Anicet ou le panorama, roman est le premier roman publié de l'écrivain français Louis Aragon paru aux éditions de la Nouvelle Revue Française en 1921Le roman est publié pour la première fois aux éditions de la N.R.F. dans le dernier trimestre de 1920 (avec cependant inscrit la date de 1921).. Ses deux premiers chapitres sont d'abord publiés en dans la revue de la N.R.F. sous le titre de Toutes choses égales ailleurs, avant la publication du roman dans son intégralité en mars de la même année.
Genèse du roman Rencontre avec Breton À l’origine d’Anicet, il y a une rencontre. Alors étudiant en médecine, Louis Aragon est affecté au Val-De-Grâce en 1917 où il rencontre André Breton, son voisin de chambrée avec qui il se lie rapidement d’amitié. Les deux hommes ont en commun un goût prononcé pour Arthur Rimbaud, Lautréamont, et quelques autres auteurs tels que Stéphane Mallarmé et Alfred Jarry. Faisant de Lautréamont leur guide spirituel, les deux hommes, selon Daniel Bougnoux, « lisent à tue-tête l'édition des Chants de Maldoror prêtée par Soupault »..
Intellectuellement proches du mouvement Dada, et probablement influencés par le célèbre Manifeste Dada 1918. de Tristan Tzara, ils vont monter une revue avec Philippe Soupault, Littérature, dont le premier numéro paraît en . À travers ces rencontres et ces prises de positions sur la scène littéraire, c’est un nouveau mouvement qui commence à naître et à se préciser : le surréalisme. Or Anicet ou le Panorama, roman, a justement comme cadre narratif l’émergence de ce nouveau groupe.
Date d'écriture et première édition Selon les dires de l’auteur lui-même, les premiers chapitres du roman auraient été écrits « devant le Chemin des Dames en ».. Le reste de la rédaction se serait ensuite poursuivi jusqu’en , date à laquelle André Gide reçoit le manuscrit du roman, manuscrit pour lequel il se montre enthousiaste, et qu’il transmet à Gallimard et à Jacques Rivière afin de le faire publier.
Anicet et la guerre Bien qu’écrit pendant et après la grande guerre de 14-18, cette dernière est la grande absente du roman. Ne pas la nommer était, selon Aragon, encore la meilleure façon de la contrer :
« J’étais de ceux qui croyaient […] que pour lutter contre la guerre il ne fallait pas la nommer. La nommer c’était lui faire de la réclame […] J’ai beaucoup dit qu’Anicet avait écrit en 1919, ce qui est vrai pour sa plus grande partie. Mais les deux premiers chapitres ont été écrits en 1918, pendant l’été 18, alors que j’étais au Chemin des Dames. C’est une espèce de défi à la guerre que dans le cœur même de la guerre, écrire comme si elle était déjà finie ».
Résumé du texte Anicet ou le Panorama, roman, est composé de quinze chapitres titrés.
L’histoire commence avec les péripéties d’un jeune homme, Anicet, qui se découvre être poète, et qui est dès lors envoyé par sa famille en voyage. Dans une auberge, il rencontre Arthur, un personnage qui ressemble beaucoup à Arthur Rimbaud, qui lui fait un récit de sa vie. Sans chambre pour dormir, Anicet trouve gracieusement asile auprès d’une dame, grande, belle et brune, répondant au nom de Mirabelle. Elle propose au jeune Anicet de rejoindre sa confrérie d’admirateurs, alors au nombre de sept, et se présentant un à un dans la chambre, tous masqués et porteurs d’un présent pour la dame.
Dès lors, ne vivant plus que pour Mirabelle, Anicet veut la conquérir à tout prix alors qu'elle se marie avec le milliardaire Pedro Gonzalès. Loin d’abandonner, il demeure à ses côtés et patiente. Ainsi, quand le physicien Omne – un des admirateurs, entre armé d’un couteau pour la capturer, Anicet le tue plus ou moins malgré lui. Puis, sur les ordres de Mirabelle, il rejoint une bande de voleurs avant d’être poussé à l’assassinat de Pedro Gonzalès. Mais l’entreprise est un échec, l’homme se suicidant devant lui avant qu’il ne puisse faire quoi que ce soit. Anicet n’en est pas moins jugé et condamné pour ce crime qu’il n’a pas commis lors d’un procès où la vérité ne se fera pas.
