Jehan Titelouze [Jean Titelouze], né à Saint-Omer vers 1563, mort à Rouen le , est un organiste et compositeur français du début de la période baroque. Il est considéré comme le fondateur de l’école française d’orgue et a passé l’essentiel de sa carrière comme organiste et chanoine de la cathédrale Notre-Dame de Rouen. Il passe pour être un des organistes les plus talentueux de son temps, improvisateur doué, expert en facture d'orgues, poète à ses heures et en relation avec les théoriciens de son temps.
Biographie thumb|Signature de Jean Titelouze, 1623. Saint-Omer La famille de Titelouze peut être retracée à Saint-Omer à partir de la fin du Cette ville appartenait alors aux Pays-Bas espagnols, et fut annexée à la France le 21 avril 1677.. Le premier Titelouze identifié est Guillaume [Guillemin] « Tithelouze », bourgeois de Saint-Omer, déjà mort en 1513. On trouve en 1523 un Michel [Micquiel] Titelouze, barbier et chirurgien de son état, mort en 1553, qui eut deux fils, Lambert (lui-même père de Nicolas, sergent au bailliage de Saint-Omer et ménétrier, et de Loys, arpenteur) et Benoît (guetteur et ménétrier de la ville et plus tard poissonnier), ainsi qu’une fille. Les actesDétaillés dans Gastoué 1930 et Vanmackelberg 1964. indiquent que Jehan est fils de Benoît et petit-fils de Michel, et probablement arrière petit-fils de Guillaume. Contrairement à ce qui a été parfois écritNotamment par Dufourcq 1949, p. 37., il n’y a aucune preuve que la famille ait eu des ascendances anglaises ni irlandaises.
Jehan Titelouze naît vers 1563En octobre 1633, son acte de décès le dit âgé de 70 ans ou environ... dans la maison familiale de la rue du Change. Fils et neveu de ménétrier, il a probablement été initié à la musique par sa famille, mais le détail de son éducation musicale n’est pas connu. Il a pu être éduqué dans l’important collège des Jésuites de Saint-Omer, fondé en 1566, ou dans le collège des Bons-Enfants ; peut-être a-t-il été enfant de chœur d’une des églises de cette ville ? Il aurait pu apprendre l’orgue auprès d’Adrien Herlin, organiste de la cathédrale, ou de Charles Brouart, organiste de Sainte-Aldegonde, deux églises situées à proximité de son domicile. Mais sur tous ces points, les documents manquent. On sait seulement qu’il embrasse la prêtriseArchives départementales de la Seine-Maritime, G 4551 (nomination de Jehan Titelouze, prêtre du diocèse de Saint-Omer et chanoine de Rouen, à la cure de Londinières, 1610)., peut-être après des études de théologie au collège Saint-Bertin, et qu’en 1585, il est un des quatre organistes remplaçants à la cathédrale de Saint-Omer, après le départ d’Adrien BalleAD Pas-de-Calais, II G 2848 f. 43r, transcrit dans Vanmackelberg 1964 . ; c’est peut-être la nomination de Liévin Baes à la place d’Adrien Balle qui le décide à partir pour Rouen.
Rouen Sa carrière rouennaise commence à l’ancienne église Saint-Jean, où il est engagé comme organiste en 1585. Il reçoit là 60 livres tournois (lt) de gages en 1585, et jusqu' à 70 lt en 1589Archives départementales de la Seine-Maritime, G 6728 (1585, 1588 et 1589).. Bien qu’engagé à la cathédrale Notre-Dame-de-Saint-Omer dès 1588, il assure un double service jusqu’en 1589, remplacé cette année-là par Jaspar Petit, et garde longtemps le contact avec cette église : il lui fournit en 1600 des livres de musique apportés de Paris et expertise en 1603 les réparations de l’orgue faites par le facteur Crespin CarlierArchives départementales de la Seine-Maritime, G 6729 (1600 et 1603)..
Le décès de l’organiste François Josseline survenant le , Titelouze est nommé organiste de la cathédrale Notre-Dame de Rouen deux jours aprèsArchives départementales de la Seine-Maritime, G 2176, 13 avril 1588. Le procès-verbal de sa réception est transcrit dans Collette 1894 .. Les archives capitulaires de la cathédrale et les comptes de la fabriqueIdem, G 2300, 2576, 2578, 2580-2583, 2585, 2587-2588, 2590-2596, 2602-2603, 2607-2608, 2612, 2641, 2646, 2662, 4424, 6560, toutes mentions trouvées dans les inventaires imprimés de la série G. révèlent une suite continue de reçus de ses gages annuels entre 1589 et 1631, d’où il ressort que ceux-ci passent graduellement de 30 écus (soit 90 lt) en 1590 ou 80 lt en 1596 jusqu’à 120 lt de 1599 à 1631.
