L'Opération McGill français est une manifestation étudiante québécoise, survenue le à Montréal. Elle s’inscrit dans un contexte de crise frappant le milieu scolaire québécois à partir de 1968.
À cette époque, alors que de nouveaux établissements préuniversitaires (les cégeps) viennent d’être ouverts, le Québec ne compte que six universités, dont une seule de langue française à Montréal : l’Université de Montréal. Face à un manque de places disponibles dans les universités, la première cohorte des cégépiens craint de se retrouver sans possibilité de poursuivre ses études. Pour résoudre cette situation, les étudiants organisent une vaste campagne de mobilisation pour tenter de franciser la deuxième université en importance à Montréal (et unilingue anglaise), l’Université McGill.
D’un point de vue général, l’Opération McGill français s'inscrit également dans un phénomène mondial de contestation sociale de la fin des années 1960. Elle constitue un moment fort dans l'histoire des droits linguistiques et de l'éducation au Québec, menant à la création de l'Université du Québec en . Elle constitue aussi un moment fort dans l'histoire du syndicalisme au Québec, par le rassemblement des diverses forces nationalistes et de gauche alors présentes (associations étudiantes, syndicats, comités ouvriers, groupes socialistes, groupes indépendantistes, groupes de défense de la langue française) dans le but de bouleverser, sinon renverser les structures en place« L'Université apparaît à l'étudiant un lieu par excellence “du passé”, en particulier parce qu'on y retrouve autorité, hiérarchie, structures et superstructures; aussi parce qu'elle véhicule l'ensemble du savoir acquis et constitue une sorte de mémoire du passé, de réserve du savoir historique. Le refus de se mettre à l'écoute du passé trouve une de ses expressions les plus nettes dans le rejet parfois systématique du cours magistral ». Raymond Montpetit, « La crise du temps », Maintenant, , , ..
Mobilisant une foule de , l'Opération McGill français est la plus importante manifestation au Québec depuis la fin de la Seconde Guerre mondialeLa plupart des médias de l’époque évaluent la foule de (Claude Gravel, « Tout a bien fonctionné », La Presse, , ; François Barbeau, Jean-Claude Leclerc et Normand Lépine, « Malgré un climat de tension extrême, la manifestation tant redoutée s’est déroulée sans incident majeur », Le Devoir, , ; Presse canadienne, « McGill : vitrines brisées et incendies dans les rues », La Tribune, , ; Bernard Racine, « Une manifestation bruyante d’une heure et la police disperse ensuite la foule », L’Action, , ). D'autres médias rapportèrent une foule moins nombreuse, de (Jos.-L. Hardy, « McGill respire », Le Soleil, , ; Gilles Moreau, Paul Racine, Normand Lester, André Dubois, « Manifestation McGill français », Société Radio-Canada, ; Presse canadienne, « La manifestation à McGill attire plus de », Le Nouvelliste, , )..
Origines du mouvement vignette|Reproduction d'une affiche McGill français
Le militantisme étudiant et la Révolution tranquille (1960-1966) Durant la Révolution tranquille, le gouvernement du Québec s'affaire à la réforme du système scolaire québécois. La tâche de mettre fin à la mainmise de l'Église sur l'éducation et l'enseignement est lourde et complexe. Le gouvernement crée une commission d'enquête (la Commission Parent) pour trouver des solutions. Celle-ci cible d'abord l'enseignement primaire et secondaire, repoussant à plus tard le problème des universités. Toutefois, la démographie québécoise est bouleversée par l'arrivée massive de jeunes « baby-boomers » en âge de fréquenter les collèges et les universités. Au début des années 1960, 44,2 % de la population québécoise a moins de 19 ans. Sur ce nombre, seuls 4 % des Québécois poursuivent des études universitaires par rapport à 11 % pour les anglophonesPaul-André Linteau et collab., Histoire du Québec contemporain, tome 2 : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, 1989, ..
Le problème est particulièrement grave dans la région de Montréal. La ville ne possède qu'une seule université de langue française — l'Université de Montréal — établissement traditionnel de l'élite canadienne-française. Or, cette université ne peut, à elle seule, accueillir tous ces futurs étudiants. La question de créer une nouvelle université de langue française devient alors un enjeu de société.
Fondation de l'UGEQ Durant les années 1960, le mouvement étudiant québécois est à un tournant de son histoire. Pour venir à bout des problèmes dans le milieu de l'éducation, les associations étudiantes commencent à s'unir. En froid avec la Fédération nationale des étudiants des universités canadiennes (National Federation of Canadian University Students (NFCUS)), les universitaires québécois rompent avec celle-ci et fondent l'Union générale des étudiants du Québec (UGEQ) en 1964. La première fédération universitaire du Québec était néeÉric Bédard, Chronique d’une insurrection appréhendée. Jeunesse et crise d’Octobre, Éditions du Septentrion, 2020, ..
L'UGEQ (comme la plupart des étudiants de l'époque) partage les aspirations nationalistes du gouvernement de Jean Lesage. Le gouvernement, en retour, se sert habilement de l'appui de ces étudiants pour contrecarrer ses adversaires opposés à la réforme scolaire. Un grand nombre d'étudiants vont même plus loin que le gouvernement. Ils se joignent au Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) et militent pour l'unilinguisme français. Au sein de l'UGEQ, les étudiants découvrent les structures syndicales et la culture militante, et prennent part aux débats de société. Dans les premiers temps, les dirigeants de la fédération emploient le ton modéré et le discours posé des « adultes » responsables d'écouter et de réagir à leurs revendications, au gouvernement et dans les institutions.
