Originaire de l’Arménie perse, Isaac de Ravenne, un personnage de la politique byzantine peu connu par les sources, fut exarque et patrice de Ravenne de 625/626 à 642/643 J. R. Martindale (trad.), The prosopography of the later roman empire, T. III, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, . ; aucun élément de l’historiographie ne confirme avec certitude l’année exacte au cours de laquelle il est décédé. Voir Histoire de l'Académie Royale des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XLVII, Paris, Académie des inscriptions et des Belles-Lettres, 1809, . Ce document atteste qu’à Ravenne, à l’extérieur de l’église de St-Vital, une épithète désignée comme celle de l’exarque Isaac, indique qu’il a trouvé la mort en 642. Cf.. Cette traduction indique en revanche qu’il est mort en 643.. Ce « gouverneur »Infra. Le titre d’exarque correspondait dans la hiérarchie administrative byzantine au statut de gouverneur. Cependant, l’exarque était bien plus que cela, son pouvoir sur l’Exarchat de Ravenne et sur l’Italie lui conférait une suprématie presque royale. fut fidèle à l’empereur et à son héritage grec. À ce titre, il s’est opposé avec fermeté à l’Église romaine, qui défiait son autorité et celle de l’empereur byzantin.

Parcours militaire Avant 625/626, Isaac, selon toute vraisemblance, se serait illustré par de nombreux exploits alors qu’il commandait les armées byzantines, à la fois à l’est et à l’ouest de l’EmpireIbid., . ; Infra. L’expression « exarque d’Italie » est utilisée dans The prosopography of the later roman empire pour désigner la domination presque totale de l’exarque de Ravenne sur la province d’Italie. Il faut dire aussi qu’à cette époque l’Italie byzantine, très diminuée, se limitait presque uniquement à l’exarchat de Ravenne.. Avant de devenir « exarque d’Italie », il occupait le poste d’officier supérieur dans l’armée de l’estIbidem. mais la fonction exacte qu’il occupait alors demeure un mystère. L’hypothèse la plus probante est qu’il fut soit un magister utriusque militiae ou le subalterne d’un commandant (ex. un duc). Au cours de l’une de ses campagnes dans l’Ouest, le soutien des dirigeants de l’Arménie perse — sa terre natale — avec qui il avait entretenu des alliances lui fut d’une grande utilité pour mener ses expéditions à terme. Ces dirigeants alliés considéraient comme un très grand honneur de pouvoir soutenir Isaac dans ses guerres Edme Cougny, Friedrich Dübner, Hugo Grotius, Epigrammatum anthologia palatina cum Planudeis et appendice nova epigrammatum veterum ex libris et marmoribus ductorum, T. III, New York, Ambrosio Firmin Didot, 1871, . Dans cet ouvrage, ces évènements ne sont pas datés précisément. Toutefois, tout porte à croire que ces événements ont eu lieu avant la nomination d’Isaac comme nouvel exarque de Ravenne.. Par conséquent, alors qu’Isaac débutait en tant qu’exarque, il possédait déjà de puissants alliés, ce qui devait lui garantir probablement une place très enviable à la cour impériale. Malheureusement, l’historiographie demeure encore silencieuse à ce sujet. Néanmoins, au moment de sa nomination en tant qu’exarque, il bénéficiait non seulement d’une longue expérience militaire, mais aussi — et si ce n’est pas le cas à ce moment précis, ce le fut peu de temps après — de l’appui d’alliés puissants à l’extérieur de l’Italie byzantine.

