Evaristo Francisco Estanislao Carriego, connu sous le nom d’Evaristo Carriego (Paraná, province d’Entre Ríos, Argentine, 1883 - Buenos Aires, 1912) était un poète, nouvelliste et journaliste argentin.

Menant une vie de bohème à Buenos Aires et fréquentant les milieux artistiques rioplatenses de la première décennie du , il acquit la notoriété littéraire d’abord en publiant des poèmes dans la revue hebdomadaire Caras y Caretas, puis en faisant paraître en 1908 un recueil de poèmes, Misas herejes (littér. Messes hérétiques), qui demeurait empreint d’influences baudelairiennes et symbolistes et portait la marque du modernisme latino-américain, mais qui lui valut une grande popularité. Une section de ce recueil, El Alma del suburbio (littér. l’Âme du faubourg), anticipait la seconde manière du poète, celle des Poemas póstumos (les Poèmes posthumes), publiés après sa mort prématurée. Ce deuxième Carriego s’attacha à explorer les possibilités lyriques du faubourg (plus spécialement du quartier portègne de Palermo, où il vécut), mettant en scène désormais une sorte de mythologie personnelle, liée à la banlieue italo-criolla de Buenos Aires, avec son cortège de gandins, ses cafés, ses habitants ordinaires (souvent féminins), avec leur quotidienneté banale et tragique, et dépeignant toute une époque, une topographie, un ressentir humain particuliers, dans une perspective résolument narrative. Les poèmes de cette seconde manière, qui montrent une prédilection pour la forme du sonnet, et où Carriego adopta le parti pris de produire de la poésie à partir de ce qu’il y a de plus immédiat et de plus quotidien, eurent un retentissement décisif pour la poésie porteñiste ultérieure, et sont à la base du mythe de Carriego comme « poète du faubourg », « poète des humbles », et « poète de Palermo », et, certains poèmes ayant été mis en musique notamment par Astor Piazzolla, aussi de sa renommée comme parolier de tangos ‒ mythe qui sera pérennisé plus tard par un essai célèbre de Jorge Luis Borges paru en 1930.

Biographie Evaristo Carriego était issu d’une importante famille d’Entre Ríos, d’implantation locale très ancienne, et qui comprenait notamment des descendants du Sévillan Hernán Mejía de Mirabal (surnommé El Bravo), l’un des cofondateurs d’El Barco, éphémère foyer de peuplement, que son principal fondateur Juan Núñez de Prado dut ensuite déplacer vers l’emplacement de l’actuelle Santiago del Estero. Carriego eut pour parents Nicanor Evaristo Carriego Ramírez et María de los Ángeles Giorello.. Son grand-père paternel, José Evaristo Carriego de la Torre, que Carriego évoque dans un de ses récits, intitulé Recuerdo de mi tiempo, était un journaliste très polémique, guerrier et membre disputeur du parlement de Paraná : « Lorsque l’assemblée législative du Paraná résolut d’élever une statue à Justo José de Urquiza du vivant de celui-ci, le seul député qui protesta fut le docteur Carriego, dans un discours de grande beauté quoique inutile... ».

vignette|250px|Plaza Italia, dans le quartier de Palermo, au début du .

Enfant encore, Carriego déménagea avec toute sa famille à Buenos Aires, dans le quartier de Palermo (le barrio de compadritos, « quartier des mirliflores »), dans la rue Honduras, entre les rues Bulnes et Mario Bravo. Son existence s’écoula depuis lors de façon linéaire, sans heurts, sans événements mémorables, entre certaines tendresses intimes, l’amour d’une fille défunte, et quelques amis sûrs. ; cependant, selon Jorge Luis Borges, on ne lui connaissait pas d’amourettes, si ce n’est le souvenir que ses frères ont gardé d’une femme en deuil qui avait coutume d’attendre sur le trottoir et qui demandait au premier gamin venu d’aller le chercherJ. L. Borges, Evaristo Carriego, .. Il fréquenta des rédactions de presse et des revues, dont quelques-unes anarchistes — ou anarchisantes, comme devait s’autoqualifier Carriego dans l’une de ses nouvelles —, notamment la revue La Protesta. C’est là qu’il fit la connaissance de Juan Más y Pi, lequel, avec Marcelo del Mazo, lui deviendra un ami proche et compréhensif. Ce furent des années passées à discuter sur des idées importées et sur la littérature alors en train de se faire : « [...] le centre si curieux », dira Más y Pi, « qui se constituait au sein de la redaction de La Protesta, qui était alors un journal anarchiste, simple d’idées, où l’on faisait davantage de littérature que d’acratie, et où l’enchantement d’une belle phrase valait plus que toutes les assertions de Kropotkine ou de Jean Grave ». Borges le connut dans son enfance, car Carriego, ami intime de son père Jorge BorgesJ. L. Borges, Evaristo Carriego, , où Borges donne une énumération des amis du poète : « Les autres écrivains [en plus de Charles de Soussens et de Marcelo del Mazo] avec lesquels Carriego s’était lié d’amitié sont Jorge Borges, Gustavo Caraballo, Félix Lima, Juan Más y Pi, Alvaro Melián Lafinur, Evar Méndez, Antonio Monteavaro, Florencio Sánchez, Emilio Suárez Calimano, Soiza Reilly. », « ne manquait jamais de passer chez [nous] à la maison le dimanche, quand il était de retour de l’hippodrome »J. L. Borges, Evaristo Carriego, ..

Il fut initié à la franc-maçonnerie le à la loge Esperanza , en même temps que Florencio Sánchez, l’auteur de M’hijo el dotor et inventeur du terme Canillita pour désigner les vendeurs de journaux.

