Mathilde Salomon (Phalsbourg, - Paris , Acte de décès à Paris , n° 1834, vue 1/31.) est une pédagogue française, promotrice de l'instruction des jeunes files. Elle dirigea pendant le collège Sévigné, institution privée laïque à Paris, de 1883 à sa mort.
Biographie Origines et formation Mathilde Salomon, née en 1837, sous la monarchie de Juillet, appartenait à une famille lorraine de Phalsbourg de confession juive, à la fois peu fortunée et fort nombreuse puisqu'elle était l'aînée de quatorze enfants, dont dix survécurent. Son père, modeste commerçant, pourvoyait difficilement aux besoins des siens. Physiquement infirme-elle était, dit-on, légèrement bossue- et de constitution fragile, Mathilde se trouvait exclue, selon les critères du temps, de la carrière « normale » de femme au foyer. Elle obtint dans sa ville natale un « brevet de capacité de second ordre », appelée aussi « brevet élémentaire », qui allait lui permettre d'être institutrice et aussi de se faire connaître grâce à ses qualités personnelles et professionnelles ; c'est ainsi, également, qu'en dépit de l'opposition de son père, elle partit à pour Paris afin d'y poursuivre ses études, munie de quelques lettres de recommandation pour des coreligionnaires installés dans la capitale. Elle y obtint le brevet de capacité de premier ordre (ou « brevet supérieur ») en 1861 et acquit une culture littéraire moderne, autrement dit sans langues anciennes, leur étude étant alors réservée aux garçons. C'est sans doute en partie pour cette raison qu'elle s'intéressa toute sa vie à l'histoire, à la morale, à la langue et à la littérature française et aussi aux langues étrangères (allemand et anglais)Elle ne connaissait sans doute pas le yiddish, qui en Lorraine, à cette époque, était une langue parlée par les communautés juives rurales (voir ). où elle acquit elle-même un excellent niveau.
Itinéraire professionnel Elle commença en 1858 ses activités d'enseignement en région parisienne : association avec la directrice d'une institution pour jeunes filles à Neuilly, leçons chez des particuliers, emplois d'institutrice dans l'enseignement privé, et, plus tard, direction d'enseignement de cours privés, dans des conditions souvent si pénibles et sans doute si peu gratifiantes qu'elle envisagea un moment de se reconvertir dans le commerce.
En 1883 un ami normalien, enseignant à l'Université et journaliste, Raoul Frary, la présenta à Michel Bréal, linguiste fondateur de la Sémantique, professeur au Collège de France, et président de la Société pour l'étude des questions d'enseignement secondaire, créée en 1879. Bréal était membre par ailleurs de la Société pour la propagation de l'instruction parmi les femmes. C'était aussi le cas, entre autres, de Frédéric Passy, homme politique aux idées sociales avancées (il était pacifiste, féministe et militait pour l'abolition de la peine de mort), membre de l'Institut et futur lauréat avec Henri Dunant, en 1901, du premier prix Nobel de la paix. Les universitaires républicains, patriotes et laïcs, qui faisaient partie de cette association étaient désireux de faire instruire leurs filles hors des institutions religieuses traditionnelles, tout en restant attachés à la notion « d'égalité dans la différence », qui accordait alors à la femme la prépondérance du rôle familial. Ils recherchaient pour leurs propres enfants, en même temps que pour ceux des autres, des établissements correspondant à leurs idées. Ils en avaient ouvert eux-mêmes deux : en 1874 l'École alsacienne (au nom hautement symbolique puisque l'Alsace, à la fin de la Guerre de 1870, était devenue allemande), destinée aux garçons, puis, le , peu avant le vote de la loi Camille Sée qui allait créer le l'enseignement secondaire des filles, son équivalent féminin, le collège Sévigné. Les locaux du collège, fort exigus, étaient alors loués dans un immeuble situé 10 de la rue de Condé dans le .
Ce sont Michel Bréal et Frédéric Passy qui, en 1883, confièrent à Mathilde Salomon, âgée alors de , la direction du collège Sévigné. Elle y succédait à une femme de lettres historienne, Marie-Joséphine Girard de Marchef-Girard. Elle devint peu à peu la figure tutélaire de l'établissement. Malgré des mesures d'économie, des dons privés et l'aide accordée par le ministère de l'Instruction publique et le Conseil municipal de Paris, elle eut à faire face à des problèmes financiers récurrents en raison d'un déficit chronique dû à l'insuffisance du nombre d'élèves et à des droits d'écolage modérés. En 1887 elle reprit à son compte le bail des locaux. Il fallut attendre 1903 pour trouver la sécurité matérielle grâce à l'accroissement du nombre des élèvesElle note dans son journal intime de la fin de cette année-là : « Novembre. Ce mois je dois le reconnaître, m'a apporté une grande satisfaction : l'espérance assez justifiée de voir enfin la maison se suffire, sans secours du dehors. Je n'ose encore y croire. » .
Elle resta directrice du collège Sévigné jusqu’à sa mort, le . Jules Salomon (1852-1924), son frère et exécuteur testamentaire, conformément à ses dernières volontés, remit gratuitement l’établissement à la société coopérative formée par les professeurs, qui élurent à l’unanimité pour nouvelle directrice Thérèse Sance, collaboratrice de longue date de Mathilde Salomon.
L'éducatrice Mathilde Salomon avait acquis déjà une solide expérience professionnelle quand elle devint la directrice du collège Sévigné. Seule responsable des orientations pédagogiques et du choix des professeurs, elle manifesta dans ses fonctions une grande capacité d'innovation et d’adaptation.