Un roman à clefs
Un roman à clefs Aragon a écrit quatre textes « clefs » autour de ce roman afin de rendre compte de la genèse de l’écriture, de l’intention, ainsi que de l’identité des personnages du roman dont la plupart sont inspirés de personnes réelles. Seulement, ces différentes clefs fournissent des informations contradictoires. Ainsi, revenant en 1964 sur la « clef » écrite en 1930, l’auteur qualifie lui-même ce texte de « véritable tissu de mensonges », s’en justifiant de la façon suivante : « La clef, la fausse clef, j’avais sans doute besoin des quatre sous qu’elle me fut payée ».
Cependant, les indications concernant l’identité des personnages masquées ne changent pas. On peut ainsi reconnaître Cocteau derrière Ange Miracle, Max Jacob derrière Jean Chipre, Paul Valéry derrière le professeur Omne, Charlie Chaplin derrière Pol, André Breton derrière Baptiste Ajamais et enfin Picasso derrière Bleu dont le nom fait référence à la période bleue du peintre.. Quant à Mirabelle, à qui tous font la cour, c’est « essentiellement un concept » qui se cache derrière le personnage : la beauté moderne.
« On ne manquera pas de remarquer qu’Anicet, même avec sa clef, est tout le contraire de la peinture d’après nature. Les ressemblances avec des personnages connus n’y sont point fortuites, mais elles sont les appeaux d’un piège à alouettes, où le miroir éblouit. Il s’agissait pour l’auteur, non de mettre en scène Picasso ou Chaplin, mais de se servir d’eux comme d’un lieu commun, pour exprimer des choses peu communes ».
Il faut ainsi faire attention à ne pas voir uniquement dans Anicet une identification des protagonistes aux êtres réels. Il en fait, selon Philippe Forest : « des symboles, de pures marionnettes convoquées dans le guignol de ses idées ». La clef est donc « ce à partir de quoi s'autorise librement le jeu débridé de la fiction ». Ainsi Philippe Forest écrit « Qu'Ajamais, Miracle, James, Omme, Gonzalès se nomment en vérité Breton, Cocteau, Vaché, Jarry ou Rosenberg, n'importe somme tout que secondairement. Ce qui compte davantage est la façon dont, pris dans l'économie mobile et vertigineuse du récit, ils se révèlent les doubles successifs et simultanés du héros ».
Ces sortes de personnages hybrides entre réalité et fiction, Aragon n'est pas le seul à les invoquer : ce sera également le cas d'Apollinaire, avec La femme assise publié de façon posthume, empruntant aux chroniques de La vie anecdotique du Mercure de France. Plus tard, une déclaration de Breton marque une vraie dissension entre leurs deux considérations du roman à clés: « Je persiste à réclamer les noms, à ne m'intéresser qu'aux livres qu'on laisse battants comme des portes, et desquels on n'a pas à chercher la clé ».
La clef de l'amour Une autre clef présente dans le roman, peut-être la véritable clef de cette œuvre, serait plutôt à chercher du côté d’Arthur Rimbaud qui ouvre ce bal de poètes courtisans. Dans les Illuminations, Rimbaud écrivait : « Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé ; un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour. ».
Une place toute particulière est accordée à l’expérience amoureuse dans Anicet. L’amour est le moteur principal de l’intrigue du roman : c’est lui qui anime les personnages (les sept masques gravitant amoureusement autour de Mirabelle). Selon Adrien Cavallaro, dans Anicet, « l’expérience amoureuse, [...] révèle une oscillation entre abandon à l’autre et réflexe de pudeur, besoin de solitude, par peur d’être démasqué », d’où peut-être, ce jeu de masques qui se cachent et se dévoilent dans cette folle ronde autour de Mirabelle.
