vignette|redresse=1.4|Anciens séchoirs de la roça Monte Café (1914).

En première approche, les roças de Sao Tomé-et-Principe sont des structures d'exploitation du café et du cacao dans l'archipel de Sao Tomé et Principe (golfe de Guinée) à l'ère coloniale portugaise, entre le milieu du et 1975 – date de l'accession du pays à l'indépendance. Cependant, en fonction du contexte et du champ disciplinaire, le terme roça peut recouvrir des notions assez différentes quoique liées, telles que : entreprise agricole, propriété terrienne, économie de plantation fondée sur la servitude, patrimoine architectural à sauvegarder, voire infrastructure hôtelière.

La fin des cycles du café et du cacao, l'indépendance du pays, le régime politique d'idéologie marxiste qui lui succéda puis la redistribution des terres, ont eu raison de ce modèle unique, et, au , la plupart des roças ne sont plus en activité en tant que telles. Beaucoup se sont transformées en villages ordinaires. Les bâtiments sont souvent délabrés, même si quelques-uns ont été réhabilités et cherchent un nouveau souffle du côté de l'écotourisme. À côté de cultures vivrières plus diversifiées, les petits producteurs de cacao se groupent en coopératives. Quelques initiatives ciblent un marché haut de gamme.

Les roças, qui ont fortement marqué l'histoire, la culture et le paysage de Sao Tomé-et-Principe, demeurent l'un des piliers majeurs de l'identité santoméenne, mais la préservation de cet héritage soulève de multiples interrogations.

Aspects terminologiques vignette|gauche|La roça Bombaim au cœur de l'obô.

Le journaliste Émile Marini, qui voyagea à Sao Tomé dans les années 1960, affirme « après avoir visité ces roças, qu'elles n'ont absolument rien à voir avec les fazendas brésiliennes, les ranchs américains et les grandes plantations des ex-colonies africaines : c'est quelque chose qui appartient en exclusivité à l'archipel de Saint Thomas et PrinceÉmile Marini, Le vrai visage du Portugal d'outre-mer tel que je l'ai vu, impr. Säuberlin & Pfeiffer S.A., Vevey, 1964, ».

En portugais, roçar signifie « défricher en arrachant les bois, les épinesJosé Ignacio Roquete, Nouveau dictionnaire portugais-français : composé sur les plus récents et les meilleurs dictionnaires des deux langues, augmenté de plus de mots nouveaux, et d'un grand nombre de phrases familières, idiotismes, proverbes, etc. contenant les noms des principales villes et tous les termes de géographie, et suivi d'un vocabulaire des noms propres portugais et français, Vve J.-P. Aillaud, Monlon et Cie, 1845, ». La roça est donc un « terrain défriché, prêt à semer », et, spécifiquement au Brésil, une « plantation », une « habitation ». Cependant, au Nordeste du Brésil, roça signifie plus précisément « terrain d’agriculture modeste », le terme y étant employé pour la culture du manioc par exemple, alors que les grandes plantations de cacao, de café et de tabac sont spécifiquement nommées « fazendas ».

À São Tomé et Príncipe, roça désigne non seulement la structure d'exploitation du cacao et du café, mais surtout son modèle d'expansion et d'extension sur un territoire perçu comme hostile et impénétrable, celui de la forêt tropicale dense, l'obôJean-Michel Lebigre, « L’obó de São Tomé (République de São Tomé e Príncipe) : un exemple d’hinterland forestier insulaire », in Cahiers d'Outre-Mer, février 2003, , , – qui a donné son nom au parc naturel Obô de São Tomé. « Roçar o obô » consisterait donc à « dompter la jungle », à « civiliser la sauvagerieJean-Yves Loude, « Autre regard : Double drame à São Tomé », in Bulletin des bibliothèques de France, décembre 2015, , » – métaphore du projet colonial dans son ensemblecf. par exemple la rhétorique de Paul Reynaud dans son discours d'inauguration de l'Exposition coloniale de 1931 : « Nous avons apporté la lumière dans les ténèbres [...]. Voilà ce que c'est que la colonisation française », Clio-Texte .. Lorsque de nombreuses roças sont abandonnées après l'indépendance, notamment dans l'est, elles seront « littéralement mangées par la forêt ».

