L’État national-légionnaire (en roumain ) est un régime de type fasciste clérical qui a gouverné pendant , du au , ce qui restait du royaume de Roumanie après son dépeçage l’été 1940 selon le Pacte germano-soviétique et le deuxième arbitrage de Vienne. C’est le premier régime totalitaire de l’histoire de la Roumanie. Il met fin au régime carliste instauré en , après que celui-ci a profondément déçu l’opinion roumaine en n’éradiquant pas la corruption mais surtout en acceptant le démembrement du pays par l’occupation soviétique de la Bessarabie et de la Bucovine du Nord et par la cession de la Transylvanie du Nord à la HongrieMarina Cattaruzza, Stefan Dyroff, Dieter Langewiesche, Berghahn Books, 2012, Territorial Revisionism and the Allies of Germany in the Second World War: Goals, Expectations, Practices, p. 98. L’« État national-légionnaire » contrôla un territoire de et une population d’environ de personnesLe recensement roumain de 1941 fut publié le , près de deux mois après la dissolution de l’« État national-légionnaire » : il enregistra une population de : Enciclopedia de istorie a României, article Recensămintele României 1899-1992, Editura Meronia 2002, p. 358..
Le régime était dirigé par le maréchal Ion Antonescu en partenariat avec la « Garde de fer », milice paramilitaire dont les membres s’appelaient « légionnaires ». Le nom officiel de la « Garde de Fer » était : « Légion de l’Archange Michel » (), formant un parti de type fasciste-chrétien, ultra-nationaliste, antisémite, anti-tsigane, anticommuniste, anticapitaliste et orthodoxe intégriste, appelé « Tout pour le pays » (). La Garde de Fer, que le régime carliste avait réprimée par les armes, réussit à entrer au gouvernement le , mais ne conquit réellement le pouvoir que le , proclamant l’« État national-légionnaire ».
Le , l’« État national-légionnaire » retira la Roumanie du Pacte balkanique ; le , il fit adhérer la Roumanie à l’Axe. Le , dignitaires ou responsables des régimes antérieurs (démocratie parlementaire des années 1923-38 et régime carliste des années 1938-40) furent assassinés par la Garde de fer dans la prison de Jilava où ils étaient détenus. La législation antisémite déjà mise en place par le gouvernement d’Octavian Goga en 1938 (exclusion des Juifs hors des administrations, des services publics et des forces de l’ordre, numerus clausus dans le domaine médical, l’enseignement et les universités) fut rendue plus sévère : elle comprenait l’expropriation des domaines fonciers appartenant aux Juifs, le pour les domaines agricoles et le pour les domaines forestiers, puis des compagnies de transport fluvial et maritime le Keith Hitchins, Clarendon Press, 1994, Romania 1866-1947, p. 484.
Le , la Garde de Fer tenta un coup d’État combiné à un pogrom contre les Juifs de Bucarest qui fit . Au bout de quatre jours, Antonescu réussit à réprimer le coup d'État et exclut la Garde de Fer du gouvernement. Horia Sima et de nombreux autres « légionnaires » fuirent la Roumanie, tandis que d’autres furent emprisonnés. Antonescu abolit l’« État national-légionnaire » le .
Précurseurs La Garde de fer forme d’abord une coalition avec le gouvernement roumain le , lorsque le Premier ministre de l’époque, Octavian Goga, pour mettre un terme aux assassinats et attentats ciblés de la Garde de Fer, conclut un accord avec son chef et fondateur Corneliu Codreanu pour une coopération limitée. Cependant, cet arrangement politique déplaît au roi , qui limoge Goga le et le remplace par le patriarche Miron CristeaHans Rogger, Eugen Weber, University of California Press, 1966, The European Right: A Historical Profile, p. 551Jean W. Sedlar, BookLocker.com, 2007, The Axis Empire in Southeast Europe, 1939-1945, p. 20.
