Le soulèvement de 1915 au Nyassaland (ou soulèvement de Chilembwe) est une rébellion contre le pouvoir colonial britannique au Nyassaland (aujourd'hui le Malawi) qui se produit en . Il est mené par John Chilembwe, un pasteur baptiste formé aux États-Unis, influencé par le millénarisme chrétien. La révolte prend naissance dans l'église de son village de Mbombwe, dans le sud-est du pays. Elle concerne essentiellement la classe moyenne africaine, et elle est alimentée par les griefs contre le système colonial, le travail forcé, la discrimination et les nouvelles espérances portées par la population après la Première Guerre mondiale.
La révolte éclate le , lorsque les rebelles, incités par Chilembwe, attaquent le siège de la plantation A. L. Bruce Estates à Magomero et tuent trois colons Blancs. Un assaut de grande ampleur contre une armurerie à Blantyre, infructueuse, a lieu la nuit suivante. Au matin du , les autorités coloniales mobilisent une milice de colons blancs et redéploient les forces armées régulières vers le sud. Après une attaque infructueuse de Mbombwe par les King's African Rifles (KAR) le , un groupe de rebelles brûle la mission chrétienne de Nguludi, près de Limbe. Le 26, les KAR et la milice s'emparent de Mbombwe, alors qu'un grand nombre de rebelles, John Chilembwe y compris, a fui, cherchant à se réfugier au Mozambique portugais voisin. Quarante rebelles environ sont exécutés à la suite, et trois cents emprisonnés. Chilembwe est abattu, près de la frontière, par une patrouille de police, le .
Quoique la rébellion n'atteint aucun de ses buts immédiats, la crise est considérée comme un moment décisif de l'histoire du Nyassaland car elle entraîne malgré tout quelques effets sur l'administration du pays qui, après cela, met en œuvre un certain nombre de réformes. Après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement nationaliste malawite qui s'amplifie retrouve de l'intérêt pour la révolte de Chilembwe et, après l'indépendance en 1964, elle est célébrée comme un moment-clé de l'histoire de la nation. La mémoire de Chilembwe, qui reste vivace dans la conscience collective, est souvent invoquée symboliquement ou par rhétorique par les hommes politiques du Malawi. De nos jours, la révolte est célébrée annuellement et John Chilembwe est considéré comme un héros national.
Contexte L'emprise britannique sur ce qui deviendra le Malawi s'amplifie vers 1899-1900, lorsque les Britanniques cherchent à augmenter leur contrôle sur le territoire pour prévenir l'expansion des empires coloniaux portugais et allemand. La région est un protectorat britannique depuis 1891, le Protectorat britannique d'Afrique centrale, devenu le Nyassaland en 1907. À la différence de la majeure partie du reste de l'Afrique, où le système colonial britannique repose sur une collaboration avec les autorités locales antérieures, il est, au Nyassaland, appuyé sur une présence militaire. Durant les années 1890, les autorités coloniales font face à de nombreuses révoltes des peuples Yao, Ngoni et Chewa.
La gouvernance britannique au Nyassaland modifie radicalement les structures locales de pouvoir. Les débuts de la période coloniale voient l'arrivée de quelques colons Blancs qui achètent de grandes étendues de terres auprès des chefs locaux, qu'ils paient avec des perles ou avec des armes. La plupart des terres ainsi acquises deviennent des plantations, détenues par des Blancs, où poussent thé, café, coton et tabac. L'application des règles coloniales, telle la hut tax, une forme de taxe d'habitation ou de taxe de résidence, oblige les Africains à trouver un travail rémunéré ; les besoins en main-d'œuvre des plantations conduisent ces dernières à devenir les employeurs les plus importants du pays. Les travailleurs noirs sont souvent brutalisés voire battus et ils sont victimes de la discrimination raciale. Les plantations recourent de plus en plus à une forme de corvée ou de travail forcé appelée localement thangata.
Chilembwe et son Église
John Chilembwe, né dans la région vers 1871, effectue ses premières années de formation à la mission de l'Église d'Écosse puis il rencontre Joseph Booth, un missionnaire baptiste radical, qui dirige la Zambezi Industrial Mission. Booth prône une forme d'égalitarisme et son attitude progressiste concernant les races retient l'attention de Chilembwe. Sous le patronage de Booth, Chilembwe se rend aux États-Unis pour étudier à l'université de Virginie à Lynchburg (un établissement privé d'enseignement religieux). Il fréquente les cercles Afro-Américains et est influencé par les récits de l'abolitionniste John Brown et de l'égalitariste Booker T. Washington.
Chilembwe revient au Nyassaland en 1900 et, avec l'aide de la « convention nationale baptiste afro-américaine », il fonde sa propre Église indépendante, la Providence Industrial Mission, dans le village de Mbombwe. Dans les années qui suivent, il est considéré par les autorités coloniales comme un « modèle d'évolution africaine non-violente ». Il met en place un groupement d'écoles pour Noirs lesquelles accueillent plus de neuf cents élèves au total et une fédération coopérative décrite comme . Néanmoins, les activités de John Chilembwe amènent des frictions avec la direction de la grande plantation locale, lAlexander Livingstone Bruce Plantation, qui s'inquiète de son influence sur ses employés. En , elle fait brûler des églises construites par des sectataires de Chilembwe sur des terres appartenant à la plantation.
