Le terme d'études décoloniales renvoie à divers courants de pensée hispanophone et lusophone qui émergent en Amérique du Sud au tournant du puis se développent dans le monde universitaire nord-américain et européen. Le paradigme décolonial s'intéresse initialement à la géopolitique du pouvoir et du savoir hégémonique occidental en lien avec la colonisation européenne des Amériques, puis s'étend à l'emprise culturelle du monde capitaliste à l'ensemble du globe.. Cette théorie critique se différencie du courant de pensée anglophone des théories postcoloniales qui se développe dans les années 1980., et de l'anticolonialisme, critique intellectuelle et philosophique de la colonisation politique, juridique et économique qui se fait jour dès la période des Grandes découvertes et est surtout réservé discursivement à une période encadrant l'apogée de l'impérialisme occidental, c'est-à-dire globalement le et les deux premiers tiers du .. Au delà de différences et d'oppositions existant entre diverses tendances au sein des études décoloniales, elles postulent qu'il existe un accord sur le fait que les pouvoirs modernes restent marqués par des pratiques politiques, économiques et surtout par un certain régime occidental de hiérarchisation des connaissances, qui se sont mis en place avec les colonisations successives et n'ont pas disparu avec les décolonisations.
Le terme récent de décolonial vient de l’Amérique latine, mais celui de décolonialité (remise en question discursive de la colonisation des Amériques) s'enracine dans les résistances anciennes à la première colonisation, dès le . Le sémioticien argentin Walter Mignolo insiste sur l'apport fondateur d'écrivains indigènes comme Guamán Poma de Ayala, qui ont produit au une critique du gouvernement espagnol« 80 Poma de Ayala (Guamán) ». ; de même la révolution haïtienne, avant les indépendances, a été un moment fondateur. Les principaux théoriciens des études décoloniales rejettent l'idée selon laquelle la fin des administrations coloniales et la création des États-nations d’Amérique du Sud ont fait naître un monde décolonisé et post-colonial. Ils postulent que la division internationale du travail entre le centre (l’Europe, puis les États-Unis) et la périphérie (Amérique du Sud, Afrique, Asie), de même que la hiérarchisation raciale des peuples apparue avec la première colonisation, n’ont pas disparu avec la fin du colonialisme. Des auteurs comme Santiago Castro Gómez et Ramón Grosfoguel expliquent que les organisations internationales telles que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale sont des outils parmi d’autres afin de maintenir les pays de la périphérie (le Sud global) en position de subordination.. Pour les participants au projet Modernité/Colonialité« Projet Modernité/Colonialité »., apparu dans les premières années du , le capitalisme n’est pas qu'un système économique, ou un système culturel, mais bien un réseau de pouvoir global, économique, politique et épistémique. C'est l'imbrication des différents systèmes qui produit ce qu'ils appellent la colonialité du pouvoir.
Les études décoloniales visent ainsi à souligner des rapports de pouvoir institutionnalisés dans l’organisation du système-monde dans un objectif d’autonomisation des régions dominées par le colonialisme moderne. La critique décoloniale vise un changement global, qui va au delà de l'autonomisation. Les auteurs décoloniaux parlent de colonialité, pas de colonialisme ; ils expliquent que la colonialité est l'envers de la modernité, cette colonialité ne se limitant pas selon eux aux nouvelles formes de domination économique mais passant également par la domination symbolique. La critique ne s’arrête pas aux relations économiques pouvant exister directement entre une ancienne métropole (comme le Portugal) et une ancienne colonie (comme le Brésil), mais bien entre les pays européens et nord-américains et les pays sur lesquels ils ont une emprise économique, culturelle et sociale via le système colonial moderne.. Pour l'école décoloniale, il est également possible d'être à la fois colonisés et colonisateurs. C'est ce qu'on voit dans les pays d'Amérique qui marginalisent les communautés autochtones. Dans ce contexte, ces pays ont le double rôle de dominant et dominé. Plutôt que de « pays », formulation qui laisse de côté la conflictualité sociale interne, il faudrait parler du rôle des élites au pouvoir, complices des politiques extractivistes actuelles par exemple, et du colonialisme interne, qui a été théorisé par des auteurs latino-américains« Colonialisme interne ».
Débat postcolonial et décolonial Il convient de différencier les études décoloniales des études postcoloniales. Bien que les deux tendances portent un discours critique sur le colonialisme, les premières renvoient à l’événement fondateur de la conquête de l'Amérique alors que les secondes réfléchissent aux . Ces différences historiques et géographiques entraînent des disparités disciplinaires et politiques qui ont un effet sur les sujets abordés.
Les études postcoloniales sont donc centrées sur l’héritage laissé par la Grande-Bretagne dans son ancien empire colonial. Ainsi, les États-Unis, l'Inde, ou le Moyen Orient occupent une place importante dans ce discours. Provenant de disciplines comme la littérature, l’histoire et la philosophie, les penseurs postcoloniaux analysent la violence propre à l’acte colonisateur. et déchiffrent le symbolisme du discours impérialiste, avec des théoriciens tels Edward Saïd ou Frantz Fanon. Les études décoloniales, issues des disciplines de sciences sociales comme la science politique, l'anthropologie, ou la sociologie et s’attellent à une critique de la modernité et du système économique néolibéral. Elles ne s'attaquent pas seulement aux discours mais aussi à la structure du monde moderne-colonial. Il importe de relever que l'approche décoloniale a été profondément modifiée par l'apport du féminisme décolonial dès le milieu des années 2000« Féminisme décolonial »..
