Sardanapale, en grec Σαρδανάπαλλος Sardanapallos, en latin Sardanapālus ou -pallusLe Gaffiot, page 1392, indique la forme grecque Σαρδανάπαλλος avec deux lambda., est, dans la littérature grecque et romaine, un souverain assyrien, fils d'Anakindaraxés et dernier souverain de la dynastie de Ninos.
Connu par d'assez nombreuses mentions dans les textes grecs et romains, notamment par Ctésias dans ses Persica et ses Babyloniaca, le personnage de Sardanapale semble inspiré d'Assurbanipal, roi d'Assyrie de 669 à 627 av. J.-C., et à un moindre degré de son frère Shamash-shum-ukin, en ce qui concerne sa mort.
La vie de Sardanapale constitue dans l'Antiquité grecque et romaine, un exemple didactique et moral destiné à dénoncer la mollesse, le luxe effréné et la démesure d'une vie dissolue. Par exemple, Dion Cassius, qui écrit son Histoire romaine vers 230, utilise Sardanapale pour mieux condamner Héliogabale, empereur de 218 à 222, victime d'une damnatio memoriae après son lynchage par des émeutiers.
Étymologie vignette|244x244px|Processus graphiques et linguistiques à l'origine de l'altération du nom du souverain. Concernant Sardanapale, une possible confusion homonymique, avec un satrape cilicien, pourrait être à l'origine de son nom. Une dérivation à partir du nom sémitique du souverain est toutefois plus probable, les principales règles de passages d'une langue à l'autre se retrouvant dans les Græco-Babyloniaca, et plus particulièrement, pour notre cas présent, dans l'Inscription de Çineköy. Cette dernière atteste en effet de l'aphérèse touchant le mot aššurû (Assyrie), donnant ainsi le mot à l'origine de Syrie, et expliquant la disparition du premier segment vocalique d'Aššur-bāni-apli, donnant Sur-. Une réorganisation phonétique expliquerait ensuite l'altération des timbres vocaliques du nom akkadien, les /i/ ne se prononçant plus. L'apparition d'une nécessaire voyelle épenthètique achève la vocalisation obtenue pour Sardanapale. Enfin, le passage du b- au d-, s'explique du côté de l'épigraphie grecque, dans la confusion des deux lettres par le lapicideLa confusion de deux graphèmes est chose courante, le phénicien par exemple, finit par confondre le dāleth et le pē. C'est pour lutter contre ce risque que le syriaque établit un système de points diacritiques, permettant de distinguer le dāleth du rēš..
vignette|241x241px|Occurrences et similitudes des bêta et delta en pays séleucide. Concernant Anakindaraxès, père de Sardanapale, une dérivation à partir du nom akkadien d'Assarhaddon semble improbable. La forte connotation achéménide du nom pourrait renvoyer à un satrape ou souverain perse. Le nom, enfin, peut être porteur d'une charge didactique, dérivant du grec Ἀνάγκη (Fatalité), ou ἀνάγκη (nécessité).
Histoire Mythe
Historicité Il n'y a aucun roi nommé Sardanapale attesté dans la liste des rois assyriens. Certaines parties de l'histoire de Sardanapale semblent être liées aux événements des dernières années de l'Empire assyrien. Ceux-ci impliquaient un conflit entre le roi assyrien Assurbanipal et son frère Shamash-shum-ukin auquel il avait concédé en son nom le contrôle de Babylone en tant que territoire vassal. Shamash-shum-ukin s'est imprégné du nationalisme babylonien et a formé une alliance de Babyloniens, de Chaldéens, d'Élamites, Arabes et Sutéens contre leur maître pour tenter de transférer le siège du vaste empire de Ninive à Babylone. Bien que Sardanapale ait été identifié avec Ashurbanipal, sa mort présumée dans les flammes de son palais est plus proche de celle de son frère Shamash-shum-ukin, .
Il n'y a aucune preuve en Mésopotamie qu'Assurbanipal ou Shamash-shum-ukin menaient un mode de vie hédoniste, étaient homosexuels ou travestis. Tous deux semblent avoir été des dirigeants forts, disciplinés, sérieux et ambitieux, et Ashurbanipal était connu pour être un roi lettré et érudit qui s'intéressait aux mathématiques, à l'astronomie, à l'astrologie, à l'histoire, à la zoologie et à la botaniqueGeorges Roux - Ancient Iraq.