L'exarchat de Ravenne au

Frontières et territoires L’exarchat de Ravenne a vu le jour à la suite d’une restructuration administrative et provinciale de l’Italie (fin ), dont l’objectif était de préserver l’empire des menaces extérieures : une priorité pour l’empire, pour l’ensemble de ses dirigeants (directement ou indirectement) depuis le règne de Constantin () jusqu’à la fin du .. Même si cette mission fut perpétuée par ses dirigeants, les frontières de l’exarchat de Ravenne se réduisirent progressivement au fil des siècles. Avec la diminution de l’exarchat, la sphère d’influence de l’exarque en Italie ne pouvait que diminuerPour cela, dans cette recherche une distinction est établie entre l’Italie telle que représentée par ses frontières modernes, et l’Italie dite byzantine.. Alors qu’Isaac était exarque (625/626-642/643), l’Italie byzantine était méconnaissable : en comparaison de l’exarchat de Ravenne (567) de l’époque justinienne, celui du avait perdu plus de la moitié de son territoire.

vignette|L’Italie byzantine édifiée en exarchat sous Justinien (567). |alt=|gauche vignette|L’exarchat de Ravenne après la défaite d’Isaac. (À partir milieu ) |alt=|283x283px centré|vignette|L’Italie byzantine après la conquête lombarde (début ). |alt=|283x283px

Les deux dernières cartes montrent non seulement que les Lombards se sont emparés de la Ligurie mais également qu’aucune expansion territoriale ne fut réalisée par l’exarque Isaac, qui avait maintenu les frontières presque à l’identique. Avec la conquête de la Ligurie (642), le roi lombard Rothari fut en mesure d’annexer les villes italiennes de Gênes et de Savone, ainsi que des emplacements sur le littoralLouis Duchesne, « Les évêchés d'Italie et l'invasion lombarde », Mélanges d'archéologie et d'histoire, vol. 25, 1905, p. 382. Isaac devait alors faire face à la puissance grandissante du pouvoir lombard, qui grugeait de plus en plus de territoires de l’Italie byzantine. La Ligurie étant propriété de l’exarchat de Ravenne, il est indéniable qu’un affrontement militaire ou politique a eu lieu entre Isaac – alors exarque de Ravenne – et Rothari. Cependant, aucun élément dans l’historiographie ne mentionne la présence d’Isaac lors de la tentative d’invasion de Ravenne par Rothari en 643, aucun document n’atteste qu’il soit mort lors de ces évènementsPar conséquent, cette analyse ne se prolongera pas jusqu’à sa prétendue mort en 643, qui est mentionnée dans l'article Exarchat de Ravenne..

Dirigeants et administration de l’Italie byzantine Au , en dépit de la loi de Justinien, le choix des gouverneurs provinciaux d’Italie – parmi lesquels figurait l’exarque de Ravenne – était non pas déterminé par la population de leur localité, mais par l’empereur, qui ne respectait pas l’usage restrictif défini par la seule confirmation de ce choix. L’obligation de cette pratique élective avait été écrite dans le code de lois de Justinien.. L’exarque était choisi parmi les membres les plus éminents de la Cour de l’empereur.. En théorie, l’exarque avait le statut de « gouverneur » sur son exarchat, mais en pratique ce n’était pas toujours le cas, notamment pour l’exarque de Ravenne. Dans l’Italie byzantine, l’exarque de Ravenne, un « gouverneur » sous l’autorité symbolique du gouverneur général, exerçait une emprise bien singulière sur la province.. Selon l’historien français Charles Diehl (1859-1944), il s’agit d’une évidence. Dans la correspondance de Grégoire le Grand (540-590), il est fait état d’une liste des fonctionnaires de Ravenne, fonctionnaires qui exerçaient des fonctions administratives peu significatives dans la région : « il ne s’en trouve aucun qui semble chargé d’administrer spécialement la région environnante. Il faut donc croire que l’exarque s’en était réservé le gouvernement direct; c’est à ce fait que la province dut son nom d’exarchat ». Dès la fin du , l’exarque de Ravenne exerçait sur l’Italie une autorité aussi officieuse que prédominante, une situation qui a perduré, comme nous le verrons ensuite, tout au long du .

