Le cycle chinois de Victor Segalen fait partie du Cycle chinois, cycle archéologique et sinologique, ou second tome des Œuvres complètes de Victor Segalen, publiées à titre posthume en 1995 dans la collection Bouquins, sous la direction d'Henry Bouillier. Il rassemble les œuvres suivantes : Stèles, Peintures, Équipée, Le Fils du Ciel, René Leys, Odes, Thibet, Le Combat pour le Sol, Lettres X et Sites. Le Cycle chinois correspond aux travaux écrits par Victor Segalen pendant ses voyages en Chine ou qui s'inspirent de la culture chinoise.

Cet article se concentre sur les recueils de poésie du cycle chinois, et s'appuie majoritairement sur les travaux d'Henry Bouillier, de Marie Dollé et de François Cheng pour présenter les thèmes récurrents de l'œuvre de Victor Segalen.

Problème de définition de la poésie chez Segalen Définir ce qui est un poème et ce qui n'en est pas dans le cycle chinois est très difficile. Henry Bouillier dans sa «Note sur la présente édition» présente Segalen avant tout comme un poète:«Jusque dans ses lacunes et ses manques, ce rassemblement de texte [...] représente le panorama d'une intense vie spirituelle, celle d'un grand poète».Effectivement des éléments rythmiques, prosodiques ou la permanence de thèmes chers à l'auteur dans toute l'œuvre permet d'affirmer une continuité de la poésie, même dans les textes qui ne prennent pas la forme de recueil (voir les travaux de Muriel Détrie à ce sujet).

Les recueils de poésie à proprement parler, selon le critère formel, dans le cycle chinois sont Stèles, Peintures et Odes. Les deux premiers rentrent dans la catégorie des poèmes en prose, bien que la forme de Stèles soit très travaillée visuellement. Odes est une alternance de strophes en vers et de «commentaires» en proses.

Nous laisserons de côté Équipée et Fils du ciel qui sont des récits de voyages, et Sites qui présente un genre très hybride.

Une inspiration exotique qui prend plusieurs formes

La Chine comme inspiration Le cycle chinois est marqué par l'influence des voyages de Segalen en Chine. Il utilise la culture asiatique comme inspiration pour le sujet de ses œuvres. Ainsi dans Stèles, Peintures et Odes sont cités des noms de personnages ou de lieux mandarins, comme «Chang-Ti!» ou «Ts'aï-yu». A cela s'ajoutent les descriptions des spécificités du paysage chinois, avec ses bâtiments ayant « Des toits griffus [qui] lancent des Palais dans les nues », ou encore des particularités vestimentaires (« ployant élégamment leurs robes à traîne poudrées » par exemple).

L'auteur s'inspire aussi de contes et chants chinois, et de la philosophie taoïste, comme l'explique François Cheng cité par Marie Dollé:« L'hypothèse de François Cheng se montre encore une fois convaincante : autant que d'un savoir livresque, Segalen se serait imprégné d'une conception de l'espace propre à la Chine [...]. L'écriture chinoise, la peinture, et surtout la configuration des poèmes enseignent concrètement ce qu'est le Vide. »La conception de l'espace chinoise se voit dans la mention des quatre points médians dans le recueil Stèles: le Midi, l'Orient, l'Occident, et le Nord. Dans Peintures c'est la description des scènes qui montre un arrangement spatial exotique: il n'y a pas de perspective, tous les éléments sont traités sur le même plan:«Puis ces formes non plus naturelles : des lances à crocs, des lames, des piques, une hampe sans feuillage balançant sa touffe de poils fauves… Et ces jouets, et ces oripeaux, marchent, portés dans un balancé de marche, de droite à gauche, dans le sens, toujours, de vos yeux. »

Le modèle chinois et les formes poétiques Cette esthétique de « l'Autre » se voit surtout dans le choix des formes poétiques:« Je cherche délibérément en Chine non pas des idées, non pas des sujets, mais des formes qui sont peu connues, variées et hautaines »Peintures est une retranscription de peintures chinoises anciennes, que l'auteur a vues ou imaginées en s'inspirant de l'art impérial. Stèles tente de reproduire la forme dense et compact des tablettes de pierres dont il emprunte le nom, et Odes s'inspire de Che King, un livre de chants chinois, pour son schéma métrique et son rythme en général:« La forme en sera un poème court, conçu sur des rythmes chinois : 5 + 7 ».La présence de l'exotisme peut être vue comme un simple prétexte à l'élan poétique. Segalen dit lui-même « Le transfert de l’Empire de Chine à l’Empire du soi-même est constant » dans une lettre à Henry Manceron. Il interprète en effet très librement certaines traditions, comme le montre Marie Dollé:«Pareillement, dans Stèles, [...] la direction erratique du bord du chemin,[...] reste une invention de l'auteur. Le poète interprète très librement les « cinq relations », il choisit de faire l'éloge de la jeune fille malgré la tradition qui vante l'épouse fidèle ou la veuve chaste ou insère dans l'épigraphe de la stèle « Des lointains » le caractère « mort » interdit par l'usage. Dans son étude sur Stèles, Victor Bol montre bien que si certains détails, l'« horizon carré », les « quatre espaces » se réfèrent à la conception chinoise de l'espace [...], la symbolique n'est pas respectée : Segalen attribue par exemple le rouge à l'occident et choisit un ordre, Sud-Nord, Est- Ouest conforme aux habitudes occidentales.»Elle cite ensuite Muriel Détrie, qui montre une erreur (voulue ou non) de transcription dans Stèles: « Muriel Détrie remarque en particulier que la direction des « Stèles du bord du chemin » se trouve affectée d'un titre chinois qui ne correspond nullement à la traduction française : les deux caractères qui le composent [...] signifient respectivement « courbe » et « droit » : alliance de termes qui correspond parfaitement à l'esthétique de l'alternance et de la complémentarité qui gouverne Stèles, mais que le lecteur ne remarque pas. »Selon Henry Bouillier, le poète utilise le «Divers» pour exprimer son « monde intérieur », tandis que l’influence chinoise semble essentielle à la conception poétique de Segalen pour François Cheng.