La fin tragique du mythe de Sardanapale serait emprunte à celle de Shamash-shum-ukin qui fut assiégé et vaincu à Babylone et ses alliés écrasés. Après sa défaite en 648 av. J.-C., les archives d'Assurbanipal relatent les événements : « ils jetèrent Shamash-shum-ukkin, frère ennemi qui m'a attaqué, dans l'incendie qui fait rage »Sarah Melville, tr., in Mark William Chavalas, ed. The Ancient Near East: historical sources in translation 2006:366:.
La véritable chute de Ninive s'est produite en 612 av. J.-C., dans une Assyrie considérablement affaiblie par une série de guerres civiles entre prétendants rivaux au trône. Ses anciens sujets profitèrent de ces événements pour se libérer du joug assyrien. En 616 av. J.-C., une coalition réunissant les forces de Mèdes, de Scythes, de Babyloniens, de Chaldéens, de Perses, de Cimmériens et de Élamites attaque l'Assyrie d'Assurbanipal. En 612 av. J.-C. Ninive est assiégée puis la ville pillée par l'un de ses propre fils Sîn-shar-ishkun, le troisième des quatre frères prétendants au trône par ordre de succession. Le Roi a probablement été tué en défendant sa ville lors du sac, bien que les archives soient fragmentaires. Assur-uballit II lui succéda en tant que dernier roi d'une Assyrie indépendante, régnant depuis Harran, la dernière capitale de l'Assyrie jusqu'en 605 av. J.-C..
L'Assyrie a survécu en tant qu'entité géopolitique et province occupée jusqu'à sa dissolution après la conquête arabo-islamique de la Mésopotamie au . La région est encore aujourd'hui habitée par une minorité assyrienne indigène, désormais majoritairement chrétienne et parlant toujours l'.
Épitaphe L'épitaphe de Sardanapale est attestée pour la première fois chez Diodore de Sicile, reprenant Ctésias, qui la qualifie d'oraison funèbre (᾿Eπικήδειον en grec ancien) :
Cette épitaphe, logiquement rédigée soit en caractères alphabétiques araméens, soit en cunéiforme assyrien, dut être traduite depuis le "chaldéen" vers le grecSi le bilinguisme n'est pas de rigueur à l'époque, les nombreuses influences du monde mésopotamien sur le monde grec, amèneront à une partielle compréhension des coutumes du premier par le second. Le poète Hésiode devait avoir sous les yeux l'Enuma Elish, quand il rédigea sa Théogonie. Bérose, connu essentiellement pour ses Babyloniaca, fut assurément polyglotte, maîtrisant tout à la fois l'akkadien, le sumérien et le grec ancien.. Elle ne peut, en tout cas, aucunement l'avoir été en vieux perseLe cunéiforme vieux-perse, syllabique et alphabétique, est un système inventé et pensé globalement, au tout début de la dynastie achéménide, réservé aux palais (Pasargadés, Persépolis, Béhistoun), et à l'usage royal ou funéraire exclusivement.. Le bâtiment qui doit l'avoir abritée reste inconnu, comme la connaissance de l'épitaphe par les Grecs. L'ont-ils connue dès Ctésias ? Ou la conquête d'Alexandre est-elle à l'origine de sa découverte ? L'auteur romain Cicéron, dans ses Tusculanes, en fait remonter la connaissance à l'époque d'Aristote :
Il est possible de plus ou moins statuer sur le siècle de la découverte de l'inscription par les Grecs, grâce à ce passage. Athénée de Naucratis, se référant à Amyntas le bématiste, corrobore le siècle de découverte :
Le texte révèle l'identité de la ville abritant l'épitaphe, située à Anchiale, ville à la situation géographique indéterminée, mais de toute évidence proche de Tarse (ville). La cohésion du récit reste néanmoins affaiblie par la présence de l'épitaphe, précédemment à Ninive, et par l'utilisation que Cyrus le Grand en fit lors du siège de la ville. Un tel siège n'eut en revanche jamais lieu, le souverain perse se dirigeant, après la bataille d'Opis, immédiatement vers Babylone. Du reste, Ninive, lors de la conquête perse, était une ville désolée et inhabitéeEn dehors de réparations aux temples de Nabû et d'Ištar, et au palais sud-ouest, ainsi que quelques signes d'occupation dans la ville basse, il existe peu de preuves de l'occupation de la ville, dans les années qui ont suivi sa destruction. sans muraille, où aucun siège n'aurait été envisageable.