L'offre d'éducation du collège Sévigné Conformément au rôle qu'elle assignait aux femmes de cette époque, les élèves n’étaient préparées à aucun examen particulier. On entendait en faire des jeunes filles cultivées. Toutefois, dans la brochure qui présentait le collège à sa création, il était question de leur donner les moyens d’affronter, le cas échéant, les brevets du second et premier degré, ainsi que le baccalauréat, ce qui supposait un avenir autre qu’exclusivement familial.
Le nouvel établissement comprenait huit divisions, réparties en trois séries de cours : élémentaire, moyen et supérieur. Les enseignements prévus étaient notamment les sciences (mathématiques et sciences naturelles), les langues vivantes (allemand, à raison d’une heure par jour dès la plus petite classe, et anglais, introduit plus tard dans le cursus), et même un cours facultatif de latin, discipline réservée aux garçons. À partir de 1905, Mathilde Salomon organisa un enseignement de latin et de langues vivantes permettant de se présenter au baccalauréat littéraire sans épreuve de grec, qui avait été créé trois ans plus tôt. Et dès 1885 elle établit des cours du soir préparant en huit heures par semaine à l’École normale de Sèvres, donc indirectement au certificat d’aptitude à l’enseignement secondaire et à l'agrégation féminine, ainsi que des cours préparatoires ou complémentaires à ceux de la Sorbonne qui préparaient aux agrégations d’anglais et d’allemand, ce qui allait constituer une importante contribution à la formation des enseignantes, une de ses constantes préoccupations.
Les enseignants Dès l’ouverture du collège, des femmes font partie de l’encadrement des élèves. Mais les enseignants les plus titrés et les plus expérimentés à cette époque, sont, pour des raisons historiques, des hommes. Pragmatique, Mathilde Salomon s’adapte donc à la situation, d’autant que le réseau social dont elle dispose est surtout masculin. Elle choisit, par exemple, Charles Salomon et Louis Petit de Juranville en lettres, Frédéric Rauh en philosophie, Albert Thomas en histoire et Michel Bréal en allemand, qui étaient tous très compétents dans leur discipline et qui agissaient « dans une forme d’indépendance à l’égard des normes et des institutions ». Toutefois, le temps passant, elle parviendra à se mettre davantage en accord avec ses idées en engageant de jeunes agrégées, choisies parmi ses anciennes élèves, qui viendront accroître le personnel fémininC'est notamment le cas de Mlle Thérèse Sance, fréquentant les cours du soir du Collège Sévigné en 1897, licenciée ès lettres et agrégée de lettres qui prendra la suite de Mathilde Salomon à la direction du Collège dès 1909 et de Madeleine Clamorgan qui a préparé le certificat d'aptitude à l'enseignement secondaire, obtenu en 1902 et l'agrégation de lettres où elle est reçue première en 1903 qui devient professeure d'histoire au Collège Sévigné de 1903 à 1905. Voir à ce propos : René BROUILLET, "Allocution de Monsieur René Brouillet" dans Le Livre du Centenaire, 1880-1890, Paris, Fernand Nathan, 1982, p. 28-29.. Quoi qu’il en soit, malgré des moyens limités, elle réussit à recruter des professeurs de grande qualité, affectés par ailleurs dans le secondaire ou le supérieur, ce qui est devenu par la suite et jusqu’à nos jours une tradition de Sévigné pour la préparation aux concoursCitons, parmi bien d’autres, les philosophes Alain, Emmanuel Mounier, Maurice Merleau-Ponty, Vladimir Jankélévitch, le journaliste et homme politique Pierre Brossolette, le sociologue Georges Gurvitch, le linguiste Georges Dumézil, l’historien Fernand Braudel et l’helléniste Jacqueline de Romilly..
La conception de l'enseignement Deux aspects de l’orientation du collège mettent en lumière son originalité : « le caractère très libéral de ses conceptions pédagogiques » et « son intérêt et son investissement dans l’innovation pédagogique, notamment par l’étude des langues et son ouverture à la question de la coéducation », c’est-à-dire de la mixité.
Parce qu’elle entend tenir compte de la psychologie et du bien-être des élèves, Mathilde Salomon n’hésite pas à alléger les programmes et à laisser plus de temps libre l’après-midi en regroupant les cours le matin. À ses yeux, en effet, mieux vaut inciter les enfants et adolescents à lire et à réfléchir que chercher à leur faire acquérir un savoir encyclopédique. Cette liberté d’esprit l’amène aussi à reconsidérer le système des récompenses et des sanctions parce qu’il s’agit, selon elle, d’une « comptabilité du mérite qui crée une émulation de qualité un peu inférieure ».
On a noté, par ailleurs, son intérêt pour les langues vivantes et le latin, qui permettent, pense-t-elle, de réfléchir et aussi de mieux connaître sa langue maternelle. Et, rompant avec la tradition scolaire, elle va jusqu’à obtenir des autorités académiques, en 1908, la possibilité d’inscrire dans son établissement des garçons jusqu’à l’âge de neuf ans.
D’anciennes élèves de Sévigné n’ont pas manqué de saluer le modernisme des conceptions et des méthodes pédagogiques de leur ancienne directriceVoir certains témoignages dans Le Livre du Centenaire, 1880-1890, Paris, Fernand Nathan, 1982, p. 45-55..
De la théorie à la pratique Mathilde Salomon assistait volontiers à des cours dans son établissement, mais elle a aussi prêché d’exemple en en dispensant elle-même à l’occasion et en publiant deux ouvrages scolaires à la Librairie Léopold Cerf, l’un en 1884, Premières leçons d’histoire de France par Salomon, directrice du collège SévignéConsultable sur microfilm à la Bibliothèque nationale de France ., qui n’indique pas le niveau des élèves auquel il est destiné, l’autre en 1893, À nos jeunes filles Lectures et leçons familières de morale D’après le programme des Écoles primaires supérieures de jeunes fillesDisponible en ligne sur Gallica ..