Comme souvent dans ce genre d’emploi, Titelouze est appelé à jouer dans des occasions particulières, comme pour le jour de la fête de saint Étienne à Saint-Étienne-la-Grande-Église (une église paroissiale sise dans une des chapelles de la cathédrale), pour 15 sols 6 deniersIdem, G 6560., ou encore en 1603 lorsqu’il joue, contre 9 livres tournois de rétribution, les orgues de l’église Saint-Michel de Rouen depuis le jour saint Michel jusqu'à la ToussaintIdem, G 7167, acte transcrit dans Dufourcq 1934 . (du au ).
Le , il obtient l’enregistrement par le bureau des finances de Rouen des lettres de naturalité qui lui avaient été octroyées le Idem, C 1239. Transcrites dans Vanmackelberg 1964 . et qui empêcheront donc le roi d’exercer son droit d’aubaine sur ses biens à son décès.
Il reçoit enfin plusieurs dignités ecclésiastiques : le il obtient du grand vicaire de l’archevêque de Rouen les lettres patentes qui le font chanoine prébendé de BailloletPirro 1898 .. Cette prébende lui rapporte, en 1611, 107 lt 4 solsIdem, G 2881 (1611), G 2904 (1629). et cette fonction lui permet de signer les comptes annuels de la fabrique, ce qui s’observe de 1611 à 1626Idem, G 2593-2595 et 2608.. Il jouit d’une maison canoniale, qui subit des réparations en 1629Idem, G 4375. et il est à l’occasion délégué pour représenter le chapitre, comme lors des États provinciaux de 1617Idem, G 2202.. Le , il reçoit encore la cure de Londinières, vacante par le décès de Louis DuvalIdem, G 4551..
Connu bien au-delà de Rouen, Titelouze est parfois sollicité pour donner son avis sur tel ou tel organiste. Ainsi, au décès de Toussaint Le Febvre, l’organiste de Saint-Maclou de Rouen, il recommande Jacques Le Febvre pour son successeur en Idem, G 7024..
Poète, théoricien et expert en facture d’orgues Outre son activité de compositeur et organiste, il arrive que Titelouze s’essaye à la poésie. Il est l’auteur de deux Chants royaux récompensés à l’Académie des Palinods de Rouen, en 1613 et 1630. Le chant de 1613 est publié dans les Œuvres poétiques sur le subject de la conception de la très sainte Vierge Marie, Mère de Dieu, composées par divers auteurs, recueillies par Adrien Bocage (Rouen : Robert Feron ou Guillaume de La Mare, 1615). Le second existe dans un manuscrit de la Bibliothèque de RouenBM Rouen, Fonds Académie, registre des Palinods, années 1612-1630, f. 214r-215v.. Ces deux piècesElles sont republiées dans Vanmacklerberg 1965 , et étudiées dans Chevrier 2015. obéissent à la règle poétique des palinods, dans lesquels le même vers doit figurer à la fin de chaque strophe. En 1613, la pièce est un éloge de l’orgue, où le vers répété est D’un sourd métail une grande harmonie ; en 1630 c’est un éloge des proportions numériques appliquées à la géométrie, à l’astronomie et à la musique, avec comme vers répété Le nombre seul d’une valeur parfaite.
Il apparaît aussi, d’après les pièces liminaires de son recueil de Cantiques de 1626, que Titelouze était en contact avec des poètes normands et notamment le groupe littéraire des Illustres Bergers, placé sous la houlette de Louis Mauduit, fils de Jacques Mauduit. Cet engagement dans la poésie lui valut d’être élu Prince des Palinods pour 1633, mais la mort l’empêcha d’assumer ce rôlePirro 1898 , Vanmackelberg 1965 avec reproduction des deux pièces..