Histoire À la fin du , après la découverte des îles inhabitées de Sao Tomé et de Principe par les Portugais, puis l'arrivée des premiers colons – principalement des condamnés et d'autres exclus –, d'importants travaux de défrichement et de plantation sont entrepris. S'ouvre alors le cycle de la canne à sucre, une période assez prospère, mais reposant largement sur l'esclavage. Cependant la concurrence du Brésil se fait sentir et ce cycle s'achève à la fin du . L'archipel connaît alors un long déclin. La culture du café apparaît en 1780, puis les premiers plants de cacao sont introduits vers 1822. En 1880 la production de cacao dépasse celle du café et, en 1913, Sao Tomé en devient le premier exportateur mondial. vignette|Grains de café et fèves de cacao grillés à Monte Café. Dans l'intervalle le système agraire des roças s'est développé, à partir de la seconde moitié du et la concentration de la production s'accroît. Vers 1950, 109 plantations assurent à elles seules le commerce d'exportation. 11 comptent plus de 500 ouvriers Francisco Tenreiro, A Ilha de São Tomé, Memórias da Junta de investigações do Ultramar, 2a série, 24, Lisbonne, 1961, d'après les notes de lecture de Pierre Gourou, « Une île équatoriale : Sâo Tomé de F. Tenreiro », in Annales de Géographie, t. 72, , 1963, , .

Au début des années 1970, 28 roças privées contrôlent 80 % des terres cultivées, tandis que petits propriétaires environ se partagent les 20% restantLucienne Wilmé, « São Tomé et Príncipe: balade sur deux jeunes îles du plus vieux continent », Ecofac Gabon, septembre 2000, , .

Lorsque l'archipel accède à l'indépendance en 1975, il adopte un régime politique marxiste. Toutes les plantations de plus de sont alors nationalisées et regroupées en 15 structures cacaoyères couvrant de à . L'économie privilégie désormais la monoculture du cacao. L'euphorie d'œuvrer pour un pays enfin « à soi » est de courte durée, la production de cacao chute tandis que les cours mondiaux baissent, les travailleurs sous contrat (serviçais) deviennent des « camarades », sans que leur sort s'en trouve amélioré.

La crise des plantations conduit le gouvernement à mettre en place une réforme agraire dans les années 1980. Un processus de redistribution des terres des entreprises d’État est lancé au début des années 1990Sao Tomé-et-Principe, Aquastat, FAO, . Passées de l'ère coloniale à l'idéologie communiste, puis au libéralisme économique, les anciennes roças cherchent leurs marques.

Inventaire Une carte dressée en 2013 recense 122 roças pour les deux îles. Soutenue en 2016, une thèse d'architecture en dénombre 177, dont 124 toujours existantes – une trentaine étant réduites à l'état de ruines. Selon un mémoire universitaire de 2004, le nombre de roças en activité ne dépassait pas la vingtaine à cette date. En 2015, un guide touristique estime que « moins d'une dizaine sont entièrement et joliment réhabilitées ».

Île de Sao Tomé En 2013, 103 roças ont été identifiées principalement au centre-nord-est du territoire, inégalement réparties entre les six districts. Ces subdivisions figurent ci-dessous par ordre décroissant, selon le nombre de roças dans le district, énumérées ensuite dans l'ordre alphabétique. vignette|Subdivisions administratives :1) Água Grande2) Cantagalo3) Caué4) Lembá5) Lobata6) Mé-Zóchi7) Pagué (Principe). District de Mé-Zóchi (30) Abade, Águas Belas, Amparo II, Bemposta, Benfica (Cruzeiro), Benfica (Santa Margarida), Boa Nova, Bombaim, Java, Laura, Milagrosa, Monte Café, Monte Macaco, Nova Moca, Novo Destino, Pedra Maria, Prado, Queluz, Rio Lima, Santa Adelaide, Santa Clara, Santa Fé, Santa Luzia, São José, São Nicolau, Santa Margarida, Santy, Saudade, Vista Alegre, Vitória Quilembá. District de Lobata (24) Agostinho Neto (Rio do Ouro), Água Casada, Água Sampaio, Bela Vista, Boa Entrada, Boa Esperança, Caldeiras, Canavial, Chamiço, Fernão Dias, Ferreira Governo, Gratidão, Maianço, Mesquita, Plancas I, Plancas II, Poiso Alto, Praia das Conchas, Santa Clara, Santa Luzia, Santarém Aragão, Santarém Cantanhede, Valle Flor, Vila Braga District de Cantagalo (22) Água Izé, Alto Douro, Amparo I, Anselmo Andrade, Bernardo Faro, Caridade, Clara Dias, Claudino Faro, Colónia Açoreana, Guegue, Mato Cana, Mendes da Silva, Mestre António, Micondó, Monte Belo, Nova Olinda, Pedroma, Pinheira, Santa Cecilia, Santa Clotilde, Uba Budo, Uba Budo Praia. District de Lembá (17) Brigoma, Diogo Vaz, Esprainha, Generosa, Lembá, Monte Forte, Mulundo, Ponta Figo, Ponta Furada, Ribeira Funda, Ribeira Palma, Ribeira Palma Praia, Rio Leça, Rosema, São João, Santa Catarina, Santa Teresa. District de Caué (8) Alto Douro, Fraternidade, Porto Alegre, Ribeira Peixe, São João dos Angolares, Soledade, Vila Clotilde, Vila José. District d'Água Grande (2) Praia Lagarto, Praia Nazaré.