Entre le et le , Horia Sima, chef de fait de la Garde de fer après l’exécution de Codreanu par le régime carliste, occupe le poste de sous-secrétaire d'État auprès du ministère de l’Éducation. La Garde de fer entre dans le gouvernement d’Ion Gigurtu, qui prend le pouvoir le , après l’occupation soviétique de la Bessarabie et de la Bucovine du Nord. Trois « gardiens » (membres de la Garde de fer) sont nommés au nouveau gouvernement : Vasile Noveanu comme ministre de la Richesse publique, Horia Sima comme ministre des Religions et des Arts et Augustin Bideanu comme sous-secrétaire d'État auprès du ministère des Finances. Cependant, Sima démissionne le , car il se voit refuser un gouvernement purement « gardien », alors que ses deux collègues restent en poste. Nichifor Crainic, partisan et idéologue de la Garde de fer, devient ministre de la PropagandeD. Deletant, Springer, 2006, Hitler's Forgotten Ally: Ion Antonescu and his Regime, Romania 1940-1944, p. 51R. Haynes, Springer, 2016, Romanian Policy Towards Germany, 1936-40, p. 147. Après la démission de Sima le , il est remplacé par un autre « gardien », Radu BudișteanuInstitute for Historical Review, 1986, The Journal of Historical Review, Volume 7, Issues 1-2, p. 213.
Histoire
Le roi Carol II est contraint d’abdiquer le . Il est remplacé par son fils Michel, alors âgé de : c'est la fin du régime carliste, dictatorial mais pro-Allié. Le régime carliste a emprisonné des partisans de la Garde de Fer comme Nae Ionescu (qui en meurt), fait tuer Corneliu Codreanu chef des « légionnaires », fait tirer sans sommation sur les rassemblements de la Garde de Fer (qui assassinait ministres, universitaires et francs-maçons) et, malgré la « trahison de Munich » qui provoque l'effondrement de la Petite Entente, a choisi de rester fidèle à la politique étrangère de la Roumanie, alliée de la France et de la Grande-Bretagne qui garantissent ses frontières le .
Même si Carol II a cherché l'apaisement avec l'Allemagne et l'URSS () et n'a pas aboli les décrets discriminatoires du gouvernement Goga, il respecte ses engagements économiques envers les Alliés (Jean Lopez, article Les Alliés, maîtres du jeu pétrolier dans « Guerres & Histoire » , octobre 2012, pages 38 à 43) ainsi que les traités liant Bucarest et Varsovie, en ouvrant ses frontières au gouvernement polonais et aux rescapés de son armée après l'invasion germano-soviétique de septembre 1939, et en utilisant le Service maritime roumain pour transporter les troupes polonaises à Alexandrie où elles intégrèrent les forces britanniques ()..
Le premier acte du jeune nouveau roi est d’octroyer un pouvoir illimité au général Ion Antonescu en tant que Conducător (« guide ») de la Roumanie, le roi Michel se cantonnant à un rôle cérémonial. Un décret du définit plus avant les pouvoirs d’AntonescuD. Deletant, Springer, 2006, Hitler's Forgotten Ally: Ion Antonescu and his Regime, Romania 1940-1944, p. 53. Pour maintenir son emprise sur le pays tout en concédant le rôle principal à la Garde de fer, Antonescu fait proclamer la Roumanie « État national-légionnaire » le par le roi Michel. Le « Mouvement légionnaire / Garde de fer » devient le « seul mouvement reconnu dans le nouvel État », faisant de la Roumanie, pour la première fois de son histoire, un pays totalitaire.