Titelouze s’intéresse aussi à la théorie de la musique et fait partie des correspondants du Père Marin Mersenne. La correspondance retrouvée du savant Minime contient sept lettres à lui adressées par Titelouze, dans la période 1622- 1633. Les sujets traités sont divers : les modes, les intervalles et le tempérament, l’acoustique, la notation, la mise en place du texte comme les procédés compositionnels. Des passages de ces lettres révèlent aussi des maladies passagères comme des projets de voyages à Paris, annoncés en , (probablement pour préparer l’édition des messes et des cantiques de 1626) et . Il apparaît être en contact avec Louis Mauduit, qui est parfois son intermédiaire entre Paris et Rouen. La dernière lettre de Titelouze à Mersenne, du , fait mention d’un voyage à Paris et il s’excuse de n’avoir pas eu le temps de rendre visite à Mersenne :
"Je fus marry en passant à Paris, que je n'eux le loisir de vous aller voir. La compagnie de notre voiage me pressa si fort que je ne vis que M. Fremart, M. de La Barre et le Sr Ballard, environ une heure et non plus. Il me dit qu'il se preparoit pour mettre sous la presse le livre du Sr de Cousu ; vous le voirez des premiers. Je voudrois bien sçavoir vostre opinion touchant sa table"MERSENNE Corr. III, ..
Si les lettres de Mersenne à Titelouze sont perdues, on peut relever deux mentions intéressantes de lui dans son Harmonie universelle : L'on peut aussi diuiser le ton en 3 parties égales, comme avoit fait Titelouze dans une epinette particulière qu'il m'a fait oüirLivre sixième de l’art de bien chanter, proposition XXXIV.. Or le battant de [la plus grosse cloche de Notre-Dame] de Rouen est de 710 livres, et sa circonference prise au bord a trente pieds, c'est-à-dire qu'elle a dix pieds en diametre, si l'on croit à celuy qui a escrit les Antiquitez de Roüen: mais si l'on aime mieux suivre la vérité de l'experience que j'en ay faite en presence du sieur Titelouze, Chanoine et Organiste de la mesme Église, son diametre n'a que huit pieds et 1/3 ou environSeptiesme livre des instrumens de percussion, proposition III..
On ne connaît toutefois pas d’écrit théorique de Titelouze. Comme il le dit lui-même à Mersenne :
"Pour ce que vous desirez voir de moy, je n'escris point de la théorie ; je vous en laisse la plume qui ne cede à nul autre. Et pour quelque chose de la pratique j'ay quelques pièces qui pourront voir le jour, si le Sieur Ballard veut. Je luy laisserois achever ce qu'il a entrepris, et puis les œuvres aussi du Sr Molinié. Après cela je vous iray voir pour en recevoir votre bon advis ; c'est quelque chose hors du commun."Lettre de Jean Titelouze à Marin Mersenne, 7 janvier 1633. MERSENNE Corr. III, ..
Titelouze est aussi un expert en facture d’orgues. On supposeD’après Vanmackelberg 1964, . qu’il a été sensibilisé à la facture par le facteur Pierre Isoré, neveu du facteur Louis de Halen, de Saint-Omer, ou par Crespin Carlier, facteur très actif dans les Pays-Bas espagnols puis en Normandie, avec qui Titelouze aura des relations suivies. À plusieurs reprises il est sollicité pour donner son avis ou son accord sur des devis, des réparations ou des orgues neufs, parfois assez éloignés de Rouen, comme ceux d’Amiens et de Poitiers. En 1588, il visite avec le maître Corneille, organiste de Saint-Michel de Rouen, les orgues de Notre-Dame-de-la-Ronde de Rouen, avec Me. Le Fèvre, Léonart de Clèves, et Quentin Hugier, pour expertiser le travail du facteur Nicolas BarbierIdem, G 7374, transcrit dans Dufourcq 1934 .. En 1597, il reçoit 30 sous pour avoir préparé un devis de réparation des orgues de l’église paroissiale de Saint-Michel de Rouen, et 60 sous encore pour avoir vérifié la bonne exécution des travauxIdem, G 7167, transcrit dans Dufourcq 1934 .. En 1602, il choisit le facteur Crespin Carlier pour faire réparer l’orgue de Saint-Michel de Rouen, y faire ajouter un jeu de cornet Vers 1604, il est consulté comme expert pour le renouvellement de l'orgue de la basilique Saint-Denis. En 1613, il est désigné par le chapitre de la cathédrale de Poitiers comme expert pour la réception de l'orgue réparé par Crespin Carlier. L'expertise eut lieu le Pirro 1898 .. En 1622, il est sollicité pour l’expertise de l’orgue de Néville (Seine-Maritime) mais se fait remplacer par Jolliet, organiste à Chartres.