La station scientifique de Saint-Eugène est l'une des stations de recherche scientifique de terrain situées en Guyane et relevant du CNRS et du Muséum national d'histoire naturelle. Elle est installée au cœur de la forêt du plateau des Guyanes aux environs de Sinnamary et de Saint-Élie, en bordure de la partie amont de la retenue du barrage de Petit-Saut, dans le Bassin du Sinnamary. Ses installations de bases sont établies sur les berges d'un affluent de la rivière Koursibo (ou Courcibo), qui se jette dans le fleuve SinnamaryFragmentation de la forêt tropicale humide : le barrage de Petit Saut, rivière Sinnamary, Guyane française ; Revue d'Écologie ; Société Nationale de Protection de la Nature et d'Acclimatation de France, Paris ; Ed:SNPN, Paris (France), 2002, 199 p. (résumé); contient une présentation résumée des travaux de la station de recherches de Saint-Eugène.
Cette station a été initialement créée (en 1993) pour étudier les effets du Barrage de Petit-SautClaessens, O., Granjon, L., de Massary, J. C., & RlNGUET, S. (2002) La station de recherches de Saint-Eugène: situation, environnement et présentation générale. Revue d'écologie., puis observer les écosystèmes, en lien avec la proche réserve naturelle nationale de la Trinité, et de manière plus générale contribuer à mieux comprendre Leigh & al. (2002) En quoi l'étude des îlots forestiers nous permet-elle de mieux comprendre le fonctionnement de la forêt tropicale ? Rev. Ecol. (Terre Vie), Suppl. 8 : 181-193. les forêts décidues humides tropicales et subtropicales, denses, ombrophiles et sempervirentes (l'un des deniers échantillons relativement intègre et de grande taille de forêt tropicale au monde selon Skole & Tucker (1993)Skole D & Tucker C (1993) Tropical deforestation and habitat fragmentation in the Amazon : satellite data from 1978 to 1988. Science, 260 : 1905-1910. et Turner & Corlett (1996)Turner I.M & Corlett R.T (1996) The conservation value of small, isolated fragments of lowland tropical rain forest . Trends Eco/. Evol., 1 1 : 330-333, même s'il a depuis les années 1980 subi quelques constructions de routes, lignes HT et les effets négatifs de l'orpaillage.
Dénomination Le nom « Saint-Eugène » provient du nom d'un ancien camp d'orpailleurs (site aujourd'hui immergé, mais figurant sur l'ancienne carte IGN de 1983 b en aval (4° 50' 56" N, 53° 04' 24" W) de la crique Saint-Eugène). Ce camp était implanté sur le cours inférieur de la rivière Courcibonom figurant sur un plan de 1908-1019, établi par la DRIRE, Direction Régionale de l'Industrie et de la Recherche et de l'Environnement, aujourd'hui fusionné dans les DREAL).
Histoire La Guyane et son bassin du Sinnamari était très habitée par les populations amérindiennes de l'époque précolombienne jusqu'à l'arrivée des colons blancs il y a 2 siècles. Depuis la pression anthropique a été faible dans ce secteur, hormis lors des «ruées vers l'or» (1886-1940, années 1980 puis lors de la construction du barrage et avec le retour des orpailleurs en 1997.
Quand EDF a envisagé de construire un barrage hydroélectrique à Petit-Saut, au cœur de la forêt tropicale pluvieuse de Guyane, il a fallu faire des relevés et sondages géographique, climatiques, géologique, etc., mais aussi préparer un état initial et une étude d'impact, ainsi que des mesures compensatoiresex : Gosse P., Grégoire A., 1997. Dispositifs de réoxygénation artificielle du Sinnamary à l'aval du barrage de Petit-Saut (Guyane). Hydroécol. Appl., 9, 1-2, 23-56. et accompagner certaines mesures conservatoires. Ces études ont généralement été confiées au MNHN, à l'INRA (qui avait une base à Kourou), à l'IRD, à l'ORSTOM, en lien avec l'ONC (devenu ONCFS) qui ont rapidement eu besoin de campements en forêt.
