Mordecaï Moreh (en ), né le à Bagdad, est un graveur et peintre franco-israélien d'origine irakienne.
Graveur à la pointe sèche, son thème de prédilection est un bestiaire d'animaux imaginaires, le plus souvent représentés blessés, crucifiés, pour dénoncer la cruauté et l'injustice de l'Homme. Il utilise aussi des techniques mixtes et peint à tempera avec plusieurs couches de peinture à l'huile, à la manière des Vieux Maîtres. Sa vie et son œuvre sont aussi marqués par une recherche spirituelle incessante.
Biographie Enfance Fils d'Abraham et Signora Moreh, Mordecaï Moreh naît à Bagdad, le ., benjamin d'une fratrie de quatre garçons et deux filles.. Son père est chef comptable dans une entreprise d'import-export et sa famille est une confortable famille de la classe moyenne juive de Bagdad, au mode de vie plus occidental qu'oriental, comme beaucoup d'entre elles. La religion est très présente et stricte dans le foyer et, à cette époque, les arts plastiques sont peu développés en Irak.
Dès quatre ans, Mordecaï n'a de cesse de dessiner. Il s'imprègne des histoires de la Bible et du Midrash ainsi que des Fables de La Fontaine, que lui raconte sa mère à son coucher ou lorsqu'elle cuisine ; c'est ainsi qu'il porte un intérêt grandissant aux histoires et aux recueils de contes, tels que les Métamorphoses d'Ovide et plus tard Les Mille et Une Nuits.
Moreh s'intéresse par la suite à Michel-Ange, Léonard de Vinci et Rembrandt, apprend l'arabe, l'hébreu et l'anglais et lit beaucoup.
La Seconde Guerre mondiale éclate et sa famille reste confinée chez elle de peur du farhoud (pogrom). Une fracture profonde s'opère entre les Juifs et les Arabes à Bagdad et Moreh ne veut plus rester au pays : il sait qu'il va partir vers Israël, qu'il considère comme le paradis, ce qui provoque l'envie de ses camarades de classe..
Vie en Israël Émigration en Israël vignette|gauche|Mordecaï Moreh à Jérusalem en 1960. Moreh émigre en Israël, à l'âge de 14 ans, en 1951 avec son cousin, se faisant passer pour les membres d'une autre famille. Au camp d'hébergement, il est placé dans un camp pour enfants non accompagnés ; il voyage de camps de transit en camps de transit, et arrive finalement au kibboutz Kfar HaMaccabi. À cette époque, il réalise de nombreux portraits, surtout imaginatifs ; le dessin devient son seul lien avec le monde extérieur, ayant continuellement . Vingt ans plus tard, Moreh l'identifiera comme la déité de l'art tibétain traditionnel Mahakala — le pouvoir dévorant du temps..
L'année suivante, sa mère, l'une de ses sœurs et ses trois frères, arrivent en Israël. Ils vivent dans un camp d'immigration de Jérusalem et vont à l'université hébraïque de la ville, tandis que leur père reste au pays pour ses affaires jusqu'en 1962.
Mordecaï vit dans des conditions difficiles à Talpiot : il tombe malade et ressent de l'hostilité autour de lui. Il réalise de nombreux dessins et peintures d'après son imagination qu'il ne partage pas. Il étudie au lycée hébraïque et est marqué par l'histoire du peuple juif. Mais il n'a pas les moyens de continuer à y étudier et finit par travailler la journée et étudier à l'école du soir.. Il ressent le besoin d'un guide spirituel et lit le philosophe indien Rabindranath Tagore, le philosophe allemand Friedrich Nietzsche, le poète libanais Gibran Khalil Gibran ainsi que les textes du prophète Isaïe. Moreh est touché par la notion d'universalité de Dieu dans les textes de ce dernier. Il reste néanmoins ouvert aux autres spiritualités et découvre le bouddhisme et le mysticisme chrétien.