Création des cégeps Puis, le déroulement des réformes scolaires et les événements de l'actualité (mouvements de décolonisation, débats sur les armes nucléaires, guerre du Vietnam, projet d'indépendance du Québec) amènent une mutation dans les discours et les méthodes employées. À partir de 1966, on assiste à « une radicalisation du discours et à une politisation accrue de l'action étudiante » débouchant sur « l'abandon de la stratégie de la collaborationÉric Bédard, op. cit., . ». L'UGEQ se transforme en organisation de type syndicale et commence à rompre avec le gouvernement et les directions scolaires. Elle tente un rapprochement avec les grandes centrales syndicales, mais ne réussit pas à rallier les ouvriers à la cause des étudiants universitaires.
À l'automne 1967, les 12 premiers cégeps ouvrent leurs portes. L'UGEQ organise une campagne pour créer une nouvelle université de langue française à Montréal. Des conflits internes éclatent à la suite de la visite du général de Gaulle. Une certaine tendance révolutionnaire commence à se faire plus visible et plus bruyante au sein des associations étudiantes. Malgré la promesse répétée du gouvernement au sujet de l'ouverture imminente d'une nouvelle université de langue française à Montréal, les nouveaux cégépiens commencent à se révolter contre les différentes formes d'autorité. La collaboration avec les directions des établissements commence à être vue comme une forme d'aliénation, de trahison« Agression contre les sciences sociales », Noir et rouge, la revue trimestrielle de la nouvelle gauche québécoise, , , été 1969, .. Les assemblées sont boycottées et les rencontres tournent aux affrontements.
Radicalisation et ruptures (1966-1968) Un peu partout au Québec, des groupes radicaux de tendance révolutionnaire essaient de prendre le contrôle de certaines associations (notamment la Presse Étudiante Nationale (PEN)). À l'Université de Montréal, l'Association générale des étudiants de l'Université de Montréal (AGEUM, affiliée à l'UGEQ) met elle aussi fin à l'ère de collaboration avec la direction de l'établissement et boycotte les assemblées.
En 1968, la contestation étudiante atteint un sommet. Tandis qu'à Paris, à LouvainCette tentative des nationalistes flamands de « flamandiser » l'Université de Louvain est l'un des cas les plus similaires à l'Opération McGill français dans le contexte de l'époque. Voir : Dimitri Michaélidès, « L'affaire de Louvain », Relations, juillet 1966, no 307, p. 206-210 ; « La grande querelle linguistique belge », Le magazine de La Presse, 8 juillet 1967, p. 16-19; « Manifestation à Louvain », Le Devoir, 17 janvier 1968, p. 7., à Berlin, à Mexico et à Tokyo les étudiants affrontent la police, qu'à Prague et à Pékin ils doivent affronter l'armée, les étudiants au Québec se préparent à une rentrée chaude à l'automne. C'est donc dans ce contexte d'automne 1968 que l'Opération McGill français trouve son origine, plus particulièrement dans deux événements : la crise de Saint-Léonard et la grève des cégeps de 1968.
Crise de Saint-Léonard En Pierre Godin, La poudrière linguistique, Boréal, 1990, ., les membres du Mouvement pour l'intégration scolaire (MIS) dirigé par l'architecte Raymond Lemieux sont élus à la majorité à la commission scolaire de la ville de Saint-Léonard. Ces derniers décrètent qu'à partir du mois de , la seule langue d'enseignement permise pour la première année du primaire sera le françaisPierre Godin, op. cit., .. La décision provoque la colère des habitants italophones de Saint-Léonard, qui souhaitent en majorité inscrire leurs enfants à des cours en anglaisPierre Godin, op. cit., .. Malgré la création de classes bilingues quelques années plus tôt, 70 % de l'éducation se donne en anglais, 30 % en françaisPierre Godin, op. cit., ..
À cette époque, le système scolaire est organisé en fonction de divisions confessionnelles (un réseau d'écoles catholiques et un réseau d'écoles protestantes) plutôt que linguistiques. Il n'existe alors aucune langue officielle pour l'enseignement au Québec, selon la loi. Cette crise révèle donc l'existence d'un problème majeur pour l'avenir du français : bien que les Québécois francophones et les immigrants italiens partageassent un même milieu et des conditions de vie fort similairesRapport de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Livre 3 A : Le monde du travail, 1967, Ottawa, ., les italophones s'intègrent massivement à la minorité anglophone. Alors que de 1851 à 1951, la prépondérance du français au Québec passe de 75 % à 82 % et que la place de l'anglais passe de 25 % à 13 %, après 1951, la courbe se renverse. Le poids des anglophones passe alors de 13 % à 15 %, et celui des francophones de 82 % à 80 %. À l'école, en 1963, seuls 25 % des enfants italiens fréquentent l'école française. En 1967, ils ne sont plus que 13 %Rosaire Morin, « L’immigration au Canada », L'Action nationale, , , , . Jeremy Boissevain, Les Italiens de Montréal – l’adaptation dans une société pluraliste, étude de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Ottawa, 1971, . Richard Arès, « Langues parlées par les néo-Québécois de Montréal », Relations, , .. Résultat : pour ces gens à Montréal, la vie courante se déroule à 78 % en anglaisPierre Godin, op. cit., ..