José Gaspar Rodríguez de Francia, dit « El Supremo » (né le à Yaguarón et mort le à Asunción), est un homme d'État, premier dictateur du Paraguay depuis l'indépendance du pays en 1811. Le congrès lui attribue les pleins pouvoirs ainsi que le titre de « Dictateur suprême et perpétuel » du Paraguay.
Les premières années d'indépendance du Paraguay sont marquées par la montée en puissance dès 1810, de José Gaspar Rodríguez de Francia, qui rapidement s'empare du pouvoir et se fait désigner Dictateur à vie. Son obsession est d'abord l'élimination de toute trace de la Couronne d'Espagne, puis des prétentions de Buenos Aires. Cette dernière envoie une petite armée commandée par le général Belgrano, qui est vaincu par les forces militaires du Paraguay. Francia laisse planer l'équivoque sur ses positions de 1810 à 1811, éliminant ses opposants en s'appuyant sur le peuple d'abord de « l'Intérieur » (par opposition à la Capitale Asuncion), puis une grande partie des militaires de grades inférieurs et la population de la Capitale. Enfin, il souhaite domestiquer l'Église catholique, ce qu'il réalise progressivement jusqu'à la victoire complète en 1828.
Soucieux de l'indépendance du pays jusqu'à l'obsession, il le protège des tentatives d'ingérence brésiliennes, puis argentines, anglaises et nord-américaines. Il loue des terres, pour une somme symbolique, aux paysans sans terre (Estancias de la Patria), permettant le développement de l'élevage et de la culture de la yerba maté, dont les 3/4 de la production étaient exportés, réduisant au strict minimum les importations. Il ferme la seule institution d'enseignement secondaire, le Collège et Séminaire de San Carlos, pour ne mettre en place que des écoles élémentaires qui, selon la plupart des observateurs étrangers pourtant hostiles, permettent à la grande majorité du peuple de savoir lire, écrire et compter. Sa tyrannie et ses méthodes expéditives représentaient un danger pour son pouvoir essentiellement pour ses ennemis, donc aussi pour l'indépendance du pays. Le peuple, lui, y trouvait son compte : il se nourrissait, bénéficiait de l'instruction qui lui était nécessaire, et, de plus, connaissait la paix qu'il savait être refusée aux voisins argentins, constamment affectés par les conflits entre caudillos.
Il conserve le pouvoir absolu jusqu'à sa mort en 1840. Par la suite, c'est son neveu, Carlos Antonio López Chaves (1968), ., qui lui succède et qui met en place un régime autoritaire, aristocratique et héréditaire qui dure jusqu'en 1870 avec la guerre de la Triple-Alliance.
Biographie Carrière politique vignette|gauche|redresse|Lithographie de Gaspar de Francia.
Il est né d'un père portugais du Brésil et d'une mère descendante d'espagnols dits criollos (« créole », mais non « mulâtre »). Il dut prouver n'être pas mulâtre lorsqu'il postula à une chaire au Séminaire Royal d'Asunción en 1786. Il étudie d'abord la théologie, est reçu docteur en théologie et en droit, reçoit les ordres mineurs et exerce ensuite la profession d'avocat. Il apparait dès les premiers événements liés à l'émancipation de Buenos Aires de la Couronne d'Espagne, en 1810, et aurait déclaré : Selon Atilio Garcia Mellid : Proceso a los falsificadores de la Historia del paraguay, Tome 1 - pages 121-122, ediciones Theoria. Buenos Aires, 1963, auteur argentin proche des colorados nationalistes sous la présidence Stroessner, d'où le conditionnel..
Il suit, dès cette époque, une politique de présence et de retrait au sein des Juntes de gouvernement, consolidant son emprise sur la campagne et les petites villes (« L'intérieur », par opposition à la capitale) et obtenant même de diriger la moitié de l'armée pour prétendument y maintenir l'ordre. En fait, sous la pression des villes de l'Intérieur, il parvient à dominer les Congrès successifs et à éloigner ses rivaux.
Indépendance vignette|redresse|La région en 1816.
De 1810 à 1814, il joue un rôle essentiel dans le rejet des prétentions de Buenos Aires (expédition vaincue du général Manuel Belgrano en 1811, traité de commerce, limites et amitié du , l' reconnaissant l'indépendance du pays, sur laquelle Buenos Aires reviendra à plusieurs reprises Voir Efraim Cardozo : Paraguay Indépendiente. Ediciones Salvat, Barcelone, Buenos Aires, etc. 1949. L'auteur était libéral anti-stroessniste, Président du Directoire du Parti Libéral Radical en 1971. Sur l'expédition de Belgrano, voir Blas Garay : La Révolucion de Independencia en el Paraguay, citation de la communication écrite de Belgrano à la Junte de Buenos Aires du 14 mars 1811, pages 100-101. Establecimiento tipográfico de la Viuda e Hijos de Tello. Madrid 1897.. Le Portugal se manifesta aussi à cette époque, envoyant José de Abreu, qui est retenu sur ordre de Fulgencio Yegros à Misiones (région historique partagée depuis entre l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et l'Uruguay).
Sur le plan chronologique, les mouvements qui aboutirent à la déclaration d'indépendance totale sont datés depuis à la nuit du 14 au , avec l'occupation du Quartier général militaire par quelques dizaines d'hommes dont des militaires prestigieux, auxquels se joignirent des prisonniers politiques qui y sont libérés. Le Gouverneur espagnol refuse d'intervenir par la force et demanda quelles étaient leurs prétentions, ce qu'ils font connaître avec retard, semblerait-il, parce qu'ils auraient attendu la position de Francia qui se trouvait dans sa maison d'Ybyray (désormais Trinidad, englobé dans l'agglomération d'Asunción). Ils firent savoir au gouverneur Velasco que deux de leurs délégués « l'assisteraient », l'un, Espagnol prestigieux mais rallié aux insurgés, le capitaine Juan Valeriano Zeballos, et l'autre, le doctor Francia (maître Francia, en espagnol sud-américain).