Carriego vécut à Buenos Aires avec la certitude d’être poète et animé du besoin de reconnaissance : « il imposait ses vers dans le café », se rappela Jorge Luis Borges, « faisant pencher la conversation vers des sujets proches de ceux qu’il avait versifiés ». Il baignait dans le milieu littéraire de la première décennie du , fréquentait les cafés célèbres, restait éveillé jusqu’à l’aube dans les réunions d’écrivains, mais s’en éloignera peu à peu, comme s’en retournant vers un centre unique d’intérêt : « Au lieu d’élargir chaque jour davantage son champ d’observation », écrit Borges, « Carriego paraissait se complaire à le rétrécir », s’exclamant un jour dans l’ardeur d’une discussion que « le cœur d’une fille qui souffre me suffit bien ». Sa vie se composa ainsi à l’instar de sa poésie, à partir d’éléments primaires et simples — vie du reste brève : le poète, qui passait généralement pour phtisique, mourut le d’une appendicite, à l’âge de 29 ans. Il est inhumé dans le cimetière de la Chacarita à Buenos Aires

Vie de Bohème vignette|Evaristo Carriego.|253x253px Carriego appartenait à la génération qui, rudimentairement, tenta de mettre sur pied son propre petit univers littéraire (et de le maintenir debout parmi les petits univers antérieurs, et économiquement plus durables, du théâtre et du journalisme) en s’affublant du costume d’écrivain moderne, et en suivant les consignes des Scènes de la vie de bohème d’Henri Murger, des Rares de Rubén Darío, ou du Livre des masques de Remy de Gourmont. Pour cette génération, composer des poèmes, les déclamer à la table d’un café entre amis qui eux-mêmes écrivaient des poèmes (ou contribuaient à des journaux, faisaient des études, fondaient des revues, etc.), c’était faire figure de bohémien ; du reste, la bohème rioplatense semblait ne pas pouvoir se dispenser de la présence vivante de Français, de descendants de Français, ou de « Français approximatifs » qui, en tant qu’intervenants de premier ou de second plan, étaient censés donner de la crédibilité à sa scène artistiqueS. Pastormerlo, Evaristo Carriego. Cantar y contar las voces del barrio..

Carriego n’a jamais travaillé, à telle enseigne que ses biographes ont pu dire que sa vie monotone de désœuvré ne se prêtait pas à la biographieBorges notamment estime : « Pour ma part, je pense que la succession chronologique est inapplicable à Carriego, homme à la vie conversée et musarde. Énumérer cela, selon l’ordre de ses jours, me paraît impossible ; il vaut mieux rechercher son éternité, ses répétitions. Seule une description intemporelle, morose avec amour, peut nous le restituer » (J. L. Borges, Evaristo Carriego, ).. Le journaliste et essayiste José Gabriel, auteur d’une biographie de Carriego sous le titre Una vida simple, indique que Carriego « employait sa vie à bavarder, à écrire, à dormir... ». Jorge Luis Borges, qui consacra un essai au poète, écrivit que « ses journées n’étaient qu’une seule journée ». Il se levait vers midi, déjeunait, sortait (toujours tout de noir vêtu) se promener dans les jardins de Palermo, se rendait dans un bar du quartier, visitait les amis, allait au café Los Inmortales, La Brasileña, passait à la redaction de La Protesta, de Última Hora, de Papel y Tinta, ou de La Nación, retournait chez lui, dînait, sortait à nouveau pour aller au bistrot, etc. Il avait coutume d’écrire à l’heure de la sieste. Les dimanches, il fréquentait l’hippodrome. Voilà à quoi pourrait se résumer son existence.

Il avait tenté d’entrer au Collège militaire, mais avait été recalé à l’examen médical, et n’aurait ensuite même plus fait l’effort de se trouver quelque sinécure. Il contribua à des journaux et revues sans toutefois exercer le métier de journaliste de façon régulière. Son farniente équivalait cependant à mener une vie littéraire selon certaine définition de la bohème qui impliquait une attitude ambiguë vis-à-vis du travail et de la production littéraire. La bohème imprégnait sa vie aussi bien que ses poèmes ; il dédia une de ses œuvres à Carlos de Soussens et une autre à Soiza Reilly, tous deux exposants de la bohème rioplatense, et le mot bohème est l’un des adjectifs les plus fréquents dans sa poésie, au même titre que ses obreritas (petites ouvrières, midinettes), ses francesitas (petites Françaises), ses Mimis et ses MusettesÀ propos des rapports entre Carriego et Charles de Soussens, Borges note (en substance) : « Chez lui le gênait sa condition annexe de gringo, d’homme sans morts en Amérique. Son aversion pour son oisiveté [de De Soussens], son alcoolisme, ses atermoiements et ses intrigues démontre que l’Evaristo Carriego de l’honnête tradition criolla est le Carriego essentiel, et non le nuitard de Los inmortales. Mais l’ami le plus réel d’Evaristo Carriego fut Marcelo du Mazo. » (J. L. Borges, Evaristo Carriego, )..

Carrière littéraire et hommages Carriego commença à composer des poèmes relativement tard, vers l’âge de vingt ans. Cependant, par la suite, c’est-à-dire aux alentours de 1904, il eut une participation pleine et directe à la vie littéraire de Buenos Aires. Ainsi que le nota Juan Mas y Pi :

vignette|220px|Café Los Inmortales, que fréquenta assidûment Evaristo Carriego. En 1906, il se mit à publier des poèmes dans l’hebdomadaire satirique Caras y Caretas, ce qui lui apporta sa première consécration, car ses vers devinrent aussitôt populaires, en plus de lui procurer des revenus. En 1908, il fit paraître le recueil Misas herejes (littér. Messes hérétiques), publication qui, parrainée par la revue Nosotros, lui valut tous les éloges ‒ et une deuxième consécration.