John Chilembwe, né vers 1871 et mort le dans le Nyassaland (actuel Malawi), est un pasteur chrétien baptiste.

Formé au pastorat aux États-Unis, il est l'un des premiers opposants à la colonisation du Nyassaland (aujourd'hui le Malawi). Peu après le début de la Première Guerre mondiale, il organise un soulèvement infructueux contre le gouvernement colonial. John Chilembwe est considéré comme un héros de l'indépendance du Malawi où il est célébré par une fête nationale le .

Jeunesse On connaît peu de choses sur les origines et la naissance de John Chilembwe. Un pamphlet américain de 1914 prétend qu'il est né à Sangano, une localité du district de Chiradzulu, dans le sud de l'actuel Malawi, en . Joseph Booth, son mentor, déclare que son père était un Yao et sa mère une esclave Mang'anja, capturée à l'occasion d'une guerre. Il s'agit d'informations de l'époque. En 1990, sa petite-fille déclare que le père de John Chilembwe était probablement appelé Kaundama, et qu'il s'était installé à Mangochi Hill dans le district du même nom, au moment des incursions Yao sur le territoire des Mang'anja ; la mère de John aurait eu pour nom Nyangy, et son nom avant son baptême aurait été Nkologo. Néanmoins, d'autres sources récentes donnent des noms parentaux différents. Chilembwe rejoint une mission de l'Église d'Écosse vers 1890.

Influence de Joseph Booth En 1892, il est domestique de Joseph Booth, un missionnaire baptiste indépendant. Booth arrive en Afrique en 1892, et il établit une mission baptiste appelée Zambezi Industrial Mission près de Blantyre. Il critique les réticences des missions presbytériennes écossaises à admettre les Africains comme membres à part entière de l'Église, et il fonde ultérieurement sept autres missions indépendantes au Nyassaland, lesquelles, à l'instar de la mission initiale, prônent l'égalité de tous les fidèles. Fréquentant assidûment la maison et la mission de Booth, John Chilembwe se familiarise avec les idées religieuses radicales et les tendances égalitaires du missionnaire

Booth quitte le Nyassaland, accompagné de Chilembwe en 1897 ; il revient seul, en 1899, puis quitte définitivement le pays en 1902, tout en continuant à correspondre avec John Chilembwe. Après 1906, Booth est fortement influencé par le millénarisme ; l'influence qu'il aurait pu avoir sur Chilembwe après 1902 n'est cependant pas établie, quoiqu'il ait fortement influencé le propagateur des idées de Charles Taze Russell, Elliot Kenan Kamwana, le premier dirigeant, au Nyassaland, du mouvement de la Tour de guarde, lié aux Témoins de Jéhovah.

Formation aux États-Unis En 1897, Booth et Chilembwe se rendent ensemble aux États-Unis. Booth présente Chilembwe à Lewis G. Gordon, secrétaire pour les missions étrangères de la Convention baptiste nationale, USA, lequel lui permet de rejoindre le Virginia Theological Seminary and College (aujourd'hui l'université de Virginie à Lynchburg), un établissement d'enseignement d'obédience baptiste où il étudie l'histoire afro-américaine.

Le principal de l'établissement est un militant de la cause noire, Gregory Hayes, qui, à l'instar de Chilembwe, avait été confronté aux préjugés à l'encontre des Noirs. Chilembwe est exposé aux idées radicales du mouvement noir-américain et aux travaux de John Brown, Booker T. Washington, Frederick Douglass et d'autres. Il est ordonné prêtre à Lynchburg en 1899. Après avoir terminé ses études, il retourne au Nyassaland en 1900 avec la bénédiction du bureau des missions étrangères et le soutien financier de la convention nationale baptiste (National Baptist Convention).

Durant les douze premières années de son ministère au Nyassaland, Chilembwe encourage au respect de soi des Africains, au développement par l'éducation, le travail acharné et la responsabilisation personnelle, suivant en cela Booker T. Washington. Ses actions sont, à l'origine, soutenues par les missions protestantes, tandis que ses relations avec les catholiques sont moins fraternelles. À partir de 1912, il développe des contacts étroits avec les Églises d'institution africaine, mais aussi les Églises baptistes du Septième Jour et les Églises du Christ dans l'espoir de les fédérer autour de sa propre Église. Quelques-uns des partisans de Chilembwe sont d'anciens membres de la Tour de garde et John Chilembwe garde contact avec Elliot Kamwana, mais l'influence des croyances millénaristes de ce dernier sur Chilembwe est minimisée par la plupart des auteurs, à l'exception des Linden. Bien que la grande majorité des personnes reconnues coupables de rébellion et condamnées à mort ou à de longues peines après le soulèvement de 1915 soient membres de l'Église de Chilembwe, quelques autres membres des Églises du Christ à Zomba sont également reconnus coupables .

Retour au Nyassaland vignette|Dernière photo connue de John Chilembwe (à gauche), datant de 1914. En 1900, Chilembwe revient au Nyassaland pour, selon ses propres mots, . Soutenu financièrement par la qui met à également à sa disposition deux adjoints jusqu'en 1906, il crée la dans le district de Chiradzulu. Durant la première décennie de son existence, la mission se développe lentement, grâce aux aides modestes mais régulières de ses donateurs américains. Plusieurs écoles sont créées, qui, en 1912, accueillent environ mille élèves et huit cents adultes. Dès 1905, il utilise sa position dans l'Église pour déplorer la condition des Africains dans le protectorat, sans critiquer trop ouvertement le gouvernement afin d'éviter d'être considéré comme subversif. Néanmoins, vers 1912 ou 1913, il devient plus ouvertement militant et s'élève contre les droits fonciers qui prévalent sur les hauts plateaux de la Shire et contre les conditions de travail des locataires-résidents des domaines fonciers coloniaux, notamment celles de la plantation A. L. Bruce Estates.

