Ermengarde de Narbonne, (vers 1127/1129-en Roussillon, 1196 ou 1197), vicomtesse de Narbonne de 1134 à 1192/1193, est une figure politique importante de l'Occitanie dans la seconde moitié du .
Elle est également connue pour la protection qu'elle apporta aux troubadours.
L'arrivée au pouvoir
Lorsque le vicomte de Narbonne est tué à la bataille de Fraga, le , en luttant contre les Almoravides aux côtés d'Alphonse le Batailleur, roi d'Aragon, il ne laisse pour héritières que deux filles encore mineures, Ermengarde, née de sa première épouse, Ermengarde de Servian, répudiée et Ermessinde, née de la seconde, également prénommée Ermessinde. Ses fils, attestés dans plusieurs chartes de son vivant, sont morts avant lui : l’aîné, Aymeri, apparaît nommément dans trois documents aux côtés de son père entre 1126 et 1132 et un acte de par lequel le vicomte s’engage avec « ses fils » prouve qu’ils étaient par ailleurs au moins deux à cette date.
Au moment du décès de leur père, Ermengarde est alors âgée de cinq ans ou un peu plus, sa demi-sœur est encore plus jeuneCes dates de naissance approximatives sont proposées par ..
Leur héritage, Narbonne et sa vicomté, occupe une place stratégique sur la scène politique régionale de l'époque, où s'affrontent tout au long du les comtes de Toulouse et les comtes de Barcelone dans la « grande guerre méridionale ». De grands seigneurs comme les vicomtes de la famille Trencavel; ., les comtes de RodezFrédéric de Gournay, « Guerre et paix en Rouergue à l'époque féodale », dans Guerre et paix en Rouergue: -, Rodez, Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron, 1999, ; Frédéric de Gournay, Le Rouergue au tournant de l'an mil: De l'ordre carolingien à l'ordre féodal, , Rodez/Toulouse, Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron/CNRS-Université de Toulouse-Le Mirail, 2004, et suivantes. ., les comtes de Foix., les comtes de Comminges. et les vicomtes de Narbonne changent fréquemment de camp, au gré de leurs intérêts et de la conjoncture politique du moment.
vignette|gauche|Denier d'argent frappé à Narbonne par le comte Alphonse durant son occupation de la ville, portant à l'avers l'inscription ANFOS DVX () et au revers NARBONE CIVI ()Francis Dieulafait, « Commerce et monnayage », dans De Toulouse à Tripoli : la puissance toulousaine au (1080-1208), Toulouse, Musée des Augustins, 1989, planche no 64 et description ., claire affirmation des prétentions toulousaines. Alphonse Jourdain, comte de Toulouse, prétendant peut-être exercer son droit de garde des héritières mineures à titre de suzerain, se rend maître de Narbonne vers 1139 avec l'appui d'Arnaud de Lévezou, archevêque de Narbonne et co-seigneur de la ville. Le comte parvient à imposer son autorité sur plusieurs vassaux des vicomtes et obtient leur serment de fidélité en tant que seigneur de Narbonne. Il distribue certains biens vicomtaux pour se gagner des appuis. Prenant le contrôle de l'atelier monétaire vicomtal, il fait frapper un denier narbonnais portant l'inscription ANFOS DVX (), claire affirmation de ses prétentions sur la cité.
Devant la menace toulousaine, Ermengarde trouve peut-être alors refuge sur les terres de son cousin germain, le comte , grand rival d'Alphonse Jourdain, puisqu'on la retrouve en 1139 témoin d'un acte de vente en Vallespir, territoire alors gouverné par les Barcelonais.
Pour mieux assurer sa domination sur le Narbonnais, Alphonse, opportunément « libéré » de son épouse Faydide d'Uzès, morte ou répudiée, envisage à la fin de l'année 1142 d'épouser Ermengarde, qui entre dans l'adolescence. Un contrat de mariage est rédigé, le , par lequel la vicomtesse se donne au comte avec Texte du contrat traduit du latin en français du , dans ; version en français « modernisé » dans et ..
