Cevdet Bey et ses fils (Cevdet Bey ve oǧullari) est le premier roman d'Orhan Pamuk (prix Nobel de littérature en 2006), publié en Turquie en 1982.
Il est traduit par Valérie Gay-Aksoyet et publié en France, aux Éditions Gallimard, en 2015.
Il s'agit d'une fresque familiale, retraçant l’histoire de la bourgeoisie stambouliote, sur trois générations. Elle commence avec celle de Cevdet Bey, un riche marchand musulman, et se termine par celle de son petit-fils, Ahmet, peintre, qui tente d’échapper au chaos de la Turquie des années 1970 (mouvements politiques et culturels contestataires, érosion de la modernité kemaliste, et tensions multiples).
Le jeune romancier (Orhan Pamuk a une vingtaine d’années quand il écrit ce premier roman) pose un regard critique sur un pays en mutation et évoque, notamment, les dernières années de la décadence impériale avec les trois fils de Cevdet. Ceux-ci semblent incarner les multiples aspects de la gestation violente de la Turquie moderne.
Orhan Pamuk s'inspire grandement de son histoire familiale : son propre grand-père s'étant enrichi en construisant des voies de chemin de fer à travers l’Anatolie. De plus, il est possible de retrouver, dans ce premier roman, les fondements de l'oeuvre littéraire de l'auteur : une peinture de l’émergence de la Turquie moderne, thème qu’il déclinera sans cesse dans la suite de sa production littéraire.
Résumé C’est dans le quartier de Nisantasi, en 1905, que Cevdet Bey, un riche marchand musulman, s’installe avec son épouse pour fonder une famille. Le sultan Abdülhamid II vient d’échapper à un attentat (perpétré le par un anarchiste belge du nom d'Édouard Joris). Les élites turques contestent de plus en plus fortement le règne despotique des dirigeants ottomans, le pays se trouve alors à un tournant historique que Cevdet décide de relater dans son journal. Trente ans plus tard, la Turquie que Cevdet Bey décrit n’est plus la même que celle qu'il semble avoir connu dans sa jeunesse. Après la réforme du régime politique, le bouleversement des mœurs, et la mise en place d’un nouvel alphabet notamment. Les fils de Cevdet Bey en profitent pour prendre des directions différentes dans ce pays gagné par la modernité : Osman reprend les affaires de son père tandis que Refik s’adonne à la lecture de Rousseau et Ömer fait fortune dans les grands projets ferroviaires. C’est à la troisième génération, en 1970, qu’un besoin de retour vers les origines vient sceller cette fresque turque. Le fils de Refik, qui est peintre, s’attaque au portrait de son grand-père, mort en 1965. Pour cela, il va devoir s’immerger dans le journal de Cevdet Bey, et ainsi revisiter soixante années de changements...
Structure Cevdey Bey et ses fils est composé de 84 chapitres. C'est un roman polyphonique dont chaque chapitre donne la parole à un personnage différent : une douzaine de personnages principaux ou secondaires s'expriment ainsi à des moments charnières différents à la fois dans leurs histoires personnelles - mais également au regard de l'Histoire de la Turquie moderne.
Première partie La première partie concerne la journée de Cevdet Bey du . Cevdet est le fils cadet d’un fonctionnaire. Son père travaillait dans les provinces, d'abord à Kula, puis à Akhisar. Quand sa femme tomba malade, il voulu déménager la famille à Istanbul pour la soigner. Sa demande de transfer ayant été refusée, il démissionna, s'installa à Istanbul et créa une entreprise de production de bois. Nusret, le fils aîné, suit peu après une formation médicale avant de partir pour la France. Il n'y réussit pas et est finalement de retour en Turquie. Non sans avoir été familiarisé avec un discours politique révolutionnaire et modernisateur qu'il adoptera par la suite. Pendant ce temps, Osman, le père de Nusret et Cevdet Bey, décède. Sans argent pour son éducation, Cevdet reprend le commerce du bois de son paternel, le convertit en magasin de matériel et d’éclairage et obtient, notamment, le contrat d'éclairage de la ville, grâce à de la corruption.
