La grève générale de à Saint-Pétersbourg débute le aux usines Poutilovski et se termine le soir du par la fusillade du Dimanche rouge. Celle-ci se produit après la vaine tentative de dépôt de la Pétition des travailleurs de Saint-Pétersbourg du 9 janvier 1905 entre les mains du tsar Nicolas II.
Préliminaires
Grèves locales En , le Collectif des travailleurs russes de Saint-Pétersbourg s'engage dans la voie de la lutte des travailleurs contre le capitalisme. Au cours de la première moitié du mois de , ce Collectif organise deux grèves locales : l'une à la manufacture V. Kojevnikov, et l'autre à la manufacture de Novo-Sampsonievski. Dans les deux cas les grèves prennent fin à l'avantage des travailleurs, l'administration doit leur faire des concessions. La réussite de ces grèves a accru le prestige du Collectif aux yeux des travailleurs, ce qui provoque un afflux de nouveaux membres B Romanov (Романов Б. А.) Grève de janvier 1905 (Январская забастовка 1905 г. в Петербурге.) (Материалы для календаря) // Красная летопись. — Л., 1929. — № 6 (33). — .
Les propriétaires des usines observent avec inquiétude la croissance du Collectif. Ils voient en lui une menace pour leurs intérêts économiques, si bien qu'ils commencent à soutenir l'organisation concurrente dénommée Société d'assistance aux travailleurs de la production mécanique, dirigée par M. Ouchakov mais dans l'esprit des syndicats de style zoubatovchtchina c'est-à-dire des organisations contrôlées par la police. Contrairement au Collectif la Société d'Ouchakov ne visait pas à lutter contre le capital, mais limitait ses buts à l’entraide mutuelle que lui donnait l'appui fourni par l'administration et l'inspection des usines. Cette protection particulière de la Société a été utilisée par exemple à l'usine Poutilovski. Les cadres inférieurs de l'usine, les contremaîtres, mènent campagne auprès des travailleurs pour qu'ils rejoignent la Société, alors qu'ils prennent en même temps des mesures répressives contre les membres du Collectif de Gapone et leur inflige des sanctions.
L'incident de l'usine Poutilovski
En , à l'usine Poutilovski, se produit un incident du fait du licenciement de quatre travailleurs. Le contremaître de l'atelier de menuiserie de construction de wagons, A. Tetiavkine, licencie successivement les ouvriers Sergounine, Soubbotine, Ouikolov, et Fiodorov. Ils sont tous les quatre membre du Collectif, alors que le contremaître Tetiavkine est membre de la Société d'assistance mutuelle d'Ouchakov. Les quatre ouvriers adressent une plainte à la section Narva de leur Collectif. Ils signalent que lors de leur licenciement le contremaître se moquait de leur appartenance au Collectif, et a ironisé en disant : «Allez y à votre Collectif ! Il vous soutiendra et vous nourrira». La direction de la section a rendu compte de l'incident à Gapone, et l'a chargé d'enquêter sur l'incident en interrogeant des témoins. L'enquête a démontré que le comportement du contremaître était injuste et dicté par son attitude hostile vis-à-vis du Collectif . Après avoir réuni le groupe des travailleurs, Gapone déclare voir dans cet incident un défi lancé au Collectif par l'administration de l'usine. Or si une organisation n'intervient pas pour ses membres, son autorité vis-à-vis d'eux diminuera et elle finira par perdre toute influence .
Le , à la section Vassilievski du Collectif se tient une réunion d'urgence du cercle des responsables. Participent à celle-ci 10 travailleurs de chacune des 11 sections du Collectif qui élisent à leur présidence V.Inozemtsev. Une résolution est adoptée à l'issue de la réunion selon laquelle il existe en Russie des relations anormales entre le travail et le capital qui se manifestent dans les rapports entre les contremaîtres et les ouvriers. La résolution exige que l'administration de l'usine Poutilovski réintègre les travailleurs licenciés et de licencier le contremaître Tetiavkine Невский В. И. Январские дни в Петербурге 1905 года // Красная Летопись. — 1922. — Т. 1. — . Il est décidé d'envoyer trois députations : une au directeur de l'usine S. Smirnov, une à l'inspecteur principal S. Tchijov et une au maire de la ville Ivan Foullon pour qu'ils soient mis au courant des résolutions prises . La fin de la résolution attire l'attention sur le fait que si les exigences des travailleurs ne sont pas satisfaites, le Collectif ne se portait pas garant de la tranquillité dans la ville . La dernière communication concerne une menace sans équivoque du recours à la grève.
Le , la députation des travailleurs dirigée par le compagnon de lutte de Gapone Ivan Vassiliev s'adresse à S. Smirnov directeur de l'usine Poutilovski. Le directeur rencontre les travailleurs et déclare que le Collectif n'est pas autorisé à envoyer des députations et qu'il ne la recevrait donc pas. Il accuse le Collectif de s'occuper des affaires internes de l'usine et déclare ne pas pouvoir satisfaire aux exigences demandées alors qu'elles proviennent d'une institution extérieure à l'usine. Le même jour, une autre députation de travailleurs dirigée par un journaliste de la Gazette de Saint-Pétersbourg dénommé V. Arkhangelsk se rend chez l'inspecteur en chef de l'usine S. Tchijov . Comme le directeur l'avait fait avant lui, Tchijov déclare ne pas reconnaître la députation mais qu'il est prêt à examiner les plaintes des travailleurs individuellement. Une troisième députation à la tête de laquelle se trouve Gapone se rend chez le maire de Saint-Pétersbourg Ivan Foullon. Ce dernier reçoit les délégués poliment, serre la main de chacun et promet son appui "Карелин" А. Е. Девятое января и Гапон. Воспоминания // Красная летопись. — Л., 1922. — № 1. — . En les quittant il leur signale tout de même qu'ils n'avaient pas le droit de présenter de telles requêtes Карелин А. Е. Девятое января и Гапон. Воспоминания // Красная летопись. — Л., 1922. — № 1. — .