Les travaux scientifiques conduits à partir de la station de Saint-Eugène ont commencé après le choix du lieu d'implantation du barrage ; ils n'ont donc pas influencé le positionnement géographique du barrage lui-mêmeBernard de Mérona et Luis Tito de Morais, Hydroécol. Appl. (1997) Tome 9, pp. 241-262. DOI : 10.1051/hydro:1997010. Les études ichtyologiques liées à la construction du barrage de Petit-Saut : un premier bilan et des recommandations.
Après une période de recul de l'orpaillage illégal, la surveillance s'est relâchée, et la situation s'est à nouveau dégradée (mettant à partir de 1997 en péril l'activité des scientifiques et parfois leur sécurité)
Choix du site Les chercheurs du Muséum national d'histoire naturelle avaient besoin d'un site répondant à plusieurs critères : le lieu devait être sur le bord d'une crique (terme désignant une rivière en Guyane), sécurisé (pas de risques d'effondrement ou glissement de terrain, ni d'inondation (en saison des pluies ou à la suite de la mise en eau du barrage), si possible non-infesté par les moustiques et offrant de l'eau eau potable toute l'année. Les risques de chutes d'arbres, de branches ou de gros fruits sur le campement devaient être maitrisables. Le site devait être assez facilement accessible avant et après la montée des eaux. Il fallait qu'il soit implanté en bordure du lac de barrage mais dans une zone assez éloignée du barrage lui-même (en effet, après plusieurs années de travaux de terrassement, de construction et de chasse destinée à alimenter les ouvriers en viande de brousse moins chère que les aliments proposés par le commerce, l'écosystème est le plus perturbé juste avant et juste après le barrage lui-même).
Enfin et surtout, pour les besoins des chercheurs, le site devait donner un accès aussi immédiat que possible à un archipel d'îles et îlots créés par l'enneigement de la zone, avec des îlots de taille variée et assez isolés les uns des autres et de la forêt non-inondée, jouxtant un secteur témoin de forêt non-fragmenté (« terre ferme » où l'écosystème a conservé son intégrité écologique) et assez facilement accessible et non chassé, non cultivé, non exploité, de manière qu'il abrite des populations animales, végétales et fongiques aussi « intactes » que possible. Les scientifiques parlent plutôt de forêt-témoin que de forêt primaire, car on estime qu'avant l'arrivée des colons blancs, la Guyane abritait environ d'amérindiens, principalement établis le long des fleuves et de la côte.
Le site dit de Saint-Eugène, après une mission de protection en Guyane et l'étude des cartes de simulation de mise en eau du barrage faites par l'Institut géographique national pour EDF, a été retenu en 1992 par G Dubost, C Erard et J Lescure, alors responsables du projet de station. Situé à en amont du barrage et à du littoral atlantique, accessible en pirogue (à deux heures de pirogue rapide du barrage EDF) ou hélicoptère, et il a depuis les années 1990 accueilli un grand nombre de chercheurs et d'étudiants. Il est situé sur le Courcibo, un affluent important de la rive gauche du fleuve Sinnamary ;
Il comprend une zone de forêt sur terre ferme, de nombreux cours d'eau et zones humides, un archipel d'îles et une grande portion de fleuve (principalement située entre le Saut Kawène (aval) et la crique Saint-Eugène (amont). La crique Saint-Eugène et la crique Bonne Nouvelle délimitent le secteur au sud et à l'est, se rejoignant en délimitent une parcelle forestière d'environ (soit ) reliée à la terre ferme par un isthme large de environ (sur lequel la station du Muséum a été installée à de l'extrémité amont d'une petite crique inondée (sur sa rive gauche) dont le relief est beaucoup plus plat que sur la rive opposée marquée par une succession de crêtes atteignant d'altitude, soit environ au-dessus du niveau du lac).
