Le Hirak. (en , en français : Mouvement, en berbère : ⴰⵎⵓⵙⵙⵓ ou ⴰⵏⴷⵓⴷⴷⵉ, prononcé : Amussu ou Anduddi.) est une série de manifestations hebdomadaires qui ont lieu entre 2019 et 2021 en Algérie pour protester dans un premier temps contre la candidature d'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel, puis contre son projet, également contesté par l'armée, de se maintenir au pouvoir à l'issue de son quatrième mandat dans le cadre d'une transition et de la mise en œuvre de réformes. Par la suite, les protestataires réclament la mise en place d'une Deuxième République, et le départ des dignitaires du régime, notamment parce que ceux-ci organisent le prochain scrutin avec les candidatures de caciques du régime, ce qui mène à l'élection de l'ancien Premier ministre Abdelmadjid Tebboune, lui-même contesté par les manifestants.
D'une ampleur inédite depuis des décennies (elles rassemblent des millions de personnes de février à avant de s'essouffler.), ces manifestations, qui ont essentiellement lieu les vendredis et mardis (pour les étudiants), conduisent Bouteflika à démissionner le , après la défection de l'Armée nationale populaire, qui s'opposait au projet de Bouteflika de se maintenir au pouvoir au-delà de son mandat dans le cadre d'une transition et de réformes. Celui-ci est remplacé par intérim par Abdelkader Bensalah.
Les manifestants continuent cependant à se mobiliser afin d'obtenir la mise en place d'une transition et la nomination d'un président et d'un gouvernement de consensus, ce que rejette l'armée, arguant que cette proposition serait inconstitutionnelle et source d'instabilité. L'armée rejette également toute transition, que ce soit en convoquant une assemblée constituante, ou des législatives anticipées, ou tout départ de l'équipe exécutive sortante.
Des oligarques et des dignitaires du régime, dont Saïd Bouteflika, et de nombreux ministres, dont les anciens chefs de gouvernement Ahmed Ouyahia et Abdelmalek Sellal, sont arrêtés, de même que la trotskyste Louisa Hanoune. Alors que la répression s'intensifie, le régime menace de représailles les personnes prônant une transition, puis d'arrêter les manifestants, notamment ceux qui portent le drapeau berbère, ou encore le vétéran de la guerre d'Algérie, Lakhdar Bouregaa, et les opposants et autres figures du mouvement, Rachid Nekkaz et Karim Tabbou.
Abdelkader Bensalah se maintient finalement au pouvoir après la fin de sa période d'intérim de trois mois, ce que des observateurs jugent comme étant inconstitutionnel. Lui-même prendra des décisions contestées pour inconstitutionnalité.
Pendant l'été 2019, la mobilisation baisse, alors que le régime tente d'organiser une présidentielle avant la fin de l'année, après avoir fait appel à un panel de dialogue contesté et mis en place une instance d'organisation des élections. La mobilisation reprend quelque peu à la rentrée, sans toutefois atteindre les sommets de février-avril, les manifestants rejetant ainsi toute présidentielle organisée sous l'égide du pouvoir exécutif sortant, de même que les candidatures de personnalités issues du régime. Au même moment, un raidissement de la répression est constaté, avec l'arrestation de plusieurs opposants, journalistes et activistes, tandis que l'armée tente de bloquer les entrées vers la capitale et de pénaliser le mouvement, pour empêcher les citoyens des autres régions de venir manifester. Par ailleurs, plusieurs médias tout en ligne sont censurés. Les cinq candidatures retenues en sont celles de « caciques » du régime.
Des pics de participation ont cependant lieu lors des fêtes nationales du et du , ainsi que lors des deux semaines précédant la présidentielle contestée de .