Origine de la pensée décoloniale La pensée décoloniale qui a été développée au sein du collectif Modernité/Colonialité puise autant dans les résistances mentionnées plus haut que dans les mouvements qui dès la fin du se sont attaqués à l'impérialisme américain. Un penseur et révolutionnaire comme José Martí, en lutte contre les États-Unis, a construit une critique de la colonialité du pouvoir de l'époque, un intellectuel comme José Carlos Mariátegui, dans les années 1930, communiste hétérodoxe et lucide observateur du racisme à l’œuvre sur le continent sont des gens engagés dans le tournant décolonial.. Les années 1960., avec l’émergence des courants critiques, comme la théorie de la dépendance ou la théologie et la philosophie de la libération, ont été le terreau du courant décolonial. Dans le monde occidental, c'est la seconde partie des années 1990, avec l'émergence du concept de colonialité du pouvoir chez le sociologue Aníbal Quijano, mais aussi des travaux précurseurs comme ceux de Walter Mignolo et Enrique Dussel, que le courant décolonial commence à s'élaborer.. .
Auteurs principaux du courant décolonial Étant donné que les études décoloniales ne sont pas francophones à l’origine, leur pénétration des débats de science politique occidentale en français ne s’est pas faite aussi vite que les études postcoloniales. Ces dernières ont été popularisées aux États-Unis, qui possèdent une place de choix dans l’univers académique et une langue plus commune à travers le monde. Les études décoloniales se développent de façon particulièrement diversifiée au Canada, où la dualité linguistique fait en sorte de générer d'une part une littérature en français. (souvent axée sur la question québécoise.) et d'autre part un corpus en anglais. Ces deux corpus issus de traditions culturelles très distinctes ont en commun d'être liés directement aux questions autochtones. En France, la diffusion a été très lente. On notera néanmoins qu'un auteur comme Enrique Dussel est traduit régulièrement en France depuis les années soixante-dix.
La perspective postcoloniale étudie quant à elle les anciennes colonies françaises en Afrique du Nord, ce qui explique la plus grande popularité du post-colonialisme dans le débat francophone par rapport aux études décoloniales.
L’auteure Capucine Boidin dresse dans un de ses textes une liste des auteurs principaux dans le courant décolonial : le philosophe argentin de la libération Enrique Dussel (Mexique), le sociologue péruvien Aníbal Quijano, le sémioticien et théoricien culturel argentin-américain Walter D. Mignolo, le philosophe colombien Santiago Castro Gómez, la sémioticienne argentine Zulma Palermo, les anthropologues colombiens Arturo Escobar, le sociologue vénézuélien , l’anthropologue vénézuélien , le philosophe portoricain , le sociologue portoricain Ramón Grosfoguel, la spécialiste en études culturelles américaine Catherine Walsh et la critique littéraire allemande Freya Schiwy.
La première anthologie d'auteurs décoloniaux, Penser l'envers obscur de la ModernitéPenser l'envers obscur de la modernité - Une anthologie de la pensée décoloniale latino-américaine. Presses universitaires de Limoges, 2014 , est parue cinq ans après le travail effectué par Capucine Boidin. Quant à la Revue d'études décoloniales, qui existe depuis 2016, elle reste très confidentielle« Parution du numéro 1 de la Revue d’études décoloniales » empires.hypotheses.org, 22 janvier 2017.. La traduction de Sentirpensar con la tierra a éveillé l'interêt en 2018; elle a été suivie de la traduction d'Autonomía y diseño, toujours d'Arturo Escobar (consultable en ligne, aux presses d'EuroPhilosophie)Arturo Escobar, Autonomie et design - La réalisation de la communalité. Traduction de Anne-Laure Bonvalot et Claude Bourguignon-Rougier. EuroPhilosophie, 2020..
Sujets principaux débattus Race Selon Anibal Quijano, le concept de race est l’instrument de domination sociale le plus efficace inventé durant les 500 dernières années.. Imposé sur les peuples autochtones dès la découverte de l’Amérique à la fin du , il a été intégré à l’impérialisme européen au cours des siècles qui ont suivi. Les colonisateurs ont alors imposé l’idée de la « race » comme outil de classification en s’assurant de se retrouver du côté dominant de l’histoire. D’un côté on retrouve alors ceux qui détiennent le pouvoir, les « blancs », et de l’autre les dominés, les « indiens » (ceux qu’on appelle aujourd’hui des autochtones) ou les « noirs ». La notion de « race » aurait donc orienté le pouvoir entre les mains des Européens, ceux-là mêmes qui entreprenaient des courses à la colonisation aux s. Par la suite, ce pouvoir a été utilisé pour organiser la distribution mondiale du travail et des échanges, toujours en faveur de ceux écrivant les règles du jeu : les « Occidentaux ». Santiago Castro-Gomez et Ramon Grosfoguel ajoutent dans la préface de leur livre El giro decolonial que la race, loin de n’être qu’une construction sociale, est également un élément constitutif de l’accumulation du capital. Autrement dit, la construction de la race et le racisme seraient les bases du capitalisme et auraient contribué à construire les civilisations actuelles. Cette critique est visible à travers l’esclavage, mais aussi dans la distribution du capital dans le monde moderne.
Selon les chercheurs en thèses décoloniales, l'État français moderne serait « structurellement raciste ».
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