L'exarque Isaac : influence et pouvoir politique dans l'Italie byzantine Insécurités sociales et menaces d’invasions étrangères Au début du , l’insécurité sociale s’était graduellement étendue à toute l’Italie, et cela malgré la trêve définie avec les Lombards.. Au cours de l’archiépiscopat de Bonus (633-641), à Ravenne, de nombreux troubles causés par des peuples « barbares » sont attestés dans l’historiographie. Cette situation perdurait encore en 649 – l’année où Maurus prend la succession de Bonus au rang d’archevêque — tel que Maurus l’atteste dans ses écrits, soit environ six ans après la mort d’Isaac.

Ascension vers le sommet de la hiérarchie administrative et politique En Italie, une hiérarchisation impliquant chaque gouverneur de circonscription administrative s’est développée. Au tournant du , seul l’exarque de Ravenne faisait figure d’autorité face aux gouverneurs de la Calabre grecque.. Les provinces de Apulie et Calabre avaient pour seuls fonctionnaires des tribuns, « qui semblent avoir été placés sous l’autorité directe de l’exarque de Ravenne ».. En Istrie, le magister militum, un dirigeant militaire et administratif, et le chef du gouvernement, était passé sous l’autorité de l’exarque de Ravenne.. Graduellement, en Italie, le pouvoir des ducs s’est amenuisé. Il en fut de même pour celui du préfet, qui s’écarte graduellement du pouvoir pour faire place à l’exarque de Ravenne..

Attesté dans le Liber pontificalis, en 639, le chartulaire Maurice, le commandant en chef de l’exercitus romanus, était le « représentant officiel » de l’exarque Isaac au sein du Duché de Rome. Maurice n’était pas duc de Rome, mais il en remplissait tout de même les fonctions. ; Apud. Dans ce cas, Paul Fabre fait référence à la version originale du Liber pontificalis.. Au rang d’« autorité suprême » de Rome, Maurice jouissait d’un pouvoir presque illimité : « ses pouvoirs comprennent l’administration civile aussi bien que le commandement militaire; en effet l’exercitus dont il est le chef ne se compose point seulement de la garnison byzantine : le mot désigne fort clairement la population byzantine entière ». Le pouvoir du chartulaire s’étendait alors à un très large territoire et à une population d’une taille considérable. Maurice était le « vassalCertes, il ne s’agissait pas d’un système féodal, donc le terme qui définirait le mieux un chartulaire est celui de vassal. Dans le cas de Maurice, il s’agit d’un terme tout à fait approprié pour définir son rang de subalterne de l’exarque Isaac. » de l’exarque de Ravenne, mais à Rome son pouvoir lui assurait un statut sensiblement identique à celui d’un roi. Un tel atout politique placé sous son commandement conférait à Isaac un pouvoir d’une ampleur colossale sur l’Italie.

L’immense pouvoir dont jouissait l’exarque byzantin au sein de l’empire, résultant de ses fonctions civiles et militaires (un « double officium »), s’étendait à la gestion des travaux publics (ex. aqueducs, ponts ou routes), des finances et de la justice (édicter et faire appliquer les lois).. Représentant l’autorité de l’empereur, le détenteur de ce titre pouvait sélectionner ou renvoyer l’ensemble des fonctionnaires (militaires, civils et également ecclésiastiques) dans son exarchat.

Isaac et l'Église romaine Le pape lui-même n’était pas à l’abri des décisions de l’exarque, puisqu’au même titre qu’un fonctionnaire, sa place à la tête de l’Église pouvait être confirmée ou infirmée par l’exarque : « non que ce ne fût jamais un droit, puisqu’il y avait eu des empereurs capables de les confirmer, c’est-à-dire chrétien; mais par une juste déférence envers celui qui représentait l’unité de l’empire (…) et pour affirmer l’union étroite de l’Église avec l’Empire ». Le contrôle de l’exarque sur le pape, l’homme placé à la tête de la hiérarchie ecclésiastique, est extrêmement révélateur du degré de domination exercée par l’exarque de Ravenne sur l’Église : bien que toujours sous l’autorité de l’empereur byzantin, l’exarque exerçait une domination totale et sans partage sur l’Italie byzantine.