La partie débute alors qu'il a trente-sept ans, un commerce qui se porte bien, et est célibataire, mais engagé. Sa fiancée est Nigân, fille de Sukru Pacha. Cevdet a le sentiment de progresser dans le monde en épousant la fille d'un pacha. Au cours de la journée, il effectue diverses tâches : essayer de faire payer une dette impayée (dont le débiteur est absent), rendre visite son frère qui, comme sa mère, est atteint de tuberculose et très malade. Il fut marié mais le mariage n'avait pas fonctionné. Le fils du mariage, Ziya, vit maintenant avec une tante. Cevdet s'en va à contrecœur pour voir son frère car les deux ne s'entendent pas. Nusret est un jeune Turc et est également critique envers tout le monde. Il refuse habituellement d'accepter quelconque traitement médical et n'a pas d'argent. Cependant, cette fois, il demande deux faveurs à son frère: aller chercher Ziya et obtenir un médecin. Cevdet fait les deux. Cevdet rend également visite à son futur beau-père : Şükrü Pasha. Il déjeune également avec Fuad Bey, un bon ami, qui le prévient que Şükrü Pacha a perdu sa fortune et que c'est la raison pour laquelle il voit un avantage à marier sa fille avec le commerçant.
Deuxième partie La deuxième partie se déroule en . Cevdet et Nigân sont mariés et ont trois enfants, Osman, Refik et Ayşe. Cevdet a su tirer un profit commercial du sucre pendant la guerre. Il se retire maintenant de l'entreprise au profit de son fils ainé, Osman. Osman est d'abord présenté comme le fils sensible et sérieux de la famille, marié (mais avec une maîtresse que son épouse connaît). L'accent est ensuite porté sur Refik et ses amis. Refik est un ingénieur, mais travaille théoriquement chez Osman. Cependant, il ne s'intéresse pas à l'entreprise et trouve des excuses pour ne pas aller au travail. Il est marié à Perihan. Il a deux amis principaux : Ömer, le fils du pacha qui a présenté pour la première fois Cevdet à son futur beau-père, et Muhittin. Une grande partie du livre se concentre sur ces trois. Aucun des trois n'est heureux, ni dans sa vie personnelle ni avec la situation en Turquie. Ömer vient de rentrer d'Angleterre (il commente une sorte de vision stéréotypée anglaise de la Turquie). Il est également ingénieur et travaille dans la construction d’un tunnel ferroviaire en province, ce qui lui rapportera beaucoup d’argent. Cependant, une fois que ce travail est terminé et qu'il se concentre sur la vie, il perd toute concentration, y compris son engagement envers une femme qu'il aime et ce qu'il souhaite faire de sa vie. Refik déteste sa vie - son travail au sein de l'entreprise familiale, son mariage et la voie empruntée par la Turquie. Il abandonne essentiellement sa femme et son enfant et se rend chez Ömer. Il y reste très longtemps et tente d'élaborer une théorie du développement rural. Pendant qu'il écrit un livre à ce sujet, il a du mal à convaincre les membres du gouvernement de le traiter avec sérieux. Muhittin veut être un poète, mais a juré de se tuer s'il n'était pas un poète publié avant l'âge de trente ans. Il finit par trouver un sens à la vie en rejoignant un parti nationaliste turc. Tous les trois sont très préoccupés par le fait que la Turquie ne va pas comme ils le veulent. Ils sont très inquiets de la place de la Turquie dans le monde et ils dressent de nombreuses comparaisons entre la Turquie et d’autres pays européens, principalement la France et l’Allemagne, généralement au détriment de la Turquie. Ils veulent que la Turquie se modernise, tout en restant fidèle à ses traditions. Ils détestent l'ancienne génération qui dirige le pays. Ils détestent aussi leur propre vie. Ils ne veulent pas être comme leurs pères, simplement se marier et avoir des enfants et faire un travail rémunérateur qui ne rapporterait rien, mis à part de l'argent. Cependant, ils ne semblent pas pouvoir trouver un moyen satisfaisant d'éviter . Les jeunes femmes aussi commencent à se sentir piégées. Elles désirent plus de liberté, notamment le droit de voir des amis de sexe masculin sans être accompagnées par un adulte et le droit de choisir leur propre mari. C'est une source de conflit (à la fois entre les protagonistes, mais également sur le plan interne aux personnages) tout au long du livre.