Climat La station est exposée à un climat équatorial pluvieux, chaud et théoriquement humide (hygrométrie moyenne 80 à 90 % sauf sur les inselbergs et sur le lac de barrage où la mort des arbres et l'ensoleillement et le vent ont un puissant effet desséchant). La température moyenne de (21 à 31 sous abris, selon la saison) et le site reçoit à d'eau par an avec une saisonnalité très marquées des pluies, fortes et fréquentes de décembre à juin (avec un pic en mai) et une période sèche de juillet à novembre. En mars la saison pluvieuse et interrompue par « petit été », plus ou moins intense selon l'année (Remarque : Boyé et al. (1979) rappellent que les précipitations varient significativement sur le territoire guyanais, diminuant du Sud-ouest vers le nord-ouest).
Intérêt écologique Ce site offre la possibilité d'étudier sur plusieurs décennies (voire plus) les effets de la fragmentation forestière par l'eau et les effets artificialisants d'un barrage en forêt équatoriale : les trois grandes branches du lac de retenue de Petit-Saut couvrent en effet une immense zone de de long sur environ dont environ sont constellées d'îles et d'îlots apparus après la montée des eaux, certains de ces îlots n'apparaissant que le temps de la saison sèche ; la profondeur moyenne de la retenue est de environ, mais localement des arbres adultes debout y ont été entièrement submergés. Le courant y est très faible ce qui facilite les observations naturalistes diurnes et nocturnesSissakian C (1997) Présentation générale de l'aménagement hydroélectrique de Petit Saut (Guyane française) et du programme de suivi écologique lié à sa mise en eau. Hydroécol. Appl., 9 : 1-21..
Les chercheurs comme Blake, 1997 et Claessens observent que dans les années 1990, aucune végétation macrophyte flottante équatoriale n'a pas spontanément colonisé la surface du lac de Petit Saut, alors qu'on peut penser que des propagules sont apportées d'ailleurs par le vent et les oiseaux migrateurs. On aurait pu craindre notamment l'apparition de tapis de salvinia molesta ou de la Jacinthe d'eau déjà présente en Guyane (et sur de nombreuses retenues de ce type au Surinam et Brésil proches, ou en Afrique), ces plantes étant généralement très envahissantes sous ce type de climat.
Par contre un milieu nouveau pour la région (mais peu présent sur le site de Saint-Eugène) est apparu dans la région centrale de la retenue de Petit-Saut (détectés à partir de quand le niveau de l'eau (devenue eutrophe) y a atteint ) et près de l'embouchure de la crique Bonne NouvellePK 1 de la rivière Courcibo, il s'agit de « radeaux flottants » d'herbacées (Ptéridophytes, Cypéracées, Poacées et d'hydrophytes, souvent des espèces pionnières typiques des savanes de Guyane) croissant en plein soleil sur du bois-mort assez peu dense pour flotter. Certains de ces radeaux s'étalaient sur des centaines de mètres carrés. Ils perdurent quelques années avant de couler et constituent à eux seuls un écosystème méritant d'être mieux étudié, notamment pour son interface subaquatique. Ce milieu a fait l'objet d'une étude publiée par Gérard Blake, de l'université de Savoie (publication 1997)Blake G (1997) Les radeaux de végétation de la retenue de Petit Saut (Guyane). Hydroécol. Appl., 9 : 195-211.. Ces radeaux sont colonisés par quelques espèces animales, volantes (libellules) ou connues comme espèces pionnières ; parmi les Odonates figurent des Calopterygidae, Coenagrionidae et Libellulidae). La fourmi Dacetones amigerum y a été observée, ainsi que des chenilles de Saturnidés, des Diptères (Muscidae, Chironomidae, Limoniidae) des iules et diverses arachnides. Sous l'eau ils sont couverts d'un biofilm riche en bactéries et microorganismes (périphyton). On sait depuis longtemps que de tels radeaux augmentent généralement la biodiversité (et contribuent parfois au déplacement dans l'espace de propagules et de biocénoses complètes)Junk W.J (1973) The aquatic fauna of the roots zone of floating vegetation ; Amazoniana ; 4:9-12.
La région de Petit-Saut est maintenant caractérisée par une nouvelle immense zone de marnage.