Ne disposant en Israël que de peu de matériaux, Mordecaï Moreh dessine au stylo-bille sur du papier de mauvaise qualité, mais est davantage encouragé dans son art. C'est une époque où il intensifie sa recherche spirituelle et où il sent que ses images lui apparaissent comme des visions dictées par une force supérieure ; il dessine beaucoup jusqu'à ses dix-neuf ans. Il développe ainsi deux mondes opposés : un monde sombre tiré du quotidien, avec son ennui, sa vanité, son désespoir ; et un autre de grande exaltation, animé par la sacralité et la créativité, où le sentiment de faire partie intégrante de l'univers prédomine. Il s'éloigne alors de ses proches et de la matérialité pour se consacrer à des expériences plus spirituelles.
Études à Bezalel Il étudie à l'école des beaux-arts de Bezalel de 1955 à 1959. Mais il n'est pas satisfait de sa formation : ses origines orientales créent déjà une distanciation, qui est exacerbée par les affinités de ses professeurs qui sont d'origine allemande et qui sont proches de l'expressionnisme allemand. Moreh se sent pour sa part plus proche du surréalisme ; sa et ses sont à l'opposé des préceptes expressionnistes.
Consacré aux arts décoratifs et à l'artisanat, l'école n'a pas à proprement parler de département des beaux-arts, et en 1959 un groupe d'étudiants menace de partir s'il n'est pas créé. Il l'est enfin et c'est dans ce cadre que Mordecaï Moreh découvre la gravure, et plus particulièrement l'eau-forte, qu'enseigne Steinhardt. Il étudie en plus la peinture, le dessin et la gravure sur bois. C'est ainsi qu'il réalise sa première gravure, Chat sacré : le chat est un symbole important pour lui, et c'est alors qu'émergent les premières œuvres représentant des animaux imaginaires. Il crée un univers d'animaux qui sont des archétypes, éternels et universels, symboles de la peur des humains et du destin, dans un décor de rues étroites de lieux religieux.
Moreh s'intéresse à l'art israélien et aux premiers travaux de ses professeurs Steinhardt et Pins, qui lui fait découvrir l'art chinois et japonais. Il peint la première procession, d'une série exprimant la repentance et le martyre, où Moreh pointe les défauts de l'humanité et l'oubli du passé.
En 1959, Moreh est l'un des premiers élèves diplômés du département des beaux-arts, et Pins l'invite à l'exposition annuelle de Jérusalem, où participent notamment Fima et ; il est repéré par une galeriste de Jérusalem et obtient sa première exposition personnelle en 1960, où il présente des tableaux, des eaux-fortes et des gravures sur bois.
Études à Florence Bénéficiaire d'une bourse d'études de la part du gouvernement italien, Mordecaï Moreh part à Florence en 1960, où il étudie à l'Académie des beaux-arts jusqu'en 1962.. Il est impressionné par la Renaissance italienne, en particulier le et l'École vénitienne, et étudie les peintres du et du tels que Piero della Francesca, Paolo Uccello et Sandro Botticelli..
Impressionné par les marchés de la ville, où de nombreux animaux pendent dans les devantures des bouchers, Moreh les dessine, les étudie et en sortent une série d'estampes représentant des animaux torturés et blessés, symboles de la cruauté humaine, avec notamment , et ; et une série de tableaux représentant des crânes criant et des oiseaux crucifiés.
Il approfondit son intérêt pour l'art et la philosophie extrême-orientaux et effectue divers voyages pour observer des collections de ces arts. Il admire la liberté, la spontanéité de l'art asiatique, qui est à l'opposé des multiples normes européennes (perspective, anatomie, clair-obscur, etc.).
À l'été 1961, Moreh voyage à Paris, où il visite des zoos pour faire des esquisses d'animaux. Il réalise par la suite une nouvelle série d'eaux-fortes, avec , et .
En 1962, il est invité par la famille Gretz à vivre et travailler au château de Vincigliata, près de Florence, où Moreh reste quelques mois. Il y rencontre Gideon Gretz, sculpteur et le peintre israélien Raffi Kaiser, qui travaillent tous deux au château. L'art métaphysique et l'atmosphère des œuvres des peintres italiens Giorgio De Chirico, Carlo Carrà et Giorgio Morandi marquent Moreh, qui pour sa part reprend les thématiques des carnavals et processions, des masques et une série d'oiseaux pendus et crucifiés ; les figures de ses œuvres deviennent de plus en plus imaginatives.