Île de Principe La région autonome de Principe ne comporte qu'un seul district, celui de Pagué.

Les roças sont situées dans la moitié nord de l'île où se trouvent toutes les plantations de café et de cacao, alors que le sud est recouvert d'une forêt dense (obô), préservée depuis 2006 dans le cadre du parc naturel Obô de Principe. Au sud-est, la roça la plus méridionale, Infante Dom Henrique, a été désertée dans les années 1980.

En 2013 on a dénombré 19 roças à Principe : Abade, Azeitona, Bela Vista, Belo Monte, Gaspar, Monte Alegre, Nova Cuba, Nova Estrela, Paciência, Ponta do Sol, Porto Real, Praia Inhame, Santa Rita, Santo António, São João, São Joaquim, São José, Sundy, Terreiro Velho.

Typologie À l'exception de quelques formes d'occupation atypiques, la plupart des roças sont organisées selon trois modèles classiques : vignette|Exemple de roça-avenida à Agostinho Neto. Roça-terreiro structurée selon un plan simple autour d'un espace central, fréquente dans les plantations de petite taille, elle s'adapte à la topographie du terrain et à tout type de production (par exemple Abade, Amparo II, Mestre António, Pedroma ou Valle Flor). Roça-avenida organisée de part et d'autre d'une avenue centrale qui la traverse tout entière, elle traduit un projet plus ambitieux et plus rigoureux (Agostinho Neto, Bemposta, Bernardo Faro ou Santa Adelaide). Roça-cidade cette véritable ville est constituée d'un maillage de rues, de jardins et de places, en perpétuelle évolution (Água Izé, Monte Café ou Ponta Figo).

Une autre distinction peut être faite entre la roça-sede (roça-siège) et ses dependências, des roças-satellites de plus petite dimension faisant partie de la même exploitation agricole, souvent destinées à d'autres productions secondaires (coprah, huile de palme, bétail, cultures vivrières) ou à l'exportation par voie maritime. Ainsi la roça Fernão Dias, située en bord de mer (roça-porto), était une dépendance de la roça Rio do Ouro (future roça Agostinho Neto) à laquelle elle était reliée par une ligne de chemin de fer.

Architecture Plusieurs études approfondies ont été consacrées au patrimoine architectural des roças ; ..

Les constructions emploient toutes sortes de matériaux, du bois au béton armé, mais principalement du ciment, et pour les toitures, la tuile mécanique.

Organisées comme de petites cités visant l'autosuffisance, un grand nombre d'éléments, fonctionnels ou de prestige, y sont présents ou non, selon l'importance de la structure (séchoirs, entrepôts, ateliers, fours à chaux, pigeonniers, aqueducs, écoles, crèches, églises, chapelles, entrées monumentales), parmi lesquels trois types de constructions sont particulièrement emblématiques : la maison de maître, l'hôpital et la sanzala.

Maisons de maître vignette|Boa Entrada. La casa principal (« maison principale » ou « maison du maître », « maison de l'administration ») existe dans presque toutes les roças, quelle que soit leur taille. Le plus souvent le propriétaire, établi à Lisbonne, n'y réside pas lui-même.