La mention chez Athénée de Naucratis d'une représentation du roi en train de faire claquer ses doigts, est un élément en faveur de l'historicité de Sardanapale. Le terme grec utilisé par l'auteur : τύπος, c'est-à-dire "image", renvoie à un bas-relief, aisément rattachable à l'art palatial néo-assyrien. Le claquement des doigts, évoqué par Athénée, est un second élément en faveur de sa réalité. L'interprétation de l'auteur grec est bien en adéquation avec le caractère de Sardanapale, mais contraire à sa réalité historique. François Thureau-Dangin explique le geste comme .
La connaissance de visu de l'inscription par les Grecs peut donc être estimée en 334/333 av. J.-C., après qu'Alexandre eût envahi la Cilicie, et sa capitale Tarse, et donc après la bataille victorieuse du Granique, et les sièges réussis de Milet et Halicarnasse. La ville même d'où l'inscription est tirée, rend impossible la présence d'un quelconque tombeau royal assyrien, les souverains assyriens se faisant enterrer à Assur, ville sacrée de la divinité éponyme. Le tumulus, évoqué par Amyntas le bématiste, est probablement donc d'époque achéménide, et construit sur l'initiative d'un satrape local.
Dans la morale antique
Cette explication de la décadence par la féminisation chemine jusqu'à notre époque, et s'étiqueta à de nombreux empires mourants : les généraux d'Alexandre le Grand le suspectent de mollesse après l'adoption des atours de la monarchie perse ; les Romains accusent les Grecs de « lascivité orientale » et exaltent la virilité romanité (par exemple Caton l'Ancien).
Dans la culture
Littérature antique Lucien de Samosate, Dialogues des morts.
Littérature française Molière, Dom Juan, acte I, scène I (Sganarelle parle de dom Juan à Gusman, serviteur de dona Elvire) :
Henri Gougaud, Le Rire de l'ange, Paris, Seuil, 2000, page 250 (Suzanne à Martin L'Arquet, qui vient de lui parler de ses fantasmes) :
Notes et références Notes
Références
Voir aussi
Bibliographie
Sources antiques Athénée de Naucratis, Les Deipnosophistes, Les Belles Lettres, traduction d'Alexandre-Marie Desrousseaux (VIII, 14 ; XII, 38) Cicéron, Tusculanes, Les Belles Lettres, traduction de Jules Humbert (V, 35) Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, Les Belles Lettres, traduction de Bernard Eck (II, 18, 23–28) Hérodote, Histoires, Les Belles Lettres, traduction de Philippe-Ernest Legrand (II, 150) Justin, Epitoma Historiarum Philippicarum (Abrégé des histoires philippiques), Les Belles Lettres, traduction de Bernard Mineo (I, 3) Xénophon, Cyropédie, Les Belles Lettres, traduction de Marcel Bizos (III, 5) Publications récentes Arnaud, Daniel (2007), Assurbanipal, roi d’Assyrie, Paris, Fayard. Athénée, Deipnosophistes, Paris, Les Belles Lettres, traduction de A. Desrousseaux, édition de 1956. Bonacossi, Daniele (2017), Nineveh The Great City : Symbol of Beauty and Power, Leiden, Sidestone Press. Chamoux, François (2006), « Le tombeau de Sardanapale », Φιλολογία, Lyon, Maison de l’Orient, p. 205–210. Fox, Nili (1995), Clapping Hands as a Gesture of Anguish and Anger in Mesopotamia and in Israel, Journal of the Ancient Near Eastern Society, vol. 23, Columbia University Press, p. 49–60. Geller, Markham (1997), The Last Wedge, Zeitschrift für Assyriologie 87, Berlin, De Gruyter, p. 43–95. Maul, Stefan (1995), « La fin de la tradition cunéiforme et les Græco-Babyloniaca », Cahiers du Centre Gustav-Glotz, Berlin, Freie Universitât Berlin, p. 3–17. Nadali, David (2008), « Assyrian High-Relief Bricks from Nineveh and the Fragments of a Royal Name », IRAQ 70, Londres, Cambridge University Press, p. 87–104. Olyan, Saul (2015), Ritual Violence in the Hebrew Bible, Londres, Oxford University Press.