Analyse du roman
Analyse stylistique Dans Anicet, Aragon joue avec les anciens modèles syntaxiques, et avant tout la période. Ainsi, au début du chapitre « La carte du monde », il réactive le thème de l’Antiquité, invoquant Virgile puis Hercule pour introduire une période cicéronienne : « Comme il mettait sa tête de biais en clignant des yeux ainsi que quelqu'un qui va citer Virgile, / une masse le bouscula, sépara les deux interlocuteurs sans songer à s'en excuser, rompit le fil de leurs pensées, obnubila leur attention, / et, rapidement, se réduisit là-bas, près du buffet, à un gros homme trop brun, en veston trop clair, le cou pris dans une cravate de dentiste. » Cette phrase séparée en trois parties présente une cadence majeure qui s’achève sur un portrait caricatural. C’est que le style d’Aragon, comme en témoigne le manuscrit conservé à la bibliothèque Jacques Doucet, s’inscrit dans une écriture du continu, presque sans rature et qui tient à se présenter comme telle. Cependant, le narrateur doit revenir sur ce qu’il a précédemment dit, ce qui engendre des décalages entre les différentes parties de la narration. De plus, la période et son rythme reconnaissable, estampillés Ancien Régime et classicisme, doivent être cassés. Si d’une part Aragon démontre sa maîtrise des codes syntaxiques, de l’autre il n’hésite pas à les remettre en question. Aussi fait-il suivre la période en question du mot « ça » (« ça, c’est invraisemblable »), avec tout ce que le pronom anaphorique contient d’oralisation. Le « ça » peut également, dans une perspective méta-réflexive, faire référence à la période elle-même, au style noble dont l’écrivain veut se défaire, le qualifiant d’ « invraisemblable ». L’écriture du romancier, en se distanciant des modèles anciens, est comme une main qui se regarde écrire.
A la place du style daté, Aragon donne à ses phrases une esthétique nouvelle, moderne, comme le « courant d’air brutal » qui enlève le billet des mains d’Anicet, inspirée du nouveau souffle que veulent incarner en art le surréalisme et le dadaïsme. L’auteur travaille avant tout l’espace, en accord avec les avancées picturales de son temps. La disproportion, le surgissement des formes caractérisent cette esthétique nouvelle, rappelant une certaine forme de sublime romantique esquissée par Friedrich dans « La mer de glace », qui place le surgissement tragique du paysage devant le sujet du tableau. Les personnages passent ainsi au second plan, objectivés pour servir des formes qui passent au premier plan : « À travers les vitres on vit tournoyer la bande comme un essaim de mouches. On la vit osciller, courir, revenir puis s'éloigner si bien que la perspective permit de croire quelle montait en zigzag sur la façade des maisons. » Dans cette dernière phrase, la succession de verbes à l’infinitif mime la rapidité du zigzag. Il n’est pas jusqu’à la description de Mire dans sa chambre qui ne révèle cette prévalence de l’aspect visuel sur la caractérisation des sujets. Aussi Mirabelle et Anicet, au début du chapitre « Mirabelle ou le dialogue interrompu », sont-ils réduits à de simples odeurs, Mire et anis, alors que le miroir, l’espace de la chambre, investissent entièrement le texte, à travers des compléments circonstanciels de lieu : « de l'autre côté de l'Océan Pacifique, redoutable espace de laine moutonnante, tapis pentagonal qui escaladait obliquement la pièce des pieds du jeune homme à ceux de l'infidèle » ; « là-bas, au-delà des murs et des mers. » Comme précédemment, l'image coïncide par mimétisme avec le style, les jeux de sonorité mettant en valeur la langue.
Mais Aragon utilise également son style comme un outil pour transcrire le réel, parfois de manière satirique. Toujours dans un souci de modernité, il n'hésite pas à recourir à la technique du collage pour vider les mots de leur substance dans la suite de « La carte du monde". En effet, le dialogue se compose d'une suite de paroles entendues dans le salon, structuré par la logique du coq-à-l'âne, à l'image des collages de Max Ernst, assemblant des images pour former des tableaux représentant des êtres hybrides, au sens monstrueux. Les phrases se répondent les unes aux autres, dans un jeu sur le niveau de sens des mots :
« […] J'ai une mauvaise circulation.