À l'été 1962, déçu par l'Académie florentine et recevant une bourse de l' pour étudier aux Beaux-Arts de Paris, Moreh décide de s'y installer.
Vie en France Études à l'École nationale supérieure des beaux-arts Moreh s'installe à Paris, dans une résidence où il y a d'autres peintres israéliens, en 1962, où il étudie à l'École nationale supérieure des beaux-arts jusqu'en 1967. Il constate que la plupart des élèves de son école travaillent sur l'art abstrait et le sous-estiment un peu..
C'est une période intense et de grande inspiration pour Moreh, qui travaille beaucoup sur ses pointes sèches, eaux-fortes , gravures sur bois et peintures.
Après plusieurs années d'absence, Moreh retourne en Israël, où une nouvelle exposition personnelle est organisée dans la même galerie qu'à la fin de ses études à Jérusalem. Il expose une trentaine d'eaux-fortes, qui ont du succès, tandis que le musée d'Israël et le musée d'Art de Tel Aviv acquièrent des œuvres de l'artiste. Le centre historique de Tel Aviv est restauré et devient un centre culturel de plus en plus vivant ; l'une des nouvelles galeries, the Modern Art Gallery, est inaugurée avec des œuvres peintes ou gravées de Moreh.
Premières séries d'estampes En 1965, Mordecaï Moreh rencontre Gerburg Marschall à Paris, avec qui il se marie en 1971. Tamar exprime son amour et sa dévotion au moyen de poupées et marionnettes qu'elle fabrique : Moreh en fait un nouveau sujet artistique et en tire une série (1966) qu'il étend aux crustacés et aux insectes. Beaucoup de ces tableaux ont un arrière-plan noir en commun, comme , , , , .
En 1967, Moreh réalise une série à la pointe sèche en couleur (en utilisant l'encrage à la poupée pour inclure plusieurs couleurs en une seule impression), Masques, basée sur des portraits d'amis. L'année suivante, il réalise une autre série de technique mixte sur papier, en utilisant notamment l'encre de Chine, le crayon et le pastel à l'huile et des estampes rejetées comme support pour improviser dessus.
En 1968, il commence la série des Insultes (en hébreu, en français et en anglais, terminées en 1970), inspirée par sa propre confrontation, si fréquente, à ces mots. S'ensuit une grande production d'eaux-fortes, avec les séries Cosmique (La Voie lactée), Carnaval (Isa La Folle), Monocycles dans le Cirque et Commedia dell’ Arte. Les estampes en couleur combinent la pointe sèche et l'aquatinte et sont agrémentées de textes dans diverses langues.
vignette|gauche|Mordecaï Moreh en 2010. Vers 1969-70, Moreh entame une série ambitieuse à la pointe sèche, mais met deux ans pour achever trois estampes sur Don Giovanni en couleur (il reviendra en plus dessus vingt ans plus tard). Il travaille ensuite sur une autre série de huit pointes sèches, avec la Naissance de l'Homme cosmique, imprimées en couleur à la poupée. De nouveaux motifs apparaissent pour la première fois dans son iconographie, comme l'œuf, tandis que l'artiste réfléchit sur l'émergence de tant de symboles dans son œuvre..
En 1970, alors que Moreh prépare un voyage à New York, il reçoit la visite de Peter Silverman, collectionneur des œuvres de Moreh et marchand new-yorkais d'art oriental. Il invite Mordecaï et son épouse chez lui, où ils rencontrent Rudi, qui les initie à la méditation tantrique, à une époque où Moreh fait de nombreux rêves mystiques, souvent empreints d'énergie négative. Rudi l'aide à abandonner ses pensées et désirs négatifs pour les transformer en énergies créatives et positives et libérer son . L'artiste suit l'enseignement de Rudi depuis près de deux ans, quand ce dernier meurt dans un accident d'avion ; la vie spirituelle de Moreh restera cependant profondément influencée par son enseignement.
En 1972, le musée du Palatinat de la ville de Heidelberg organise une rétrospective sur Mordecaï Moreh, couvrant la période 1960-1972.
Mordecaï reçoit le prix Rank-Xerox à Paris pour les Insultes. Une autre rétrospective sur ses dessins et estampes se tient au Musée Gutenberg (Mayence).
Son premier fils, Mikhayhou, naît en .
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