Présence du poète dans ses énoncés La voix poétique se fait entendre à des degrés différents dans les trois recueils.

Dans Peintures et dans Odes, la première personne du singulier est récurrente, et structure des effets d'adresse (au lecteur ou à un personnage fictif):« Je ne mendie point des promesses : je ne veux d’autre réponse ou d’autre aide que le silence et que vos yeux. »

« Je lève à deux mains mon appel et mes caresses :

Manifestement il faut que tu m'apparaisses:»Le «Je» dOdes est une voix lyrique, détachée de l'auteur, tandis que celui de Peintures assume son identification à l'écrivain : « Et je ne puis dissimuler : je vous réclame comme des aides indispensables à la substitution. Ceci n’est pas écrit pour être lu, mais entendu ».La voix poétique est aussi présente dans Stèles, mais elle superpose l'image du poète voyageur à des figures chinoises, un ressort possible de l'exotisme (voir «l'énonciation historique» dont parle Christian Doumet). Ainsi dans Libération il y a bien une première personne, mais elle se confond avec l'image du « Prince », tout comme dans Empreinte où Segalen fait parler l'Empereur Choun.

L'énonciateur se fait alors le vecteur de la description d'une peinture, d'un élan lyrique, ou d'un conte chinois. Ce changement de la fonction de la première personne témoigne d'une volonté de renouveler sa posture, d'une manière similaire à celle qu'étudie Christian Doumet dans «Poème : la leçon du tombeau»:«Récrivant plusieurs fois à propos d'un même lieu, Segalen l'aborde toujours d'un point de vue nouveau. L'objet peut bien être identique : il s'agira de l'approcher par une face différente — entendons, d'inventer le langage qui chaque fois le recrée et livre en lui finalement le sens d'une diversité.»

Entre esthétique du « ramassé » et esthétique de la profusion

Des objectifs esthétiques divergents Christian Doumet évoque à propos de l'œuvre de Segalen « un étoilement de textes autour d'un même noyau fantasmatique, autour d'un identique mythe personnel », et ajoute dans son article:« La conséquence de cette logique créatrice, c'est qu'aucun des projets n'entend s'aventurer dans la même direction. Récrivant plusieurs fois à propos d'un même lieu, Segalen l'aborde toujours d'un point de vue nouveau. L'objet peut bien être identique : il s'agira de l'approcher par une face différente — entendons, d'inventer le langage qui chaque fois le recrée et livre en lui finalement le sens d'une diversité. »Cette idée est partagée par Henry Bouillier: « Chaque manière ou chaque forme renvoie à la même structure spirituelle fondamentale de l'artiste ». Le cœur des recueils, cette approche par l'Autre et le «Divers» d'une vérité enfouie, demeure, mais la langue et le texte se réinventent.

Stèles se caractérise « par sa concision et sa densité », et est appelé un « art lapidaire » par Claudel. Les poèmes cherchent à rappeler le support de la tablette de pierre: ils sont contenus dans un cadre noir sur la page et le texte est réduit à l'essentiel selon Marie Dollé. L'espace de la page se retrouve contraint, très limité, il « isole et fixe un moment du temps ». Le recueil présente aussi de nombreux parallélismes, autant visuels que syntaxiques. Pour reprendre les mots de Véronique Elfakir dans son article «Une poésie de l’indicible : l’idéogramme chez V. Segalen et H. Michaux»:« Le texte se déplie et se dresse à la verticale tout comme celui de Peintures se déroule comme une estampe dans la plus pure tradition chinoise. » En effet Peintures donne l'impression de dérouler un parchemin: le texte se déploie avec des accumulations, des énumérations, et détaille les scènes exposées sans se soucier d'une contrainte spatiale. L'objectif est de recréer des «peintures magiques», des images vivaces dans l'esprit du lecteur. Le poète utilise alors l'effet de l'hypotypose pour renforcer cette impression d’authenticité:« C’est pourquoi, tout l’arrière plan est noir ; et que, seul au milieu de ce noir, un homme, campé sur un pied, les sourcils froncés férocement, les yeux louchant, le poing armé d’un grand sabre horizontal, vise le coup qu’il doit donner. »Les poèmes d'Odes sont, eux, des chants éphémères : « ce sont des élans temporaires et périssables », des invocations adressées au pour Véronique Elfakir. Leur forme reproduit celle des chants chinois, mais est suivie d'un commentaire de l'auteur sur ses propres poèmes pour les expliciter : « le Commentaire, suivant obligé et bavard, accourt expliquer ce que le poème avait cru peu utile de développer. »

Ponctuation et rythme