On prétend aussi que Chilembwe prêche une forme de millénarisme et que c'est cela qui influence sa décision de déclencher un soulèvement armé en 1915. Il n'y a cependant que peu de preuves de cela, et, au moins durant ses dix premières années au Nyassaland, il prône d'abord le christianisme et l'émancipation par le travail. On peut considérer que son millénarisme s'affirme à partir de 1914, lorsqu'il commence à baptiser de nouveaux membres sans leur avoir dispensé d'éducation préalable, à l'encontre de la pratique baptiste habituelle. Cet éloignement des pratiques baptistes est cependant ambigu, John Chilembwe pouvant être considéré comme moins inspiré par les mouvements ouvertement millénaristes, tels les Adventistes du septième jour, que par l'éthiopianisme, typique des Églises africaines, souvent soutenues par les Noirs américains, qui s'éloigne lui aussi des mouvements plus orthodoxes venus d'Europe, presbytérianisme, baptisme, méthodisme et autres.

Griefs vis-à-vis du système colonial Sur les hauts plateaux de la Shire, la partie la plus densément peuplée du protectorat, les domaines possédés par les colons européens occupent , plus de , presque la moitié des meilleures terres arables. Peu d'Africains restent sur les terres des domaines lorsque leurs propriétaires introduisent le travail forcé comme forme de paiement ; ils préfèrent s'établir sur les terres de la Couronne où le droit coutumier leur permet d'utiliser des terres (parfois surpeuplées) appartenant à la communauté, ou bien devenir des travailleurs migrants. Malgré cela, les propriétaires, disposant de larges étendues de terres mais de peu de main-d'œuvre, peuvent faire appel aux migrants venus du Mozambique, qui ne possèdent aucun droit sur les terres communes, et qui acceptent des conditions jugées inacceptables par les Nyassa. On les appelle Anguru, un terme commode employé par les Européens pour désigner différents peuples, dont la plupart parlent des langues du groupe makua, notamment le lomwe, et qui se désignent eux-mêmes de différentes manières selon leur région d'origine au Mozambique. Ils quittent ce pays en nombre à partir de 1899, lorsqu'un code du travail très dur est introduit, et en plus grand nombre encore en 1912 et 1913, lorsqu'une famine frappe leur pays d'origine. En 1912, le Bureau des Colonies britannique les décrit comme travaillant pour des salaires très bas « comme nulle part ailleurs en Afrique ». La plupart des personnes condamnées après le soulèvement sont identifiées comme Anguru.

Les conditions dans les domaines où les Anguru deviennent « locataires » sont très difficiles et ils sont, comme les résidents des terres de la Couronne, soumis à une augmentation de la hut tax (une taxe d'habitation) malgré les pénuries alimentaires. La Providence Industrial Mission de Chilembwe se trouve dans une zone dominée par le domaine A. L. Bruce Estates, qui tient son nom du gendre de David Livingstone. À partir de 1906, le domaine commence à planter une variété de coton robuste, adaptée au climat du haut plateau. Le coton requiert beaucoup de travail pendant sa période de croissance, et le gestionnaire de l'exploitation, William Jervis Livingstone, censé être un lointain parent de David Livingstone, veille à ce que au moins soient disponibles durant cinq ou six mois, utilisant pour cela le système du thangata, forme de travail forcé exigé en paiement de loyers et taxes ; il sous-paie ses ouvriers et use d'une brutale coercition. Alexander Livingstone Bruce, qui possède A. L. Bruce Estates, demande à Jervis Livingstone de ne plus autoriser les activités des missions ni les ouvertures d'écoles sur ses terres ; l'entreprise fournit cependant des soins de santé gratuits à ses employés.

Alexander Livingstone Bruce est convaincu que les Africains éduqués n’ont aucune place dans la société coloniale et s’oppose à leur éducation. Il fait également fait part de sa détestation pour Chilembwe et considère que toutes les Églises dirigées par des Africains sont des centres d'agitation ; il interdit qu'on en construise sur le domaine. La mission de Chilembwe est un foyer d'agitation aux yeux des colons et Chilembwe lui-même est considérée comme le porte-parole des locataires africains du domaine de Bruce. La direction du domaine fait incendier les églises construites sur les terres du domaine, les considérant comme des foyers séditieux, notamment à cause de la revendication de pouvoir accéder aux terres laissées en friche.

John Chilembwe est irrité par le refus de Livingstone, des colons en général, et du gouvernement de reconnaître la valeur des Africains, ainsi que par le fait que le régime colonial n'accepte d'accorder aucune opportunité politique ou économique aux Africains y compris à ceux éduqués par les missions ou ayant fait des études supérieures à l'étranger. Nombre de ces derniers deviennent d'ailleurs des lieutenants de Chilembwe lors du soulèvement.

Contexte du soulèvement de 1915 Bien que la première décennie de la Providence Industrial Mission soit plutôt positive, durant les cinq années qui précèdent sa mort, John Chilembwe fait face à des difficultés à la mission et dans sa vie personnelle. Vers 1910, il se trouve endetté car les fonds américains se tarissent en même temps que les dépenses de la mission augmentent. Des crises d'asthme, la baisse de sa vision et d'une manière générale la dégradation de son état de santé conjuguée à la mort d'une de ses filles aggravent sans doute son sentiment d'aliénation et de désespoir.