot de plus en plus étroit de mon tunnel » (). « Il fait chaud dans le tunnel, qui n'est pas aussi poussiéreux qu'on pourrait le croire, mais protégé comme un intestin dans sa poche de graisse » (). « Je ne travaille pas à mon tunnel comme je le devrais, non plus » (). (). Attention tunnel ! ().
La fin du texte laisse le lecteur décider si le narrateur va obéir à l'injonction de son épouse, de faire place nette de ses gravats.
Dès l'enfance, WFK est obsédé par le passage secret, fermé, où tout est possible, loin du regard des autres : « creuser un terrier comme un renard (), « cette maudite fosse () », « mon trou, mon tunnel ou ce texte » (). « Ceci est mon trou. Ceci est mon sublime éden personnel » (), « l'espace d'évasion hyperbolique J'ai abandonné la Poésie pour l'Histoire dans ma Jeunesse » ) : planque, cache, trappe, placard, dessous de meuble, réduit...
La figure de Meg la Folle renvoie au tableau Dulle Griet (1562) de Brueghel. Meg est aussi Magus Tabor, Margaret, Martha, WFK, et Balt. Oncle Balt meurt absorbé puis recraché par une tornade (), « un cyclone, un tunnel vertical. Dans un tel tourbillon, tout se précipite : si je laisse mon esprit s'enivrer de ses motifs » (). L'individu est hanté, habité, envahi, débordé, excédé, et détruit dans la chute, sans espoir ni envie d'être rédimé.
Le personnage évoque La Colonie pénitentiaire (1914) de Franz Kafka : la culpabilité de l'accusé est prouvée par l'écriture sur son propre corps par une machine du verdict. La nouvelle Le Terrier (1923) conviendrait également : passer sa vie à consolider les méandres de son propre labyrinthe contre toute intervention du monde extérieur.
Au début et à la fin du texte, le narrateur regrette : « J'ai abandonné la Poésie pour l'Histoire dans ma Jeunesse () ». Après les grandes disputes sur les fonctions de l'Histoire, après les très nombreuses révérences littéraires (et philosophiques), ce serait le retour à la Poésie ! Et un hommage à Rilke...
Repères (). (). (). (). () ? () ! (). (). (dion = petit dieu) ().
Éditions The Tunnel (1995)
Réception Le livre est bien reçu aux États-Unis : American Book Awards (1996) Finaliste PEN/Faulkner Award (1996)
Les recensions francophones sont peu nombreuses mais graves, critiques, gênées.... : la lecture est une expérience, mais surtout une épreuve.., au moins celle d'un échec littéraire. Une forme d'éreintement.
La traduction paraît rendre très bien compte des recherches stylistiques, dont les jeux de mots, les allitérations, les adaptations des épigrammes et autres poèmes. La mise en page paraît adaptée : collages, polices, dessins ou schémas;
Annexes Articles connexes Métafiction Liens externes
William H. Gass, Conception du Tunnel
Notes et références
Catégorie:Roman américain paru en 1995