Ce projet matrimonial, qui ferait passer la vicomté de Narbonne sous contrôle toulousain, menace de bouleverser l'équilibre politique régional. Du point de vue de , explique l'historien Martin Aurell, .. Fin 1142, c'est donc avec l'appui du comte de Barcelone qu'une coalition de seigneurs méridionaux se réunit, sous la direction du chef de la famille Trencavel, , vicomte de Carcassonne, Albi et Razès, pour s'opposer aux projets du comte de Toulouse, .. Sur les conseils du comte de Barcelone, Ermengarde épouse Bernard d'Anduze, un veuf avec plusieurs enfants, fidèle du vicomte Roger et cousin des seigneurs de Montpellier.
En 1143, le comte Alphonse, vaincu par la coalition et fait prisonnier, est contraint de lâcher prise. Le traité de paix qui lui est imposé par Roger révèle que Narbonne a été, souligne la médiéviste Hélène Débax, . Selon le premier article du traité, le comte de Toulouse s'engage à Traduction française du texte original latin dans et .. Alphonse doit aussi demeurer à la garde de Bernard de Canet, l’un des principaux hommes de confiance de l’entourage des Trencavel., jusqu’à ce qu'il ait rendu Narbonne à Ermengarde. Le respect de ce traité de paix doit être juré par un nombre élevé de protagonistes : Ermengarde avec 40 chevaliers du Narbonnais et son époux avec 20 autres, Roger avec 20 chevaliers du Carcassès et du Razès, Raimond Trencavel (frère de Roger) et Raimond Étienne de Servian accompagnés de 20 chevaliers du Biterrois et de l'Agadès, Pierre de Minerve et les vicomtes de Lautrec Guillaume et Sicard avec 20 chevaliers de l'Albigeois.
La restitution de Narbonne intervient sans doute avant le , date où le comte de Toulouse promet dans un traité signé avec les Génois et les Pisans de cesser de nuire à leur commerce à Narbonne ou en raison de NarbonneTexte du traité de paix du comte de Toulouse avec les républiques de Gênes et de Pise, 3 septembre 1143 (original latin)..
L'arbitre et la médiatrice
À la suite d'une reprise des guerres baussenques en 1155, Ermengarde intervient sur la scène provençale en , à Arles, de concert avec le comte et l'archevêque d'Arles Raimond de Montredon, pour négocier la soumission d'Étiennette des Baux et de ses fils à de Barcelone et à son neveu, le jeune , comte de Provence. Le comte de Barcelone affirme alors que c'est en raison de l'intercession de ces trois personnalités, qualifiées d' d'Hugues des Baux, qu'il accepte de composer avec la famille des Baux..
Les liens privilégiés avec Fontfroide vignette|upright=1.5|Le cloître de Fontfroide, vu depuis la salle capitulaire, s. L'importante donation foncière d'Ermengarde à cette abbaye en 1157 marque le début de sa prospérité et permet, à terme, la construction du monastère.
Le , la vicomtesse Ermengarde donne à l'abbaye de Fontfroide, fondée vers 1093 sur des terres données par son grand-père et affiliée depuis 1145 aux Cisterciens, un vaste ensemble de terres situé autour du monastère. Cette donation, la plus importante reçue par l'abbaye à l'époque; ., marque le début de la puissance foncière et religieuse de l'établissement, qui va rapidement attirer les dons et s'affirmer comme le sanctuaire de la famille vicomtale de Narbonne.. Une spécialiste de l'histoire cistercienne, Constance H. Berman, compare même cette donation à une refondation littérale de l'abbaye : ..
Fait à noter, alors que les abbés de Fontfroide s'empressent habituellement de faire confirmer les donations reçues par les papes avec qui ils entretiennent alors des relations étroites, le don d’Ermengarde n'apparaît dans aucun privilège pontifical : Véronique de Becdelièvre y voit la preuve que .
Les relations privilégiées de Fontfroide avec Ermengarde se poursuivent tout au long de son règne. De 1157 à 1191, la vicomtesse paraît dans sept transactions en faveur de l'abbaye cistercienne et souscrit une donation du roi en 1190. À son exemple, de nombreux fidèles et membres de sa cour favorisent également le monastèreVéronique de Becdelièvre, Le chartrier de l'abbaye cistercienne de Fontfroide (894-1260), tome 1 : Introduction, note sur l'édition, bibliographie et index, Paris, CTHS, 2009, -..
