thumb|alt=deux statues de femmes, l'une en reine couronnée, et l'autre aux cheveux dénoués et aux yeux couverts d'un bandeau|Ecclesia et Synagoga, statues du portail sud de la cathédrale de Strasbourg. (Copies exposées au musée de la Diaspora, à Tel Aviv.) Ecclesia et Synagoga (« l'Église et la Synagogue », en latin) est une double allégorie fréquente dans l'art chrétien du Moyen Âge. Deux femmes sont représentées, l'une et l'autre jeunes et belles. symbolise le christianisme, et Synagoga le judaïsme, mais plus précisément son « aveuglement » spirituel, puisque, selon le point de vue chrétien, le peuple juif n'a pas su reconnaître la divinité de Jésus-Christ.

L'Église catholique, placée à la droite du Christ, apparaît sous les traits d'une figure royale : la tête haute, coiffée d'une couronne, elle tient dans sa main un sceptre ou une hampe crucifère. À l'inverse, la Synagogue est tête nue, le visage détourné, les cheveux défaits, les yeux couverts d'un bandeau ; elle tient une lance brisée et parfois sa main gauche laisse échapper les Tables de la Loi ou les rouleaux de la Torah.

Thème récurrent de la théologie de la substitution, où le christianisme, « véritable Israël », remplace le judaïsme, et où la Nouvelle Alliance marque sa supériorité sur l'Ancienne, cette image chargée d'antijudaïsme traverse toute l'iconographie chrétienne médiévale à partir du sous forme de statuettes et de plaques de reliure en ivoire, de miniatures, de peintures, de vitraux et surtout de sculptures. Si l'image de l'Église triomphante demeure inchangée au fil du temps, celle de la Synagogue devient de plus en plus dévalorisante, jusqu'à se confondre avec celle du diable au .

Origines du thème Étymologie Les termes latins ecclesia et synogoga sont calqués sur deux mots grecs, ἐκκλησία et συναγωγή, ekklêsia et sunagôgê, qui désignent la même chose : une assemblée, mais la signification de ces deux synonymes, dans le christianisme primitif, a vite acquis une connotation religieuse. Sous l'influence d'Augustin, développée au début du par le Liber officialis d'Amalaire de Metz, cette évolution sémantique a abouti à une métonymie qui désigne aussi bien le lieu de culte que le peuple qui s'y réunit, de sorte qu'à l'époque médiévale « Ecclesia » représente l'Église chrétienne, par opposition à « Synagoga » qui symbolise le peuple et la religion d'Israël.

Visées apologétiques L'image du « voile » qui recouvre le visage des enfants d'Israël est déjà présente dans la Deuxième épître aux Corinthiens :

Ce passage s'inscrit dans l'apologétique de la Nouvelle Alliance et de la théologie de la croix défendue par Paul.. On ne saurait toutefois parler de théologie de la substitution à propos d'une , annoncée par le Livre de Jérémie (31:31), qui ne fait que compléter l'ancienne.. Michel Quesnel note à cet égard que . Néanmoins, lorsque Paul, dans son allusion au Livre de l'Exode (34:29-35), décrit Moïse descendant de la montagne en se voilant la face, ce voile apparaît comme un que seul le souffle de l'Esprit du Christ pourra lever afin que la Révélation atteigne le stade ultime de son dévoilement. En d'autres termes, quand Paul préconise que la Torah soit lue à la lumière de l'enseignement du Christ, .

L'idée de l'« aveuglement » des Juifs, qui se développe dès le , répond aux mêmes visées apologétiques que Paul mais cette fois sur le mode de la substitution, telle qu'elle est formulée par Justin Martyr dans son Dialogue avec Tryphon.. Justin évoque les deux filles de Laban en citant le Livre de la Genèse : « L'aînée s'appelait Leah, et la cadette Rachel. Leah avait les yeux délicats ; mais Rachel était belle de taille et belle de figure (Gn 29:16-17) ». S'appuyant sur ce verset, Justin dit au Juif Tryphon : .

