La théorie néo-madisonienne est la théorie, dite nouvelle, qui découle de la pensée de James Madison, que l'on retrouve principalement dans ses articles du Fédéraliste (1787).
Selon Madison, un gouvernement représentatif entraîne nécessairement une délégation de pouvoir des électeurs vers un nombre restreint d’élus. Cette délégation s'opère selon des schémas divergents, appelés les chaînes de délégation. Une manière de conceptualiser la structure constitutionnelle d’un régime démocratique consiste à évaluer la « chaîne de délégation » reliant les gouvernants aux électeurs. Pour Madison, les pouvoir exécutif, législatif et judiciaire doivent être séparés. La chaîne de délégation doit être fragmentée entre des groupes d’acteurs différents. Son but fut d’instaurer un mécanisme « anti-hégémonique » pour contrôler le pouvoir des majorités politiques. .
Toute théorie découlant et reprenant des principes énoncés par Madison et publiée après 1787 est une théorie néo-madisonienne. Cette théorie se développe à la fois dans l’analyse des systèmes nationaux, études latino américaines et des systèmes internationaux, études européennes.
Le discours néo-madisonien n’est cependant pas uniforme. Il rassemble diverses approches que l’on peut trouver dans les théories de l'intégration européenne, des organisations internationales ainsi que des gouvernements latino-américains.
Rapport avec les études européennes Pour de multiples raisons, ces dernières années ont été marquées par une crise de légitimité pour l'UE. Privée de ses forces motrices sécuritaires, économiques et idéologiques, et marquée par la fin du « consensus permissif » autour des mérites de l’intégration, l'UE a dû se justifier sur de nouvelles bases. En outre, cette crise est intervenue au moment où le fédéralisme européen touche à sa fin. Sans ambition de devenir un nouvel État européen, le projet d’intégration a dû chercher ailleurs pour assurer sa légitimité. C'est ici, dans ce contexte de panne de légitimité et perte d’ambition institutionnelle, que s’est développé un discours néo-madisonien.
Ce discours présente une analyse des limitations institutionnelles au sein de l'UE pour démontrer sa légitimité démocratique. Il est néo-madisonien, car il reprend l'analyse faite par Madison dans le Fédéraliste et notamment sa doctrine de la séparation des pouvoirs et la diffusion du pouvoir politique à travers de multiples contre-pouvoirs et points de veto. Pour les néo-madisoniens, l’aspect confus et multiforme de l’UE, et en particulier ses diverses échelles de gouvernance – européenne, nationale, régionale et locale –, sont la preuve de son efficacité en tant que mécanisme madisonien pour éviter la concentration du pouvoir politique. Il existe cependant de multiples Madison dans le débat autour de l’UE et du déficit démocratique.
Rapport avec l'Amérique latine En Amérique latine, les vagues de coups militaires des années 1960-70 ont amené les théoriciens à repenser les techniques constitutionnelles de séparation des pouvoirs. Cette partie de l'Amérique est principalement gouvernée par des régimes présidentiels. Elle est sous l'influence de la domination du pouvoir exécutif sur les autres menant parfois à un système tyrannique. Les études néo-madisoniennes ont cherché à comprendre pourquoi certains de ces régimes dérivaient en tyrannie tandis que d’autres restaient des démocraties et ont réfléchi à des moyens permettant d’encadrer les relations avec le pouvoir législatif.
La théorie néo-madisonienne occupe depuis la fin du une place centrale dans les études politiques d’Amérique latine. Celles-ci ont longtemps été de tradition institutionnelle. Son travail peut porter sur des sujets allant des histoires institutionnelles très détaillées à des analyses de stratégie d’action sous la contrainte. L’analyse madisonienne est employée dans le cadre des études de la séparation des pouvoirs, des logiques de délégation des démocraties représentatives, de la capacité d’action collective entre les acteurs politiques et de l’interaction entre ces phénomènes.
Critiques Si les néo-madisoniens s’appuient sur les concepts clés de Madison dans la construction de leur théorie, il leur est reproché une réappropriation erronée des idées madisoniennes..
De plus, leur volonté de « fragmentation institutionnelle » afin de légitimer le pouvoir en place a été discutée, notamment par Robert Alan Dahl et Georg Wilhelm Friedrich Hegel.
Les études néo-madisoniennes latino américaines ont souvent été accusées de trop porter l’emphase dans les études des comportements sur les contextes institutionnels (Crisp and Escobar-Lemmon, 2001) et le rationalisme institutionnel (Weylan 2002).
Madison et le Fédéraliste James Madison (1751-1836), quatrième président des États-Unis (1809-1817), est l’un des Pères fondateurs des États-Unis. Il fut révélé au grand jour lorsque, après avoir aidé à écrire la constitution de l’État de la Virginie en 1776, il participa avec cinquante-quatre autres délégués (nommés plus tard Pères fondateurs) à la Convention de Philadelphie. Également appelée Convention continentale, son but était de produire une constitution pour les États-Unis d’Amérique. Il fut, avec Alexander Hamilton, un des délégués les plus actifs lors de la Convention.
Les travaux les plus notables de Madison sont les essais publiés dans l’ouvrage le Fédéraliste, coécrits avec Alexander Hamilton et John Jay. Le recueil a été publié après la Convention de Philadelphie pour persuader certains États, notamment celui de New York, d’accepter la Constitution. Ils constituent une remarquable collection d’essais reflétant certains débats des plus cruciaux de la ConventionDavid McKay, Constitutional Government, American Politics and Society, chapitre 3, édition, Blackwell Publishing, 1983 (2005), .