Bien qu'Ermengarde n'ait pas été enterrée à Fontfroide, contrairement à ce que prétendait l'érudit Guillaume Catel au , son neveu et héritier Aymeri de Lara s'y fait religieux le et exprime le souhait d'y être inhumé. Il va être le premier membre de la famille des vicomtes narbonnais à reposer au monastèreVéronique de Becdelièvre, Le chartrier de l'abbaye cistercienne de Fontfroide (894-1260), tome 1 : Introduction, note sur l'édition, bibliographie et index, Paris, CTHS, 2009, et note 310., inaugurant ainsi le rôle de nécropole dynastique vicomtale joué par Fontfroide jusqu'à l'inhumation du dernier vicomte de la lignée, , en 1422.
La cour d'Ermengarde
La cour de la vicomtesse apparaît, selon Jacqueline Caille, , ., où se pressent notamment troubadours, juristes et médecins, même si Narbonne n'atteint pas le niveau de vie intellectuel de Montpellier de l'époque.
Médecins et juristes Selon l'historienne de la médecine médiévale Danielle Jacquart, la présence en certaines régions au de plusieurs médecins en un même lieu peut être considérée comme l’indice d’une vie intellectuelle importante.. Or, c’est dans l’entourage d’Ermengarde que sont repérés les premiers médecins à Narbonne : maître Bremond, attesté de 1155 à 1158/9 et maître Raoul, présent de 1171 à 1174..
Parmi les juristes au service de la vicomtesse se distingue surtout maître Géraud le Provençal, formé dans les écoles des régions d'Arles et de Saint-Gilles, auteur de la fameuse Summa Trecensis (un commentaire du Code de Justinien), qui aurait fait partie de l'entourage d'Ermengarde entre 1164 et 1171. Il aurait assuré la défense de la vicomtesse lors du procès l'opposant à Bérenger de Puisserguier, en 1164. Jacqueline Caille identifie aussi comme probables maître Pierre et maître Bernard qui apparaissent dans un procès se déroulant par devant Ermengarde en 1152. André Gouron signale par ailleurs un clerc nommé Guilhem qui rédige en 1171 le texte d'un accord conclu entre la dame de Narbonne et le vicomte de Béziers.. Il est possible que maître Aubert de Béziers, qu'on retrouve à Narbonne vers 1170, ait aussi compté Ermengarde parmi ses clients (article aussi repris dans ..
Troubadours
L'association de Narbonne avec la poésie des troubadours, perceptible dès le gouvernement d' (1105-1134) semble remonter aux premiers temps du mouvement, puisqu'elle est l’une des seules cours explicitement mentionnées, avec Poitiers et Ventadour, dans les vers de (1086-1127), le premier troubadour dont les chansons ont été conservées ; Ruth Harvey, « Courtly Culture in Medieval Occitania », dans Simon Gaunt et Sarah Kay, éd. The Troubadours : An Introduction, Cambridge / New York, Cambridge University Press, 1999, .. La première des deux tornadas (envoi) de la chanson du prince-troubadour Pus vezem de novelh florir est adressée à Narbonne et demande de confirmer la bonne qualité de la chanson. Pour le romaniste Walter Meliga, cet envoi « fait entrevoir l'existence d'un milieu de passionnés de poésie à Narbonne »Walter Meliga, « L'Aquitaine des premiers troubadours. Géographie et histoire des origines troubadouresques », dans Jean-Yves Casanova et Valérie Fasseur (dir.), L'Aquitaine des littératures médiévales, Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, 2011, . ..
À l’époque où Ermengarde gouverne Narbonne, la poésie lyrique du fin'amor connaît son apogée en Occitanie. Les nombreuses allusions positives à Narbonne contenues dans les œuvres des troubadours contemporains semblent témoigner du rôle de mécène que l'historiographie traditionnelle ; . attribue souvent à la vicomtesse.
Des témoignages indirects — dates d'activités des troubadours avec qui elle aurait été en relation, datation présumée de chansons qui l'évoqueraient — semblent indiquer des contacts de la cour d'Ermengarde avec les troubadours à partir des années 1160; ..
vignette|Le troubadour Peire Rogier, représenté dans un chansonnier du .