Julio Irazusta (Gualeguaychú, province d’Entre Ríos, Argentine, 1899 – ibidem, 1982) était un penseur politique, historien, journaliste, critique littéraire, essayiste et militant nationaliste argentin, frère cadet de Rodolfo Irazusta, avec qui il collabora étroitement.

Issu d’une famille de propriétaires terriens aux sympathies radicales, Julio Irazista fit des études de droit à Buenos Aires. Délaissant la carrière d’avocat, il entreprit un périple en Europe et s’initia en autodidacte aux théories politiques, se laissant influencer non tant par Maurras que par Burke, Rivarol et De Maistre, et d’autres auteurs antirévolutionnaires. Ayant regagné Buenos Aires, il s’engagea dans le journalisme et le militantisme politiques et collabora aux revues Criterio d’abord (catholique traditionaliste), puis, aux côtés de son frère Rodolfo, à La Nueva República , fondée en 1927 sur le moule de l’Action française. C’est par cette voie qu’à partir de la fin des années 1920, il professa ouvertement ses opinions antidémocratiques, nationalistes, critiquant les idéologies progressistes issues de la Révolution française et du bolchevisme, et prônant la restauration de l’Ordre et des hiérarchies traditionnels, sur le modèle de l’Espagne de Primo de Rivera et de l’Italie mussolinienne, régimes autoritaires vus par lui comme étant seuls capables de garantir l’émergence de solutions pacifiques aux conflictualités sociales et de travail. Vers le milieu de la décennie 1930, il se voua de plus en plus à la rédaction d’essais politiques et surtout d’ouvrages d’histoire, devenant début des années 1970 membre de l’Académie argentine d’histoire. En particulier, il tenta une réhabilitation partielle de la figure de Rosas, dictateur brutal certes, mais farouche défenseur de la souveraineté nationale de l’Argentine et garant de la légalité traditionnelle ; ces travaux font de Julio Irazusta l’un des pionniers du révisionnisme historique, lequel cherche à corriger la vision sur le argentin telle qu’imposée par le prisme libéral-conservateur alors majoritaire.

Origines et jeunes années

Julio Irazusta et son frère aîné Rodolfo avaient pour père un moyen producteur agricole, journaliste et député provincial d’Entre Ríos, et appartenaient à une famille connue pour son allégeance à l’Union civique radicale (UCR) d’Entre Ríos. Julio entreprit des études à la faculté de droit de l’université de Buenos Aires, où il obtint son titre d’avocat en 1922. Très porté sur la lecture (lisant des livres au rythme d’un par jour), il rédigea des articles pour la revue littéraire Revista Nacional, à laquelle collaborait alors également Ernesto Palacio.

Après avoir renoncé à la carrière de juriste à l’université de Buenos Aires, les deux frères, à qui venait d’échoir l’héritage paternel, entamèrent peu après, entre 1923 et 1927, un périple à travers l’Europe, parallèlement à une formation politique et historique ample et rigoureuse bien qu’autodidacte. L’aîné, Rodolfo, parcourut l’Espagne, l’Italie et la France, embrassa les idées de l’Action française, organe de diffusion du « nationalisme intégral » théorisé par Charles Maurras, puis, revenu en Argentine, allait se distinguer par son activité journalistique et politique.

Julio mit à profit son voyage en Europe pour étudier le latin et la philosophie au Balliol College de l’université d'Oxford, au Royaume-Uni. En France, il lui fut donné de rencontrer Charles Maurras, des idées de qui il subira une certaine influence, et considéra avec bienveillance le fascisme italien, qu’il put examiner sur place.

Carrière journalistique

vignette|Julio Irazusta dans ses jeunes années.

De retour en Argentine, Julio Irazusta collabora d’abord à la revue catholique Criterio, où il se montrait critique envers le régime démocratique, soutenait que la liberté de culte faisait partie d’une conspiration anticatholique fomentée par le protestantisme, et alla jusqu’à affirmer qu’il valait mieux pour l’Argentine de subir une guerre civile qu’un gouvernement de gauche.

Il rejoignit ensuite l’équipe de rédaction de la revue La Nueva República, que dirigeait son frère Rodolfo et dont le responsable de la section politique et chef de rédaction était Ernesto Palacio. D’autres collaborateurs habituels de la revue, dont le premier numéro avait paru le , étaient César Pico, Alberto Ezcurra Medrano, Tomás Casares (qui devait plus tard siéger à la Cour suprême de justice) et Juan Emiliano Carulla. La publication, qui comportait quatre pages d’analyse de l’actualité politique, en plus d’articles de fond où étaient exposés d’implacables principes doctrinaux, fut dans un premier temps bimensuel, puis hebdomadaire, et vint même pendant un temps à être publié quotidiennement.

On perçoit dans La Nueva República une revue incontestablement inspirée du modèle de l’Action française, c’est-à-dire un journal de combat à caractère polémique, toujours prêt à présenter querelle aux héritiers idéologiques du jacobinisme. Dès son premier numéro, la revue, arrêtant sa position face à la situation politique de l’Argentine, déclara d’emblée que la société argentine était atteinte d’une profonde crise de nature spirituelle, dont l’origine était à chercher dans les idéologies surgies dans le sillage de la Révolution française et répandues ensuite en Argentine tout au long des décennies antérieures, en particulier au sein des classes dirigeantes et à l’université, lesquelles dès lors auraient été amenées à méconnaître les « hiérarchies ». Plus particulièrement, la revue attaquait la manière dont était dispensé l’enseignement par suite de la loi 1420 et de la Réforme universitaire, et fustigeait les partis progressistes, la propagande de la « presse populacière », qui avait contribué à diffuser l’idée démocratique, et l’« ouvriérisme bolchevisant », introduit en Argentine sous l’influence de la révolution russe. Le journal pour sa part aspirait à déclencher la « contre-révolution » et affirmait qu’il était impératif de restaurer l’Ordre, dont les modèles préférés étaient l’Espagne du général Primo de Rivera et l’Italie de Benito Mussolini.