Les informations concernant l'Église de John Chilembwe avant le soulèvement sont rares, mais on sait que son idéologie reçoit localement un accueil favorable. Pendant les douze premières années de son ministère, il prône le respect de soi des Africains, le fait que l'évolution s'obtient par l'éducation, le travail acharné et la responsabilité personnelle, suivant en cela la doctrine de Booker T. Washington, et il encourage ses partisans à adopter des mœurs et un habillement européens. Il est initialement soutenu par les missions blanches protestantes, tandis que ses relations avec les catholiques sont moins fraternelles. Dans le même temps, les écoles relevant de son obédience commencent à prôner l'égalité des races, sur un fondement chrétien et une pensée anti-colonialiste. Beaucoup de ses partisans viennent de la classe moyenne africaine ayant adopté des mœurs européennes. Cette adhésion à la culture européenne fait qu'il crée une idéologie atypique pour l'endroit et l'époque, plus basée sur le nationalisme que sur la volonté de restaurer l'ordre pré-colonial.
Après 1912, son discours devient plus radical et il commence à prêcher la libération des Africains et à prédire la fin du colonialisme ; il tisse des liens plus étroits avec d'autres Églises africaines indépendantes. À partir de 1914, il prononce des sermons plus militants, se référant fréquemment à l'Ancien Testament en abordant des thèmes tel que l'exode des hébreux hors d'Égypte. John Chilembwe lui-même ne fait pas partie du mouvement milléraniste de la « Tour de garde » mais certains de ses partisans sont influencés par cette pensée. Le dirigeant de la Tour de garde, Charles Taze Russell, avait prédit que l'Armageddon débuterait en , ce que certains partisans de Chilembwe identifient avec la fin de l'emprise coloniale.
Première Guerre mondiale thumb|Porteurs Nyassa, surveillés par des soldats britanniques durant la campagne d'Afrique de l'Est.
La Première Guerre mondiale débute en . En , la guerre s'étend en Afrique ; les Belges et les Britanniques affrontent, lors d'une campagne militaire, les troupes allemandes de l'Afrique orientale allemande. Au Nyassaland, il y a un recrutement massif d'Africains destinés à servir de porteurs en soutien aux forces alliées. Ils vivent dans des conditions d'extrême pauvreté qui les exposent aux maladies et le nombre de morts est très élevé durant la campagne militaire. Dans le même temps, ce recrutement de porteurs entraîne une pénurie de main-d'œuvre qui amène à augmenter la pression sur les travailleurs africains du pays. Les millénaristes croient que la guerre est une forme d'Armageddon, dont ils pensent qu'elle va détruire le pouvoir colonial et ouvrir la voie à l'émergence d'une Afrique indépendante.
John Chilembwe est opposé au recrutement des Nyassa, considérant qu'ils ne sont pas concernés par cette guerre. Il promeut une forme de pacifisme chrétien, argumentant que l'absence de droits civiques pour les Africains dans le système colonial devrait les exempter du devoir de se battre. En , sur la foi d'informations rapportant de nombreux morts lors d'une bataille à Karonga, il écrit une lettre au Nyasaland Times de Blantyre, appelant explicitement les autorités coloniales à ne plus recruter des troupes noires :
Préparatifs Les préparatifs du soulèvement commencent à la fin de l'année 1914. Les objectifs exacts de John Chilembwe ne sont pas vraiment connus ; certains contemporains prétendent qu'il voulait devenir le « roi du Nyassaland ». Il se procure un manuel militaire et commence à organiser ses partisans et tenter d'obtenir un plus large soutien. Il noue notamment des liens étroits avec Filipo Chinyama, résidant à Ncheu, à environ cent cinquante kilomètres au nord-est et il reçoit l'assurance que ce dernier mobilisera ses propres partisans pour la rébellion qui se profile.
Les autorités coloniales sont prévenues de l'imminence d'une révolte. En , un ancien partisan de Chilembwe rapporte les « inquiétantes intentions » du prêcheur à Philip Mitchell, un fonctionnaire colonial (futur gouverneur du protectorat de l'Ouganda et du Kenya) ; une mission catholique est aussi informée, mais aucune action n'est entreprise.
Soulèvement
Débuts
Durant la nuit du vendredi 23 au samedi , les rebelles se rendent à l'église de la mission à Mbombwe, où John Chilembwe prononce un discours dans lequel il dit qu'aucun d'entre eux ne devrait espérer survivre aux représailles qui suivront la révolte, mais que le soulèvement attirera l'attention sur leur condition et déstabilisera le système colonial. Il pense que c'est le seul moyen de provoquer un changement.
Un contingent est envoyé à Blantyre et à Limbe, à environ au sud, où vivent la plupart des colons et où les rebelles espèrent s'emparer de l'entrepôt d'armes de l'African Lakes Corporation. Un autre groupe se dirige vers Magomero, quartier général de lAlexander Livingstone Bruce Plantation. John Chilembwe envoie un messager à Ncheu pour avertir Chinyama que la rébellion commence.
John Chilembwe cherche également à obtenir le soutien des troupes allemandes de l'Afrique orientale allemande, frontalière du pays au nord, dans l'espoir qu'une offensive allemande venue du nord, combinée à l'insurrection locale, pourrait chasser définitivement les Britanniques du Nyassaland. Le , il envoie une lettre au gouverneur allemand via le Mozambique portugais. Le courrier est intercepté et la lettre n'arriva jamais. Au cours des dernières phases de la campagne d'Afrique de l'Est, après l'invasion allemande du Mozambique portugais, l'armée coloniale allemande contribue d'ailleurs à réprimer les rébellions anti-portugaises, menées notamment par les Makondé et les habitants du district de Bárue, craignant que les soulèvements africains déstabilisent l'ordre colonial.
Attaque de la plantation de Livingstone Bruce vignette|Une plantation de thé contemporaine près de Mulanje.