Élu lors du scrutin contesté de décembre 2019, Abdelmadjid Tebboune est à son tour la cible des manifestants, qui réclament son départ. Le chef d'état-major de l'armée algérienne, Ahmed Gaïd Salah, meurt quelques jours plus tard. En début d'année 2020, alors que certains détenus d'opinion sont libérés, Tebboune amorce une réforme constitutionnelle. Cependant, les marches se poursuivent bien qu'avec un nombre moins important de participants. La pandémie de Covid-19 conduit à la suspension des marches, tandis que le régime réincarcère certaines figures de la contestation et en arrête d'autres, tout en condamnant ceux déjà en prison à de lourdes peines. Le mouvement reprend à l'approche de son second anniversaire malgré la crise sanitaire qui connaît alors une relative accalmie puis est réprimé par le régime et s'arrête du fait d'une nouvelle vague de Covid-19.
Terminologie Les manifestations sont appelées ... ou ... Mais le terme populaire utilisé en arabe est celui de hirak, qui veut dire mouvement. C'est un mot arabe très fréquent dans les médias pour désigner un mouvement contestataire populaire comme en 2007 au Yémen pour le Hirak du Sud, ou encore le Hirak du Rif au Maroc en 2016, le Hirak amazigh de Libye ou le Hirak des jeunes palestiniens.
S'inscrivant dans une dynamique nationale, ses promoteurs rejettent toute parenté avec le printemps arabe.
La variante harak est également utilisée.. et que certains commentateurs considèrent comme plus correcte en arabe..
Le journaliste Chafik Ben Guesmia estime que le terme hirak/harak a été utilisé pour ne pas froisser le régime en invoquant une révolution.
Contexte
vignette|redresse|Abdelaziz Bouteflika en 2008. Les manifestations éclatent alors qu'Abdelaziz Bouteflika est président de la République algérienne démocratique et populaire depuis 1999 et qu'une élection présidentielle doit se tenir dans le pays le .
L'Algérie a été peu concernée par le Printemps arabe : seul, de 2011 à 2014, un mouvement contestataire a abouti à la levée de l'état d'urgence en vigueur depuis 1992, année des évènements marquant le début de la guerre civile algérienne. Aucune autre personnalité que le président sortant ne faisant l'unanimité au sein du pouvoir, la candidature d'Abdelaziz Bouteflika à un cinquième mandat présidentiel est annoncée le . La révision constitutionnelle de 2016, qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels, lui laisse la possibilité de se présenter une nouvelle fois.. Mais, depuis 2005, et tout particulièrement après son accident vasculaire cérébral en 2013, la capacité de Bouteflika à gouverner le pays est remise en cause : sa mort est régulièrement annoncée, il ne prononce plus de discours et n’effectue que de très rares sorties publiques., la dernière en , où il apparaît très affaibli et ne tient que par la sangle de son fauteuil roulant. Lors de ces dernières années, Bouteflika fait l'objet d'un certain culte de la personnalité par l'intermédiaire de son portrait...
Dans ce contexte, sa candidature est jugée humiliante par un grand nombre d’Algériens.. La date limite du dépôt des candidatures au scrutin présidentiel est fixée au .. Un report du scrutin ou une prolongation de deux ans du quatrième mandat de Bouteflika sont un temps envisagés par le régime, mais le projet est abandonné face à l'opposition de l'armée.. Au même moment, l'opinion publique apparaît hostile au qui dirige le pays..
Régulièrement hospitalisé pour des , Abdelaziz Bouteflika est admis aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) en Suisse le . D'une durée plus longue que les précédentes, cette hospitalisation suscite d'intenses rumeurs..
Enfin, alors que les manifestations sont interdites de facto depuis 2001 dans la capitale et la signature d'une circulaire par Ali Benflis, qui est alors chef du gouvernement, quelques manifestations réduites à des corps de métier ont eu lieu ces dernières années. Ainsi, les policiers ont manifesté en .. En janvier et , c'est au tour des médecins résidents de manifester. En grève, ces derniers sont cependant réprimés...
Déroulement Chronologie Prémices En , des appels à manifester dans le quartier populaire de Bab El Oued contre le cinquième mandat ne rencontrent pas d'écho auprès de la population, alors que Alger avait été bouclée...