Le « triumvirat » déclare le toujours reconnaître la Couronne d'Espagne et souhaiter la confédération avec Buenos Aires. Le , le gouverneur Velasco est évincé et le un Congrès désigna une Junte composée d'un militaire, d'un prêtre et de deux civils, dont Francia. Pendant que ses collègues s'occupent de politique, Francia prend en main l'administration du pays.
Conquête du pouvoir gauche|vignette|redresse|Portraits des dirigeants du Paraguay pendant le consulat. De gauche à droite : Fulgencio Yegros, Pedro Juan Caballero et Francia.
Dès le , il se retire mais continue à tisser sa toile sur le terrain. Pressé de revenir, il réintègre la Junte le , ayant appris qu'une mission de Buenos Aires devait arriver le mois suivant. Effectivement Belgrano revenait, cette fois-ci pour discuter du traité qui sera signé le . Francia repart le lendemain pour Ybyray, est de nouveau pressé de revenir, accusé de manœuvrer pour son compte personnel et démissionne le . Cependant, la pression orchestrée par Francia est telle qu'on lui demande de nouveau de revenir, à ses conditions : des pouvoirs spéciaux pour lui-même, la convocation d'un Congrès Général. Il revient siéger le . Après avoir fait écarter le membre ecclésiastique, le , Francia fait écarter l'autre membre civil de la junte sous prétexte d'avoir perdu le texte d'un article additionnel au traité du (entériné le pour d'autres « erreurs »). Le Congrès général est convoqué pour le , réunissant plusieurs centaines de délégués. La République est proclamée, les références à Ferdinand VII d'Espagne sont abandonnées : c'est la raison pour laquelle l'Indépendance est longtemps fêtée ce jour-là et non les 14 et .
Il apparaît clairement que, pour Francia, les proclamations de fidélité à l'Espagne et d'amitié avec Buenos Aires n'étaient faites que pour gagner du temps. Un « Règlement de Gouvernement » est adopté, prévoyant deux consuls alternant tous les quatre mois pendant un an. Francia se fait désigner pour le premier tour, et donc pour le dernier. Lorsque vient l'époque du Congrès de , Francia parvient à disperser les militaires avec des missions, la plupart à l'Intérieur qu'il contrôlait. Le , le Congrès, qui lui est pourtant largement acquis, est « encouragé » par un mouvement de troupes et proclame Francia dictateur pour cinq ans. Deux ans plus tard, fin , un nouveau Congrès, réduit à environ 150 délégués, le désigne dictateur à vie (Dictador perpetuo). La question du pouvoir est résolue jusqu'à sa mortOutre les sources déjà citées, voir Julio César Chaves : El Supremo dictador. Ediciones Atlas. Madrid. 1964..
Dictateur suprême et perpétuel vignette|gauche|redresse|Portrait de José Gaspar Rodríguez de Francia.
Jusqu'en 1840, année de sa mort, Francia gouverne le pays en autocrate. Personnage étrange, une partie de son comportement ne s'explique qu'en le replaçant dans le Paraguay de l'époque et prenant en compte sa propre vie. Élu dictateur pour cinq ans, il l'a été par des centaines de délégués et non par une camarilla comme il était courant à l'époque dans l'Amérique hispanique. Ses victimes se recrutaient essentiellement dans la classe susceptible de participer à la direction du pays, et très proche ou influencée par Buenos Aires.
La « classe politique » détruite, il lui restait encore un puissant obstacle à réduire à l'obéissance : l'Église catholique. Il y parviendra, la soupçonnant, avec quelques raisons dans les premiers temps seulement, d'être inféodée à la Couronne d'Espagne. D'où son décret (Auto) du qui prononçait l'extinction de « toute interférence ou de tout exercice de juridiction des prélats ou des autorités étrangères d'autres pays » (sic), et annulait par là la « suprématie des Autorités mentionnées, Juges ou Prélats, résidant dans les autres Provinces », l'Église étant placée sous la direction et l'autorité de l'Excellentissime évêque de ce diocèseVoir Alberto Nogues : La Iglesia en la Época del doctor Francia. Ed. El Gráfico, Asunción, 1960.. Un serment d'allégeance est exigé par un décret du , un autre, du supprime les couvents et donne le choix entre l'exil et la sécularisationVoir Alberto Nogues déjà cité et aussi Longchamps et Rengger : Essai historique sur la Révolution du Paraguay et le gouvernement dictatorial du Dr. Francia. Hector Bossange, Paris 1827.Père Thomas Aveiro : Notas de Historia eclesiástica paraguaya. Inédit, dactylographié, Curie d'Asunción, consulté en 1969 par F. Chartrain.. En 1828, Francia supprime le chapitre de la cathédrale, organe de l'Églisedécret du 23 août 1828, cité par F. Chartrain : L'Église et les partis dans la vie politique du Paraguay depuis l'Indépendance. Thèse de doctorat d'État Paris I, 1972.. Francia avait déclaré l'évêque Panes « fou » en 1819, l'obligeant à nommer vicaire général don Roque Céspedes auquel furent délégués une partie des pouvoirs de l'évêqueVoir texte du décret chez Alberto Nogues, op. cit. pages 8 et 9.. La mise aux ordres de l'Église était complète, mais un acte eut une signification et des conséquences particulièrement graves : la suppression du collège et séminaire de San CarlosSur toute cette période, les sources et l'analyse, voir : F. Chartrain, op. cit. pages 61 à 81.. Par cet acte, il met fin à l'enseignement autre que ce que nous appellerions « primaire ».