Formation politique et affinités idéologiques

L’influence maurrasienne apparaît explicite chez Rodolfo Irazusta et aussi chez Juan Carulla, qui choisit pour titre de sa diatribe anti-yrigoyéniste du , c’est-à-dire le jour du scrutin qui amena le dirigeant radical pour la seconde fois à la tête de l’État argentin, cette petite phrase de Maurras : « La démocratie est un régime... alimentaire »Dans La Nueva República du avril 1928, sous la plume de Juan Emiliano Carulla, rubrique intitulée Día de elecciones. Cité par ..

Quant à Julio Irazusta, il semble que Maurras n’ait pas figuré en si bonne place parmi ses inspirateurs de jeunesse, comme l'atteste le passage suivant tiré de son autobiographie :

L’essayiste et spécialiste du nationalisme argentin Noriko Mutsuki, sans nier l’influence de Maurras N. Mutsuki (2004), cité par ., attribue un rôle prééminent à l’œuvre d’Edmund Burke dans le façonnement du réalisme conservateur argentin, lequel aura en la personne de Julio Irazusta l’un de ses principaux exposants. L’auteur Enrique Zuleta Álvarez, expressément soucieux de souligner le caractère républicain du nationalisme des frères Irazusta (face aux positions extrêmes du nationalisme doctrinaire), signale :

En conformité avec sa définition méthodologique, qui supposait l’adoption de modèles politiques en adéquation avec l’expérience vitale spécifique à chaque pays, c’est dans la monarchie que Maurras trouva la possibilité de rétablir en France l’ordre qui avait été disloqué par le processus révolutionnaire amorcé en 1789. Assurément, les références directes à Maurras n’occupent pas chez Julio une place prépondérante, en regard des allusions constantes aux écrits de Platon, d’Aristote, de saint Thomas, de Machiavel, de Vico, de Rivarol, de Burke, de De Bonald, de Donoso Cortés, de De Maistre ou de Balmes, entre autres penseurs classiques et modernes. Il faut y ajouter sans doute l’effet néfaste qu’eut dans certains milieux nationalistes argentins la proscription édictée par le Vatican en 1926 à l’encontre de l’œuvre de Maurras et des thèses exposées dans son Action française. Certains points contenus dans le Programme de gouvernement de La Nueva RepúblicaLa Nueva República, 20 octobre 1928. Cf. ., tels que la centralisation politique et la décentralisation administrative, ou la proposition de création d’une armée professionnelle, au rebours d’une armée entendue comme outil de mobilisation citoyenne, renvoient bien à la pensée maurassienne ; de même, on y perçoit un écho de la position antigermanique, et par là antiromantique, du nationalisme tel que façonné par Maurras. Selon l’auteur Fernando Devoto, le groupe autour de La Nueva República cultivait « un maurrassisme bien tempéré », en définitive dépouillé de ses traits les plus polémiques, et refaçonné par la proximité du groupe avec le landerneau conservateur argentin :

En effet, aux convergences politiques tactiques, par quoi étaient marqués en cette période les rapports entre les jeunes nationalistes et les élites libéral-conservatrices s’ajoutait la concordance du milieu social, voire dans quelques cas, de relations de parenté, entre jeunes contestataires et figures des cercles officiels liés au régime conservateur. Il en résulta que la contestation de la tradition libéral-conservatrice par les jeunes nationalistes antilibéraux finit par se borner à s’opposer à ce que cette dernière avait d’antitraditionaliste et de laïciste, c’est-à-dire à ses aspects culturels. De manière semblable, l’attitude affichée par les jeunes nationalistes envers la politique des partis et envers les mêlées électorales, attitude que l’on pourrait qualifier de méfiance dédaigneuse, se verra elle aussi démentie en plus d’une occasion par la tentation de soutenir telle ou telle alternative politique efficace face à l’yrigoyénisme. Plus d’une fois en effet, Rodolfo Irazusta plaida pour la mise sur pied d’un parti national ouvertement conservateur, afin que, lors d’éventuels scrutins, « les citoyens partisans de l’ordre eussent quelque chose pour quoi voter »Dans La Nueva República du 9 juin 1928, rubrique La política, sous la plume de Rodolfo Irazusta. Cité par .. Plus encore, dans la perspective imminente des élections législatives de , la Ligue républicaine résolut, à la suite du vote affirmatif de deux des trois membres de son directoire (nommément Juan Carulla et Roberto de Laferrere), d’apporter son appui aux listes du Parti socialiste indépendant (PSI), vu que celui-ci bénéficiait de l’aval des conservateurs portègnes ; Rodolfo Irazusta, troisième membre dudit directoire, justifia son refus par la nécessité d’examiner l’éventualité de partager les mêmes listes avec la mouvance PSI dirigée par Pinedo et De Tomaso.

Ce qui vaut pour le maurrassisme s’applique également à l’influence du fascisme, attendu que toutes les références qui y étaient faites dans la première période de La Nueva República, lors même qu’elles laissaient transparaître une franche admiration pour l’œuvre de Mussolini, ce « redresseur des peuples » (enderezador de pueblosLa Nueva República, édition du 15 mars 1928. Cf. .), n’apparaissaient que dans les sections du journal consacrées à la politique internationale, et en aucun cas ne présentaient le caractère d’une défense doctrinale formelle. Lorsque postérieurement il reconsidéra cette période, Federico Ibarguren indiqua :