Un ouvrage polémique du semble avoir durablement marqué la thématique littéraire de l'antijudaïsme médiéval.. Il s'agit de lAltercatio Ecclesiae et Synagogae, texte longtemps attribué par erreur à Augustin. Cette œuvre apologétique s'emploie à délégitimer le judaïsme en mettant en scène deux femmes, Ecclesia et Synagoga, qui se disputent l'héritage des promesses de Dieu dans l'Ancien Testament. À la fin, Synagoga, injuriée, insultée et vaincue par Ecclesia, admet qu'elle n'a pas compris le message des prophètes..Toutefois, autant la double personnification se manifeste déjà à travers ces stéréotypes, autant l'influence directe de l'Altercatio sur l'iconographie des siècles suivants reste débattue, étant donné que les deux femmes paraissent avoir un certain âge, contrairement aux représentations ultérieures.

Pour de nombreux chrétiens, au Moyen Âge, le sort du judaïsme détrôné et le spectacle de la Synagogue humiliée font écho au Livre des Lamentations : ..

Répertoire iconographique Premières images vignette|redresse=0.7|alt=Photographie en couleurs d'une enluminure sur parchemin.|Sacramentaire de Drogon. Dans l'iconographie chrétienne, la figure la plus ancienne est celle d'Ecclesia, seule et en majesté, notamment dans des scènes de Crucifixion et de Descente de croix.. Dès les débuts du christianisme, et pendant plusieurs siècles, l'art sacré a représenté l'Église, « épouse du Christ », sous les traits d'une reine couronnée, dans une imagerie où elle possède des attributs comparables à ceux de la reine de Saba mais aussi des impératrices byzantines, ou encore de « Maria Regina », leurs codes iconographiques étant sensiblement les mêmes..

La première attestation connue de la double allégorie d'Ecclesia et de Synagoga est une miniature du Sacramentaire de Drogon (v. 830)., typique de l'art carolingien.. Cette œuvre commandée par l'évêque Drogon de Metz dépeint déjà Ecclesia sous l'aspect d'une femme munie d'un étendard qui tend un calice pour recueillir le sang du Christ. Elle ne porte pas de couronne. Sur la droite, un vieil homme aux cheveux blancs symbolise le judaïsme.

vignette|upright=0.7|gauche|alt=Photographie de motifs aux couleurs vives figurant divers personnages.|Vitrail Ecclesia et Synagoga, commande de l'abbé Suger, basilique Saint-Denis, . Depuis l'époque carolingienne jusqu'à la fin du premier millénaire, l'Ancienne et la Nouvelle Alliance, assimilées à deux jeunes femmes, figurent sur l'ivoire de couvertures de livres dans la région de Metz ainsi que dans différentes miniatures, le plus souvent liées à la Crucifixion.. Tandis que l'Église reste auprès de la croix, sur sa droite, la Synagogue, placée sur sa gauche, s'en éloigne, mais en emportant sa lance porte-étendard dans une attitude empreinte de dignité, voire de défi : altière, rebelle, dédaigneuse, elle n'est pas encore le personnage humilié, vaincu, que mettront en scène les siècles suivants selon le analysé par Jules Isaac dans Genèse de l'antisémitisme (1956)..

C'est à partir de la première croisade que les normes artistiques connaissent une évolution révélatrice de l'esprit du temps et de la perception des Juifs par l'Occident chrétien, à mesure que se multiplient vexations, interdictions et accusations à leur encontre.

Au , sur le vitrail dit « anagogique » de la basilique Saint-Denis, réalisé sur une commande de l'abbé Suger, les deux Testaments sont simultanément présents. Si le message sous-jacent est bien celui du triomphe de la Nouvelle Loi, l'Église reçoit sa couronne de la main droite du Christ pendant que celui-ci, de sa main gauche, ôte le voile des yeux de la Synagogue, qui garde les paupières ouvertes.

vignette|redresse=0.7|alt=Photographie de la statue peinte en couleurs d'une figure féminine allégorique.|Synagoga, par Konrad Witz, Retable du Miroir du Salut, v. 1435, Kunstmuseum (Bâle). Dans le domaine pictural, Synagoga est souvent vêtue d'une robe jaune, ce qui correspond à une symbolique précise : à partir du Moyen Âge, cette couleur est une marque d'infamie associée à Judas et donc à la trahison des « Juifs perfides », appelés à la conversion depuis le dans la prière Oremus et pro perfidis Judaeis. Jaunes étaient la rouelle et le chapeau pointu qu'ont dû porter les Juifs depuis les .