Antonescu devient le « chef d'honneur » de la légion, tandis que Sima devient vice-Premier ministre. Cinq autres « gardiens » sont nommés ministres, parmi lesquels le prince Mihai Sturza (ministre des Affaires étrangères) et le général Constantin Petrovicescu (ministre de l’Intérieur). Des préfets légionnaires sont nommés dans chacun des 45 județeD. Deletant, Springer, 2006, Hitler's Forgotten Ally: Ion Antonescu and his Regime, Romania 1940-1944, pp. 57-58. La Garde de Fer reçoit quatre portefeuilles : Intérieur, Éducation, Affaires étrangères et Cultes. En outre, la plupart des secrétaires permanents et des directeurs des ministères sont également des « gardiens ». En tant que parti unique, la Garde de fer contrôle également la presse et les services de propagandeKeith Hitchins, Cambridge University Press, 2014, A Concise History of Romania, p. 204.
Le , Antonescu assiste à un rassemblement de la Garde de fer vêtu d’un uniforme de légionnaire. Le , à son invitation, la Wehrmacht occupe la Roumanie et atteint rapidement plus de : Adolf Hitler prépare déjà l’opération Barbarossa même si Joseph Staline refuse d’en croire les avertissements des responsables communistes roumains. Par ailleurs, Antonescu redoute à la fois les visées de ses alliés « légionnaires » et le sentiment anti-allemand, resté très vif en Roumanie, tant chez les civils que les militaires, en raison de la dureté de l’occupation allemande pendant la Première Guerre mondiale. De plus, sous le régime d’Antonescu, les ambassadeurs nazis et Manfred von Killinger gouvernent de fait le paysGrigore Gafencu, Préliminaires de la guerre à l’est : de l’accord de Moscou (21 août 1939) aux hostilités de Russie (22 juin 1941). Egloff, Fribourg/Suisse, 1944..
Le , 64 anciens dignitaires ou responsables roumains sont assassinés par la Garde de Fer dans la prison de Jilava. Plus tard dans la journée, l’historien et ancien Premier ministre Nicolae Iorga et l’économiste Virgil Madgearu, ancien ministre, sont à leur tour assassinés par les « légionnaires ». Le décembre, un autre rassemblement de la Garde de fer se déroule à Alba Iulia pour célébrer les de l’union de la Transylvanie à la Roumanie. Antonescu y assiste également et y prononce un discoursGheorghe Buzatu, A History of Romanian Oil Vol II, Editura Mica Valahie, pp. 366-367.
Après la proclamation de l’« État national-légionnaire » le , la Légion devient le parti unique au pouvoir. Elle doit cependant partager le pouvoir exécutif avec l’armée. Le nouveau régime légionnaire a une idéologie fondée sur le culte du chef Corneliu Codreanu et celui des autres « martyrs légionnaires » persécutés par le régime carliste. L’exhumation, le ré-enterrement public et la réhabilitation des « martyrs » sont rétrospectivement considérés par Sima comme « la tâche la plus importante justifiant l’accession de la Légion au pouvoir ». L’exhumation des restes de Codreanu et la réinhumation ultérieure (21-) réaffirment le charisme de ce « capitaine » héroïsé, en tant que fondement de l'idéologie légionnaire.
Le jour de la réinhumation de Codreanu, le principal journal légionnaire, Cuvântul (Le Mot), écrit : « C’est le jour de la résurrection du capitaine. Il est ressuscité, comme il l’avait promis, selon l’Évangile. Il est ressuscité, sortant de la tombe pour nous présenter la Roumanie elle-même, ensevelie par cet âge de péché ». La réinhumation du corps de Codreanu a lieu le . Antonescu, Sima, Von Schirach, Bohle et sont présents (les « légionnaires » comptent alors environ )Gh. Buzatu, A History of Romanian Oil Vol II, Editura Mica Valahie, p. 367.
Peu de temps après la réinhumation de Codreanu, la Garde de Fer commet le massacre de Jilava, tuant plus de 60 anciens dignitaires. Elle atteint ainsi ses objectifs : l’ordre ancien s’est effondré sous ses coups et tous les ennemis de la Légion ont été punisJohn Lampe, Mark Mazower, Central European University Press, 2004, Ideologies and National Identities: The Case of Twentieth-Century Southeastern Europe, p. 40.