Troisième partie Dans la troisième partie, le récit porte sur l'histoire du petit fils de Cevdet, en 1970 (à la veille du coup d'état militaire qui aura lieu en 1971). Refik, le fils cadet de Cevdet, est mort, laissant deux enfants, Ahmet, un artiste de trente ans, et une fille, Melek, qui est mariée. La veuve de Refik, Perihan, s’est remariée. Ahmet se débat avec certaines des choses que son père a faites. Il craint un coup d’Etat imminent, dont il a été informé par son oncle Ziya, le fils de Nusret, toujours en vie. Et il lui est encore difficile de voir sa petite amie sans qu’elle soit accompagnée d’un adulte, ce qui le frustre.
Personnages principaux Les personnages du roman sont issus d'une bourgeoisie stambouliote qui prendra son essor grâce aux changements initiés par Mustafa Kemal. Néanmoins, les seuls qui semblent heureux parmi les personnages sont ceux qui, comme Cevdet Bey, acceptent plus ou moins le statu quo et ne cherchent pas le changement. Les autres ont tendance à être malheureux et à cause de leur propre vie, leur famille et les dynamiques socio-politiques en Turquie.
Cevdet Bey Le personnage principal est Cevdet Bey, qui deviendra plus tard Cevdet Işıkçı (vendeur de lampes) avec l'adoption de la loi sur les noms de famille en 1934. Il est l'un des tout premiers marchands musulmans du vingtième siècle à Istanbul et ambitionne de fonder une famille, dont le train de vie sera soutenu par ses affaires florissantes. Ces dernières lui valent une réputation grandissante dans les classes supérieures et un mariage avec la fille d'un pacha. Avec Nigan Hanim, cette dernière qu'il épouse dans la demeure de Said Nedim Bey, il aura trois enfants : Osman, Refik et Ayse. Tous résident dans un manoir de Nişantaşı, un district d'Istanbul qu'habitent généralement les membres de la classe moyenne. Cevdet est décrit comme un homme de discipline et de dévouement, ambitieux mais aussi travailleur, simple mais vif d'esprit et sensible.
Nigan Hanim Elle est la femme de Cevdet, fille de Şükrü Pacha. Décrite comme intelligente, paisible au quotidien, mais pas spécialement jolie (par son père), elle a à cœur de fournir une bonne éducation et un bon modèle de vie à ses enfants. Néanmoins, elle est inquiète face au caractère difficile d'Ayse et souhaite la marier le plus vite possible. Sa relation avec Cevdet ne semble pas être celle d'un amour passionnel mais plutôt d'une acclimatation renforcée par des années de cohabitation et d'entraide.
Nusret Le grand frère de Cevdet est un ancien médecin militaire, malade (de la tuberculose) dans la première partie. Il est parti en France et n'y a pas rencontré le succès dans sa profession, mais y a été sensibilisé à une idéologie politique révolutionnaire, positiviste, et modernisatrice. C'est la raison pour laquelle, une fois de retour dans son pays d'origine, il supporte et rejoint le mouvement des Jeunes Turcs. Il s'agit de d'un groupe politique en faveur de l'abolition de la monarchie absolue. Gravement malade tout au long de la première partie, il urge Cevdet d'aller chercher son fils, Ziya, de chez Zeyrep Hanim, et de l'éduquer. Lequel deviendra militaire. Il est veillé par Marie Çuhacıyan, une Arménienne européanisée par laquelle Nusret tente de provoquer Cevdet. Ce dernier semble en effet fasciné par une femme qui lui paraît sortir de l'ordinaire.
Osman