Bruges-la-Morte est un roman de l'écrivain belge de langue française Georges Rodenbach (1855-1898), considéré comme un chef-d'œuvre du symbolisme, publié d'abord en feuilleton dans les colonnes du Figaro du 4 au , puis en volume en mai de la même année, chez Marpon & Flammarion (Paris), illustré de reproductions de photographies représentant divers aspects de la villePaul Edwards, Soleil noir : photographie et littérature des origines au surréalisme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, .. Il s'agit là de l'une des premières apparitions de photographies dans un texte littéraireEn 1889-1890, Alphonse Daudet avec L’Élixir du R. P. Gaucher, propose une édition illustrés par des clichés de Henri Magron, qui devient lui-même éditeur du genre — voir la reproduction de l'ouvrage, sur Gallica..
Cet ouvrage, dont le personnage central est la ville de Bruges elle-même, remporte un certain succès, rendant son auteur célèbre. Mais, pour avoir décrit en français Bruges, le cœur battant de la Flandre, sous un aspect nostalgique et avoir mené campagne contre le projet de Bruges-port de mer (ou Zeebruges), Rodenbach serait, selon l'écrivain Tom Lanoye, persona non grata dans sa ville d'élection alors qu'il a largement contribué, par son roman, à la renommée de Bruges et au développement du tourisme.
Né à Tournai, déclinant des thèmes flamands en langue française, comme Émile Verhaeren, Georges Rodenbach, est le premier écrivain belge à réussir à Paris. Son cousin, le poète Albrecht Rodenbach, fut l'un des chantres d'une Flandre nationaliste en recherche d'émancipation.
L'œuvre vignette|redresse| Image d'ouverture du récit. L'édition originale de 1892 présente une couverture avec la reproduction d'un dessin de Fernand Khnopff, tandis que le récit lui-même s'accompagne de similigravures issues de prises de vue de la ville de Bruges. Ces trente-cinq images ont été gravées par l'atelier Charles-Guillaume Petit & Cie. Il s'agit de clichés des studios Lévy et Neurdein, qui étaient spécialisées dans les images touristiques. Si elles ont été retouchées pour les besoins de l'impression à l'époque, elles font néanmoins partie intégrante du récit James Elkins, « Georges Rodenbach, Bruges-la-Morte », par, 2014, dans Writing with images (book project). .
L'avertissement Rodenbach fait précéder son livre de l'avertissement qui suit. Toutefois, celui-ci ne figure ni dans le manuscrit du roman, ni dans l'édition originale du Figaro. Sa rédaction postérieure a pour but de justifier les photographies qui illustrent le récitBertrand et Grojnowski, 1998, p. 275 (v. bibliographie).
Résumé Hugues Viane, fuyant une ville « cosmopolite », probablement Paris, s'est fixé quai du Rosaire à Bruges. Il y mène, avec sa pieuse servante, une vie calme et retirée, cultivant sa douleur dans le souvenir de son épouse disparue. De celle-ci, il a conservé dans un coffret de cristal une tresse blonde qu’il vénère chaque jour. Ce n'est pas un hasard s'il a choisi Bruges. Car la ville, personnage principal et omniprésent, s'associe à son chagrin, s'assimile même à la morte.
Un soir, à la sortie de l'église Notre-Dame, Hugues rencontre une jeune inconnue dont la ressemblance avec la défunte le remplit de stupeur. Il la suit jusqu'au Théâtre, où il découvre qu'il s'agit de l'actrice Jane Scott, qui tient le rôle d’une danseuse dans Robert le Diable de Meyerbeer. En devenant son amant, il espère retrouver le bonheur qu'il a connu avec son épouse. Mais la ville austère lui reproche cette liaison scandaleuse… Le récit se termine en tragédie. Lors de la procession du Saint-Sang, Hugues Viane étrangle la comédienne avec la tresse qu’elle a, sans le savoir, profanée.
Analyse
Dans Le Secret de Bruges-la-Morte, Joël Goffin présente l'oeuvre de Rodenbach de manière insolite : "Roman de gare, thriller avant la lettre, poème en prose écrit dans une langue magistrale, mythe d'Orphée revisité, conte initiatique, Bruges-la-Morte, cette œuvre universelle, pièce maîtresse du symbolisme littéraire offre une pluralité d’interprétations qui continue de lui assurer un succès constant."