La Constitution a été conçue pour fournir le cadre de base d’un système de pouvoir politique stable et limité. Madison, Hamilton et Jay écrivirent les Federalist Papers à la suite de la rédaction de la Constitution en essayant par tous les arguments possibles de promouvoir la Constitution comme la meilleure forme d’organisation des pouvoirs existante.
Dans le Fédéraliste, Madison promeut la séparation des pouvoirs. Afin qu’aucune branche ne puisse dominer le gouvernement fédéral, il introduit un système de contrôle et de contre-pouvoirs, dit check and balances. Cela signifie qu’aucune partie du gouvernement ne pourrait avoir un monopole du pouvoirMarc Landy, Sidney M. Milkis, Contesting the Constitution, American Government: Balancing Democracy and Rights, chapitre 3, édition, Cambridge University Press, 2008 (2010), .. C'est ainsi que les deux assemblées législatives peuvent approuver un texte, mais le président peut exercer un veto. À leur tour, le Sénat et la Chambre des représentants peuvent contre-voter un veto présidentiel si les deux tiers de leurs membres le votent.
De plus, chaque institution n'est pas élue de la même manière. Ainsi, la Chambre des représentants est élue directement par le peuple, mais c’est la seule entité fédérale qui l'est. Les sénateurs sont élus par les assemblées législatives des États, et le président est élu par le Collège électoral, lui-même élu par les assemblées législatives des États.
Madison n'avait pas confiance en la compétence des citoyens ou de leurs représentants : c’est ainsi que des arrangements institutionnels permettaient de compenser James Madison, « The Structure of the Government Must Furnish the Proper Checks and Balances Between the Different Departments », The Federalist , février 1788..
Concepts fondamentaux
La chaîne de délégation comme principe de représentation Pour Madison la délégation du pouvoir politique à des représentants est nécessaire, elle permet de (Article 10, The Federalist). Il refuse le mandat impératif donné par les représentants.
La chaîne de délégation est, selon Madison, le chemin par lequel les électeurs délèguent du pouvoir vers un nombre restreint d’élus. Ainsi, dans un régime parlementaire, les électeurs ne choisissent pas directement l’exécutif : ce sont en effet les parlementaires (et, à travers eux, les partis politiques) qui ont le pouvoir de nommer – et de renverser – le Premier ministre. Celui-ci et le gouvernement qu’il dirige sont issus de la majorité parlementaire, et restent en fonction tant qu'ils disposent de la confiance de cette majorité. Dans un régime présidentiel, le chef de l’exécutif ne procède pas du parlement, puisque le Président est, comme l’Assemblée, élu au suffrage universel direct. En outre, la durée du mandat présidentiel est fixée par la Constitution et l’Assemblée ne saurait le renverser.
Les régimes purs, le régime parlementaire comme le régime présidentiel, se définissent ainsi par le fait qu'une seule personne exerce la réalité du pouvoir exécutif (le Président ou le Premier ministre) et par les rapports qu’entretiennent l’exécutif et le législatif. Dans le régime parlementaire, le gouvernement est responsable devant l’assemblée qui peut être dissoute par le gouvernement ; on parle de séparation souple des pouvoirs. Dans le régime présidentiel, il y a une autonomie et une indépendance de l’exécutif et du législatif du fait que ce sont des élections distinctes qui désignent les législateurs et le chef de l’exécutif ; on parle de séparation stricte des pouvoirs.
Les néo-madisoniens cherchent à expliquer comment les différents maillons de la chaîne de délégation sont organisés. Ils analysent l'organisation du gouvernement comme une juxtaposition de relations hiérarchiques et transactionnelles d’institutions. Une relation hiérarchique renvoie à une relation verticale de pouvoir où un acteur est supérieur à un autre. À l'opposé, dans une relation transactionnelle, les acteurs sont égaux. Les acteurs tirent leur légitimité de sources différentes et doivent coopérer afin d'accomplir certaines tâches. Ainsi, les différents acteurs doivent être égaux en puissance et en interactionGerardo Luis Munck, Regimes and democracy in Latin America, Oxford University Press, 2007, , 57-58 et 64-65..
Amérique latine et dérives totalitaires des démocraties En Amérique latine, dans la tentative de comprendre les dérives totalitaires des démocraties représentatives, une des questions centrales posée par les théoriciens de la démocratie et de l’efficacité démocratique fut celle des incitations institutionnelles à la convergence ou à la divergence des préférences des acteurs du système. De nombreuses études ont ainsi cherché à expliquer sur la nature de l'influence des relations inter-partis et intra-parti au sein des institutions électorales sur la définition des enjeux et angles politiques comme sur les ambitions des législateurs. Elles se sont ainsi concentrées sur la fragmentation partisane. D’autres se sont intéressées à l’évolution des clivages ou encore du rapport société/parti.
Les travaux de Juan Linz sur les périls du présidentialisme, en 1994, furent l'un des éléments fondateurs de l’étude des institutions démocratiques en Amérique latine. Selon Linz, le système présidentiel est voué à l’échec. Dès 1978, dans The Breakdown of Democratic Regimes (Linz et Stepan 1978), il s'interroge sur l’idée que les relations entre le législatif et l’exécutif pourraient menacer la démocratie. Il faudra cependant attendre que les dictatures passent pour que leur discours soit audible.
Dès les années 1990, les institutionnalistes s’emparent de son idée pour développer une analyse des structures de séparations des pouvoirs d’Amérique latine. Ils s'intéressent également à la manière dont les institutions interagissent avec cette séparation pour diriger les acteurs politiques, de manière et sous des formes variées, vers certains résultats.