Triomphe de l'Église et déchéance de la Synagogue La place des Juifs dans les sociétés occidentales a évolué après le et surtout le .. Venus des régions méditerranéennes et proche-orientales, ils forment dorénavant de vastes communautés en Europe du Nord, principalement en Rhénanie, et cette importance grandissante peut être mise en relation avec la véhémente réaffirmation de la théologie de la substitution, qui peut être perçue comme une réaction. De surcroît, la Renaissance du voit se nouer des contacts entre les exégètes juifs et chrétiens, ce qui amène ces derniers à s'apercevoir que le judaïsme, loin d'être une sorte de bibliothèque, de dépôt d'archives, comme l'Église se plaisait jusqu'alors à l'imaginer, est une foi vivante et par conséquent un rival potentiel.

L'interaction de l'exégèse et de l'allégorie dans la mentalité chrétienne de cette époque a été étudiée par Gilbert Dahan, qui souligne que l'une et l'autre reposent sur des antithèses.. En effet, elles ont en commun de . De même que Rachel et Leah personnifient respectivement Ecclesia et Synagoga dans le Dialogue avec Tryphon, de même d'autres figures issues de la typologie chrétienne ont pour fonction de faire ressortir l'antinomie, car .

vignette|redresse=1|gauche|alt=Miniature en couleurs représentant divers personnages dans un style graphique médiéval.|Crucifixion du Hortus deliciarum de Herrade de Landsberg, fin du . Les yeux de Synagoga (à droite) sont aveuglés mais elle ne porte pas de bandeau.

C'est donc pendant cette période que le contraste se marque davantage entre les deux personnages : face à l'Église victorieuse et couronnée, le bandeau et la lance brisée de la Synagogue deviennent de plus en plus visibles, et sa déchéance s'exprime plus nettement à mesure que l'antijudaïsme se fait plus virulent et que la mort de Jésus est imputée aux Juifs, accusés de déicide.

Dans les scènes de Crucifixion, Ecclesia, épouse mystique du Christ selon la tradition catholique, tient dans une main un calice où se répand le sang du Crucifié et, dans l'autre main, la hampe crucifère de son étendard ; symétriquement, une tête de bouc, de mouton ou de chèvre, aux pieds de Synagoga ou entre ses mains, évoque les sacrifices pour le culte du Temple de Jérusalem prescrits dans l'Ancien Testament. Ainsi, dans le Hortus deliciarum composé à la fin du par Herrade de Landsberg, Synagoga, tête détournée et inclinée, est assise sur un âne indocile, aveuglée par sa coiffe abaissée, serrant dans ses mains un couteau et un bouquetin pendant que son drapeau traîne sur le sol. Sur la gauche, Ecclesia, levant son regard vers le Christ placé au centre, chevauche un animal tétramorphe qui réunit les symboles des quatre évangélistes, le lion de Marc, l'homme ailé de Matthieu, le taureau de Luc et l'aigle de Jean.

Jusqu'au début du , les deux figures continuent à se côtoyer dans diverses miniatures et plaques d'ivoire, mais, à partir du , l'essentiel de la thématique cesse de se concentrer dans les enluminures pour se déployer dans un art monumental : la statuaire. Les deux sculptures sont alors placées à l'extérieur des cathédrales et des églises de l'Europe du Nord.

S'instaure à cette époque un jeu de renvoi entre les deux figures, où le regard du spectateur ne s'attarde sur l'une que par rapport à l'autre, Ecclesia en fonction de Synagoga, puis en sens inverse, de part et d'autre des portails. Comme les deux jeunes femmes se ressemblent, dotées d'une même silhouette et d'un même visage, rien ne les distingue que leurs attitudes et leurs attributs.

La Synagogue déchue vignette|redresse=1|alt=Photographie en contre-plongée d'une statue peinte endommagée et décolorée d'une figure féminine aux yeux bandés.|Synagoga de Notre-Dame de Reims (), aujourd'hui conservée au palais du Tau.