Le , l'inspecteur d'usine Tchijov prend à part les travailleurs Sergounine, Soubottine, Oukolov, et Fiodorov et examine leurs plaintes. L'enquête montre selon lui que seul Sergounine a été licencié , tandis que les autres n'ont été pris en compte que pour d'autres calculs et n'ont en fait pas été licenciés. Après exemen des plaintes, Tchijov les trouve indéfendables. Il envoie ses conclusions sur l'affaire au maire de la ville . Le , paraît sur les murs de l'usine Poutilovski, l'avis du directeur, qui décide qu'à l'examen les exigences des travailleurs ont été trouvées non fondées. En fin de déclaration la directeur signale que le Collectif a clairement violé sa charte et que cela a été porté à la connaissance du maire. Le même jour, le prêtre Gapone s'est entretenu en privé avec le directeur Smirnov, l'inspecteur d'usine Tchijov et avec le responsable de la section des demandes des travailleurs R. Johansen. Tous trois refusent de soutenir Gapone et ce dernier leur déclare que si la croissance du Collectif ne s'arrêtait pas, à court terme, les de l'usine en deviendraient tous membres "Павлов" И. И. Из воспоминаний о «Рабочем Союзе» и священнике Гапоне // Минувшие годы. — СПб., 1908. — № 3-4. — (3), 79-107 (4).
Le , se tient une réunion dans la section Narvi du Collectif qui rassemble 600 personnes provenant de toutes les sections du syndicat. Outre les travailleurs de l'usine Poutilovski, participent à la réunion des représentants de l'usine de Semiannikovski, de la manufacture de caoutchouc et d'autres entreprises de Saint-Pétersbourg . Inozemtsev, un travailleur choisi par le président, démonte les arguments du directeur Smirnov et son interprétation biaisée de l'incident impliquant le licenciement de travailleurs. Inozemtsev met au vote à main levée la question de savoir si les travailleurs soutiennent leurs camarades licenciés. Ces derniers répondent tous ensemble : « Nous voulons les soutenir ! » À la suite de cette réunion il est décidé : que le lundi , sans crier et sans bruit les travailleurs quittent leurs postes de travail puis se présentent au bureau principal de l'usine où ils demandent à rencontrer le directeur pour exiger de lui le licenciement du contremaître Tetiavkine et la levée du licenciement des quatre travailleurs. À défaut de son consentement sur ce point, la grève commencera . Les travailleurs sont avertis qu'ils ont à se comporter calmement et correctement pour ne pas donner lieu à des plaintes et qu'ils ne doivent écouter aucun mot d'ordre sinon ceux provenant des sections du Collectif "Павлов"/Павлов И. И. Из воспоминаний о «Рабочем Союзе» и священнике Гапоне // Минувшие годы. — СПб., 1908. — № 3—4. — (3), 79-107 (4).
Début de la grève générale des travailleurs
Le lundi , la grève commence à l'usine Poutilov. Dans la matinée, les travailleurs de l'atelier de menuiserie, où s'est produit l'incident avec le contremaître Tetiakine, parcourent les autres ateliers et commencent à faire abandonner le travail aux ouvriers. Les travailleurs abandonnent de bon gré et sortent en masse dans la cour. Bientôt les ont quitté leurs postes. Environ d'entre eux se rapprochent du bureau principal de l'usine et exigent la présence du directeur Smirnov. Celui-ci sort sous le porche accompagné d'un huissier А. Рожков. Путиловцы и 9-е января // Правда. — М., 1927. — № от 22 января. — . Les grévistes exigent alors le renvoi du contremaître Tetiavkine et la remise au travail de Sergounine et Soubbotine. L'entretien se poursuit durant une heure environ. Le directeur tente de démontrer aux travailleurs que leur revendication est inconsistante et qu'ils ont été trompés par des rumeurs trompeuses. À la fin de la discussion, Smirnov déclare que Tetiavkine ne sera pas renvoyé et invite tout le monde à retourner au travail. Dans le cas contraire, il promet de licencier dans les trois jours tous les ouvriers de l'usine, ce qui suscite leur indignation. Les participants s'écrient qu'un seul contremaître coûte plus cher au directeur que .
Au sortir de l'usine, les travailleurs se précipitent à la section Narva du Collectif, où depuis le matin se tenaient des meetings. Vers une heure de l'après-midi le prêtre Gapone arrive à la section. Depuis une estrade, il s'adresse à l’assemblée pour la remercier de sa solidarité. Dans son discours il compare les travailleurs à un vieux chêne qui reprend vie après un dur hiver. , demande-t-il avec emphase. En réponse il entend une bruyante ovation. Le prêtre lit alors la liste élargie des exigences qui doit être présentée le lendemain à l'administration de l'usine. Outre celles déjà présentées, la liste comprend une série d'exigences générales économiques, notamment l'obligation de faire participer les ouvriers à l'établissement des prix des produits fabriqués et aux négociations lors de conflits de travail. Cette liste élargie a été dupliquée pour être distribuée aux autres usines et ateliers de Saint-Pétersbourg . Selon le témoignage du département de la police, les travailleurs décident de s'en tenir aux exigences déjà exprimées tout en prolongeant la grève pour une durée indéterminée . La direction du Collectif constitue un comité de grève et un fonds d'indemnisation des grévistes .