La contestation est d'abord limitée géographiquement au nord de l'Algérie.. Fin , Hadj Ghermoul, membre du Comité national pour la défense des droits des chômeurs et de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'homme., et Rezouane Kada dénoncent le cinquième mandat de Bouteflika.. Ils brandissent une pancarte « Non à un cinquième mandat » dans un lieu public à Tizi.. L'image de l'événement circule sur Facebook. Ghermoul est écroué le et condamné le dans un tribunal de la wilaya de Mascara à six mois de prison et une amende.
La première manifestation d'ampleur a lieu le à Kherrata, à l'extrémité est de la wilaya de Béjaïa, à la suite de la publication d'affiches annonçant l'événement en ville et aux alentours.. À Khenchela, le , un poster géant du président de la République est arraché et piétiné, tout comme d’autres portraits, le à Annaba.. Ceux-ci sont saccagés en réaction au culte de la personnalité dont les représentations du chef de l'État faisaient l'objet ces dernières années..
Journée du 22 février vignette|Marche du 22 février 2019 à Oran. Des rassemblements de plus grande ampleur interviennent à partir du dans les principales villes du pays, à la suite d'appels anonymes relayés sur les réseaux sociaux. Alors qu’aucune évaluation indépendante n’est fournie, des militants des droits de l'homme mentionnent jusqu’à .. C'est notamment le cas dans la capitale, Alger, où tout rassemblement est interdit depuis 2001 ; précédemment, le , un petit groupe de citoyens avait investi la place de l'Émir-Abdelkader... Ce , le portrait du président est arraché et piétiné au niveau du siège du Rassemblement national démocratique (ancien siège historique du FLN), situé à la Grande Poste d'Alger.. Une autre manifestation d'ampleur a lieu le à l'appel du mouvement Mouwatana ()..
Intensification des manifestations et dépôt de la candidature d'Abdelaziz Bouteflika Le , les manifestations mobilisent trois millions de personnes..
Le , alors que le pouvoir déclare ne pas vouloir reculer face à la rue et que le Premier ministre rappelle la guerre civile algérienne (décennie noire), Abdelaziz Bouteflika remplace son directeur de campagne, Abdelmalek Sellal, qui occupait cette fonction depuis la campagne présidentielle de 2004, par Abdelghani Zaalane, peu connu du grand public. Considéré comme étant une réponse à la contestation en cours, ce limogeage fait suite à la divulgation d'un enregistrement entre Sellal et Ali Haddad dans lequel le premier menace les manifestants.. Le , la candidature de Bouteflika est déposée par son directeur de campagne, ce qui suscite une polémique puisque la législation prévoit que le candidat soit physiquement présent pour cette démarche.. Un message à son nom annonce que s'il est réélu, une conférence nationale sera convoquée afin d’adopter des réformes ainsi qu’une nouvelle Constitution puis que sera organisée une présidentielle anticipée à laquelle il ne prendra pas part..
Après la confirmation de la candidature de Bouteflika, le , et le retrait de plusieurs candidats d'opposition, dont Ali Benflis et Louisa Hanoune., un appel anonyme à la grève générale est lancé pour le lendemain, ainsi qu’un appel à manifester le .. Avant même l'officialisation de la candidature, des dizaines de milliers de manifestants étaient sortis dans les rues.. Lors de la nuit du 3 au , des centaines de protestataires marchent pacifiquement.. Ceux-ci dénoncent une , une et une .. Le lendemain, beaucoup d'étudiants boycottent leurs cours.. Pour sa part, l'opposition, réunie au siège du Front de la justice et du développement, appelle les candidats à se retirer du scrutin..
Les manifestations et les grèves estudiantines se poursuivent le , mobilisant des milliers de manifestants., notamment à Alger, Constantine., Oran, Annaba, Béjaïa, Tizi Ouzou, Bouira, Blida, Sétif, ou encore Tlemcen.. Le , un millier d'avocats manifestent à Alger.. Les jours suivants, la contestation continue à gagner en ampleur.