Est-ce un roman ou non ? Le livre présente une série d'enjeux esthétiques et formels qui sont en lien avec la philosophie symboliste. Il y a cependant un problème de représentation, puisque le symbolisme se présente comme incapacité d'écrire un récit, il y a là un problème esthétique dans l'écriture d'un roman symbolique.
Ce que le livre dit : Ce n'est pas un roman sur une histoire, mais bien le récit d'une ville. En lui donnant son titre, il lui accorde toute l'importance d'un personnage, car ceux-ci ne sont pas l'élément central du roman. Cela dit, le roman ne contredit pas les récits réalistes (qui vise une étude), mais il se fond avec le récit symbolique, qui lui se veut une étude des passions.
Le thème de la ville est donc le thème central du récit : Sert de paysage Sert de décor Sert de passion Le roman met en scène un double discours qui vise l'étude des passions (donc étude il y a au sens réaliste) et le texte (texte au sens où se déroule une trame et des tissus circonstanciels).
Le roman en tant qu'étude aboutit ce faisant à un récit. Récit qui témoigne une impossibilité d'atteindre un idéal ( Bruges-la-morte, le meurtre de Jane). La seule possibilité du récit se trouve dans le thème de la mort. Par possibilité, comprenons l'atteinte de l'Idéal telle que vue par les symbolistes :
Hugues touche la mort et s'y perd à ne jamais complètement se perdre physiquement. Il est habité par des passions, notamment la tristesse, la mélancolie (qui est alimentée par le décor sombre de la ville et le monde physique), le ressentiment et l'amour. Il se perd dans ses passions et l'Idéal recherché est la mort. C'est pourquoi Jane s'offre comme possibilité. Elle est une copie conforme de la morte (la femme décédée de Hugues).
Hugues cherche à totaliser son expérience. Il recherche la totalisation paradigmatique, la répétition donne alors une unité totale, répétitions de mot, mais aussi de sens. Se répéter la morte, c'est vider le sens du symbole de la morte. Ce symbole est donc disposé à se remplir, c'est pourquoi Jane devient la figure analogique de la morte, puisqu'elle incarne une représentation parfaite de la défunte. Elle devient littéralement le symbole.
Thèmes La chère disparue ou le mythe d'Eurydice. La Gnose
Adaptations Éditions La première publication de Bruges-la-Morte a lieu, en , sous forme de feuilleton, dans Le Figaro ; elle est suivie, en juin de la même année, d'une seconde édition du texte, cette fois en volume, étoffée de deux chapitres supplémentaires (les VI et XI de l'édition actuelle), et des trente-cinq photographies de Bruges.
Par la suite, les éditions en français suppriment une partie des images originales (en 1909, seules 19 images demeurent), puis, totalement à partir de 1910, les similigravures étant remplacées par des photos d'amateurs. En 1914, Flammarion renonce aux photos, et propose des dessins. La première édition à reprendre le dispositif texte-photos en respectant le choix de Rodenbach est celle d'Atlas Press, à Londres, pour la traduction anglaise de 1993. Il faut attendre l'édition en poche chez Garnier-Flammarion de 1998 pour retrouver, en français, l'exacte reproduction du récit accompagné de ses images.
Cinéma Le roman a été adapté quatre fois au cinéma : en 1915 par Evgueni Bauer, sous le titre Rêves, en 1956 par Hugo del Carril sous le titre de Más allá del olvido, en 1980 par Alain Dhénaut sous le titre de Bruges la morte, et en 1981 par Roland Verhavert sous le titre presque éponyme Brugge, die stille.
Opéra et théâtre
Rodenbach a écrit une adaptation théâtrale de son récit-poème Bruges-la-Morte, un drame en quatre actes intitulé Le Mirage, et publié post mortem en par la Revue de ParisRobert Frickx et Raymond Trousson (Dir.), Lettres françaises de Belgique, Dictionnaire des œuvres, vol. III, Le théâtre et l'essai, Paris - Louvain-la-Neuve, Duculot - De Boeck, 1989, p. 157-158..
(« La ville morte ») est un opéra de 1920 en trois actes d'Erich Wolfgang Korngold sur un livret du compositeur (sous le pseudonyme de Paul Schott) adapté du Mirage.
Notes et références
Voir aussi
Bibliographie
Études
Articles connexes Georges Rodenbach Bruges Décadentisme Symbolisme (art)
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